›› Chronique
Á Berlin et Paris Li Qiang prône l’indépendance face à Washington et minimise le risque chinois.
Successivement accueilli à Berlin et Paris, le premier ministre a tenté de remettre sur les rails une relation elle aussi sérieusement aigrie par des tensions réciproques à propos du traitement des Ouïghour au Xinjiang, ayant abouti en mai 2021 à la mise en sommeil par le parlement européen de la ratification de l’accord bilatéral sur les investissements.
Au cours de sa première visite officielle à l’étranger depuis sa nomination en mars dernier, Li a rencontré les Présidents allemand et français et leurs premiers ministres Olaf Scholz et Elisabeth Borne.
Partout a dominé le discours sur « l’indépendance stratégique de l’Europe » affiché par les Européens et ardemment souhaité par Pékin, inquiet d’un renforcement de l’alignement transatlantique antichinois.
En même temps à Paris et Berlin la réflexion stratégique était tiraillée entre l’impératif économique de garder ouvertes les opportunités économiques chinoises et celui de réduire les dépendances des chaînes d’approvisionnement à « l’usine du monde ».
Alors que Bruxelles et les 27 cherchent toujours une cohérence de politique extérieure face à une Chine de plus en plus sûre d’elle-même, le contraste entre les approches stratégiques des 27 s’était clairement manifesté début avril, lors de la visite conjointe à Pékin du Président français et de la Présidente de la Commission (lire notre article La difficile « troisième voie » française en Chine et le dangereux brouillage de l’unité européenne).
Entre le 14 et le 19 juin, plusieurs messages de l’exécutif allemand ont résumé ces contrastes.
Alors qu’Olaf Scholz, reprenant le discours du G.7 soulignant que l’Europe « n’avait aucun intérêt à entraver l’essor économique de la Chine, » tout en rappelant qu’en même temps, Berlin « s’appliquait à éviter les dépendances économiques dangereuses », un document publié le 14 juin, par Berlin qui désignait la Russie comme une menace majeure, clarifiait la position stratégique de l’Allemagne à l’égard de Pékin.
La Chine y était vue à la fois comme « un partenaire, un concurrent et un rival systémique ». Mais, alors que l’analyse soulignait l’augmentation « des éléments de rivalité et de concurrence », dans le même temps, elle rappelait que Pékin restait un partenaire sans lequel bon nombre des défis mondiaux les plus urgents [tels que le climat, la protection de l’environnement et de la biodiversité] ne pouvaient être résolus.
Malgré tout, la défiance reste l’arrière-plan dominant la relation Chine-Allemagne et contraste avec les années fastes de la connivence entre Angela Merkel et Li Keqiang. Pour l’analyse des évolutions de la relation Chine-Europe et Chine-Allemagne, lire Les vents contraires de la relation Chine – Europe.
Juste avant l’arrivée de Li Qiang, le gouvernement Scholz a résolu un désaccord interne directement lié à la prudente réserve à l’égard des investissements chinois. L’investissement du géant du transport maritime COSCO dans la gestion du port de Hambourg a été limité a moins de 25%, interdisant au groupe chinois de bloquer une décision de l’opérateur du port.
Les contradictions entre l’obligation d’ouverture à la Chine et la défiance, ont continué à se manifester à Paris où Li Qiang a assisté au « Sommet pour un Pacte financier mondial » organisé par le Président français.
À Charles Michel, Président du Conseil européen et à Emmanuel Macron, se faisant l’avocat d’une « compréhension et de politiques plus objectives et plus rationnelles à l’égard de la Chine », Li Qiang a plaidé contre le « protectionnisme européen et tenté de minimiser les inquiétudes de sécurité économique » de Paris, Berlin et Bruxelles.
La marge de manœuvre sino-russe du « sud-global »
Enfin, à l’heure où, avec Moscou, Pékin courtise le « sud-global », Li Qiang qui se plaçait résolument aux côtés de « ses collègues pays en développement 发展中国家的同事 » a, lors du sommet sur les finances mondiales, exprimé une profession de foi générosité et d’attention portée aux pays les plus pauvres.
« La Chine est prête à s’engager dans des efforts d’allègement de la dette de manière efficace, réaliste et globale, conformément au principe d’un partage équitable du fardeau ».
Joignant le geste à la parole Pékin a, le 22 juin, donné son accord pour restructurer 6,3 milliards de $ de dettes de la Zambie dont 4,1 milliards ont été prêtés par la Banque d’import-export chinoise. (pour l’arrière-plan et la mise en perspective des stratégies chinoises en Afrique et en Zambie, lire : Qu’en est-il du « piège » chinois de la dette ?)
Globalement le discours chinois ne varie pas. « Les initiatives de développement de Pékin apportent au monde des opportunités plutôt que des risques ; loin de perturber les chaînes de valeurs et de production globales elles les stabilisent ». Ce « pas de côté » s’écartant des critiques fustigeant les stratégies chinoises en Afrique plongeant les pays les plus pauvres dans la dette était l’objet d’un article de QC de l’été 2018 : L’Afrique, la Chine et l’Europe.
Au total, cette revue des relations de la Chine avec le monde commence aux États-Unis sur un mode d’extrême hostilité marquée par des faux pas et bévues de communication de l’électoralisme américains auxquelles répondent les offuscations chinoises tout de même engoncées dans la propagande.
La main sur le cœur, elle passe sous silence le fait accompli de Pékin en mer de Chine du sud et son agressivité dans le Detroit de Taiwan pour qui l’évolution démocratique de l’Île révélant que près 80% des jeunes se sentent plus taïwanais que Chinois, est un non sujet [3].
Alors qu’à Pékin on craint un alignement de l’Europe aux États-Unis, renforcé par la guerre en Ukraine, Li Qiang s’est efforcé de promouvoir l’indépendance stratégique des 27 dont les positions à l’égard de la Chine sont à la fois mal coordonnées et moins ouvertes que par le passé.
Enfin, à Paris le sommet sur les finances mondiales a permis à Li Qiang de mettre en scène de manière spectaculaire la stratégie chinoise valorisant les relations avec le « sud-global » terrain sur lequel Pékin retrouve Moscou pour contester la prévalence de l’Occident et des États-Unis.
Note(s) :
[3] Malgré les menaces militaires de Pékin, et en dépit de la forte dépendance des exports de l’Île au marché chinois, les sondages réguliers montrent une rupture avec le Continent. Près de 80% des personnes interrogées se voient plus Taiwanaises que Chinoises ; environ 11% reconnaissent la double dépendance culturelle chinoise et taïwanaise.
La proportion de celles souhaitant une réunification avec une Chine gouvernée par le parti communiste chinois est inférieure à 5%.
Récemment, la brutalité des pressions chinoises a donné naissance à un esprit de résistance armée (lire : L’inflexible détermination de Pékin et la résistance des taïwanais & A l’ombre de Pékin, un « Double Dix » à l’esprit de résistance).
Le sentiment croissant d’identité s’accompagne d’une fierté à l’égard de l’histoire de Taiwan - de sa démocratie durement acquise et de sa transformation en l’une des sociétés les plus ouvertes d’Asie.

