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L’inflexible détermination de Pékin et la résistance des taïwanais

Défilé des missiles de la 2e artillerie à Pékin, le 1er octobre 2019, lors du 70e anniversaire de l’avènement du Parti à la tête de la Chine. Ici des missiles balistiques DF-21D, opérationnels depuis 2012, ayant la précision de frapper des navires en mer à 2000 km de distance. Leur mission première est de dissuader la marine américaine de s’approcher du Détroit en cas de conflit. Depuis le 4 août, leur précision autorise aussi des tirs autour de l’Île à proximité des eaux territoriales, pour une démonstration de force qui, pour Pékin, a la fonction de dissuader le régime de Taipei de faire sécession.


*

Peut-être agacé par la placidité des taïwanais, le 9 août, le jour même de la fin initialement annoncée du premier embrasement militaire autour de l’Île déclenché le 4 août, un communiqué du commandement militaire du théâtre d’opérations Est, prévenait que les démonstrations de forces dans la zone allaient continuer.

La nouvelle a été confirmée par un court communiqué sur le site du ministère de la défense chinois qui qualifiait la deuxième série de manœuvres « d’opérations interarmées d’endiguement » et de « sauvegarde », « comportant des exercices de lutte anti sous-marine et d’attaques air-mer ». En filigrane, la présentation pouvait être interprétée comme une réaction à des forces hostiles violant la souveraineté de la Chine.

Alors que près d’une cinquantaine de chasseurs de combat et une dizaine de bâtiments de guerre évoluaient encore aux alentours du Détroit dans l’après-midi du 9 août, le Global Times exprimait une vindicte nationaliste plus féroce qu’à l’habitude, précisant dans un titre, que « les manœuvres se poursuivraient tant que Pékin n’aura pas pris le contrôle de l’Île. »

Pour la partie officielle chinoise qui s’exprimait par Wang Yi le MAE, Wang Wenbin, et Wu Qian, les porte-parole des Affaires étrangères et du ministère de la défense, les exercices « normaux » conduits dans les eaux chinoises, étaient « une riposte ferme, raisonnable, appropriée, légitime et légale aux actions “vicieuses et provocantes“ des États-Unis ».

Les déclarations venaient après la mise en sommeil par Pékin, le 4 août, d’une série de dialogues bilatéraux avec la Maison Blanche et le Pentagone : Entre les commandants de théâtres militaires ; sur la coordination des politiques de défense et sur la sécurité maritime ; sur le rapatriement des immigrés illégaux ; l’assistance légale dans les affaires criminelles ; sur la criminalité transnationale ; la lutte anti-drogue et le changement climatique.

Aux États-Unis, l’ambassadeur de Chine, Qin Gang a tiré profit de la liberté de la presse pour publier le 4 août un article dans le Washington Post expliquant pourquoi Pékin s’opposait à la visite de Nancy Pelosi à Taïwan.

Après avoir rapidement rappelé sans argumenter que l’Île était territoire chinois depuis dix-huit siècles - depuis la fin de la dynastie Song (960 – 1279) –, ce qui contredit l’histoire la plus communément admise de l’Île qui ne fut en totalité dominée par les Qing qu’en 1683 - soit quatre siècles-et-demi plus tard - [1], l’article enjambe deux-siècles et-demi d’histoire, pour se référer à plusieurs dates du deuxième conflit mondial.

D’abord à la « Conférence du Caire », le 26 novembre 1943. Roosevelt, Churchill et Tchang Kai-chek (sans la participation de Staline encore contraint par le pacte de neutralité entre Moscou et Tokyo datant de 1941) affirmèrent ensemble leur volonté de contraindre le Japon à la reddition sans condition, à libérer la Corée et à restituer ses conquêtes des îles du Pacifique ainsi que tous les territoires chinois qu’il occupait (Mandchourie, Taïwan et les Pescadores).

Vingt mois plus tard, la Conférence de Potsdam du 17 juillet au 2 août 1945 entre Truman, Churchill et Tchang Kai-chek, toujours sans Staline, pas encore entré en guerre contre le Japon, menaçait l’archipel nippon de « destruction totale » et répétait qu’il devait restituer la Corée, la Mandchourie, les Îles du Pacifique et Taïwan.

Le point suivant évoqué par l’article de Qin Gang est le cœur légaliste et de ce point de vue incontestable de l’argumentation : la résolution 2758 de l’assemblée générale des NU votée dans la nuit du 25 au 26 octobre 1971 par 76 voix contre 35 et 17 abstentions, intitulée « Rétablissement des droits légitimes de la République populaire de Chine à l’Organisation des Nations Unies ».

La République de Chine de Taïwan était expulsée du siège de membre « qu’elle occupait illégalement et de tous les organismes qui s’y rattachent » (selon les termes exacts de la résolution). En même temps, la RPC était intégrée à l’ONU à sa place comme un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité.

Puis, Qin Gang rappelle la série des « Trois communiqués conjoints » ayant précédé, accompagné et suivi l’établissement des relations diplomatiques avec Washington le 1er janvier 1979. (1972 - Nixon et Zhou Enlai -, 1979 - Carter et Deng Xiaoping - et 1982 Reagan et Deng Xiaoping) reconnaissant qu’il n’y avait qu’une seule Chine et que son gouvernement légal se trouvait à Pékin.

Par ses déclarations conjointes Washington abandonnait les relations officielles avec l’Île et acceptait de les réduire aux échanges commerciaux et culturels, sans cependant jamais renoncer à lui livrer des équipements militaires. Mais le 2e communiqué de 1979 entre Carter et Deng Xiaoping a été accompagné par le Taïwan Relations Act, entré en vigueur en avril 1979.

La loi, n’est pas un traité d’alliance avec Taïwan, mais un obligation de droit interne votée par le congrès dont une des dispositions stipule que les États-Unis « considéreront tout effort visant à déterminer l’avenir de Taïwan par des moyens autres que pacifiques, y compris par des boycotts ou des embargos, comme une menace pour la paix et la sécurité de la région du Pacifique occidental et une grave préoccupation pour les États-Unis ».

Enfin la démonstration de Qin Gang juridiquement imparable qui bascule directement quarante ans plus tard, accusant Nancy Pelosi de violer l’esprit des « Trois communiqués » (lire : Chine – Taïwan – États-Unis, sérieux orages en vue) interdisant strictement que Washington développe des relations officielles avec Taipei, manque d’importantes parties de l’image.

Au-delà du légalisme, les faces oubliées de la réalité.

Les affirmations légalistes de Pékin appuyées sur l’attribution à la RPC du siège de la Chine aux NU en 1971 passent sous silence l’évolution politique de l’Île vers la liberté d’expression et la démocratie depuis 1987. « Le slogan 拒絕 黑心 invite à rejeter les intentions sournoises (de Pékin) ». Y compris celles d’une « réunification rampante » par l’explosion des affaires entre les deux rives.


*

En 1987, après quarante années d’une sévère dictature, Jiang Jingguo , le fils de Tchang Kai-chek levait la loi martiale, un année avant son décès, le 1er janvier 1988. Lire : Chiang Ching-kuo, le fils du Generalissimo. Dans son sillage l’Île entama le glissement tectonique de sa démocratisation, accompagnée par des réformes institutionnelles douloureuses décidées contre les caciques du KMT.

La modernisation politique eut lieu alors qu’en 1987, sur le Continent, le réformateur Hu Yaobang critiqué pour sa trop grande ouverture politique était destitué de sa charge de n°1 du Parti, avant que le 4 juin 1989, à Tian An Men, l’Armée Populaire de Libération écrase les manifestations étudiantes qui s’étaient d’abord réunies pour lui rendre hommage après son décès, le 15 avril 1989.

Une autre partie de l’histoire de l’Île passée sous silence est l’impatience du parti communiste dont les empressements unificateurs et les pressions militaires sans nuances ont contribué à renforcer le rejet d’une réunification avec l’actuel pouvoir à Pékin.

(Lire notre article du 1er avril 2014 qui analysait comment la précipitation de Pékin, d’abord encouragée par le président Ma Ying-jeou, fit capoter ouverture exemplaire entre les deux rives initiée par l’exécutif taïwanais : Taïwan : Craquements politiques dans l’accord cadre. Les stratégies chinoises en question.

Pour Pékin, les conséquences de l’embardée du Yuan législatif taïwanais furent néfastes. Deux années après la crise du mouvement des parapluies, l’indépendantiste Tsai Ing-wen, qui refuse toujours de reconnaître le « consensus de 1992 d’une seule Chine », était élue à la présidence de l’Île. Lire : Large victoire de Tsai Ing-wen. L’indépendance mise en sommeil. Pékin réagit avec placidité.

L’élection d’une personnalité de la mouvance de rupture avec le Continent a ouvert une période de sévères crispations des relations bilatérales, ponctuées par la répétition récurrente des harcèlements militaires des chasseurs de combat chinois au-dessus du Détroit. Les tensions durent toujours puisqu’en janvier 2020, à Taïwan, les électeurs, pourtant critiques de ses résultats dans l’Île, mais échaudés par la brutalité de Pékin contre les démocrates de Hong Kong, ont réélu Tsai Ing-wen.

Telle est bien l’éléphant dans la pièce ignoré par les rappels historiques de Qin Gang, tandis que la brutalité de l’appareil à l’égard de Taïwan, non seulement augmente l’audience de la mouvance de rupture dans l’Île où plus de 95% rejettent l’idée d’une réunification avec l’actuel régime.

Note(s) :

[1Avant la conquête par les Qing, l’Île avait, depuis 1662, été brièvement dominée par Koxinga, Zheng ChengGong 郑成功 et ses descendants direct, son fils Zheng Jin 鄭經) et son petit fils, Zheng Ke-shan ; 鄭克塽.

Ayant reçu une éducation de fonctionnaire impérial, mais resté fidèle aux Ming, Zheng Chenggong, né au Japon d’une mère japonaise et de son père Zheng Zhilong 鄭芝龍 un pirate, marin et marchand originaire du Fujian, a chassé les Hollandais qui capitulèrent après quatre mois de siège, le 1er février 1662.

Après son décès, quatre mois plus tard, son fils Zheng Jin 鄭經) fonda le royaume de Tungning 東寧王國 dont il imaginait qu’il serait le noyau politique d’une reconquête de la Chine par les Ming. En juin 1683, les Qing envoyèrent contre les Zheng une force militaire commandée par l’Amiral Shi Lang 施琅 qui fut un temps le nom du premier porte-avions chinois, rebaptisé « Liaoning ».


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