›› Taiwan
La photo publiée par Reuters en juillet 2025 illustre les malentendus taiwanais alimentant les tumultes au Yuan Législatif.
Alors que 180 pays dans le monde dont tous les membres permanents du Conseil de Sécurité, d’où Taiwan a été expulsé le 26 octobre 1971, reconnaissent le « Principe d’Une seule Chine », les manifestants protestent au cri de « Indépendance pour Taiwan 臺灣 獨立 », contre la guérilla menée par les députés de l’alliance du KMT et du PPT pour restreindre les pouvoirs de l’exécutif.
Cinq mois plus tard, les harcèlements de l’opposition accusée par le DPP d’être la « cinquième colonne » infiltrée du PCC, se sont cristallisés pour rejeter la hausse du budget de la défense et paralyser le Conseil Constitutionnel. En fond de tableau, persistent à la fois le malaise du KMT, humilié d’avoir perdu le pouvoir et la frustration des Taiwanais dont l’avenir est réduit au non-sens stratégique du « statuquo ».
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Au moment même où, à Washington, contredisant les hésitations de D. Trump à réaffirmer son indéfectible soutien à Taïwan, le Congrès votait en faveur d’une des plus vastes livraisons d’armes à l’Île de ces dernières années, d’une valeur de 11 Milliards de $, le parlement taïwanais 立法院, est le théâtre de violentes controverses.
Alors qu’accompagnant l’annonce, le Pentagone expliquait que cette nouvelle gamme d’équipements serait en mesure de faire dérailler une tentative de débarquement de l’armée chinoise, les blocages budgétaires du Yuan Législatif et la paralysie du Conseil constitutionnel par l’opposition qui durent depuis près d’un an, ont provoqué des réactions inquiètes parmi un vaste éventail des alliés de Taïwan.
Restés pour la plupart anonymes compte tenu de la sensibilité du sujet face aux susceptibilités de Pékin, ils estiment que l’immobilisme politique provoqué par les harcèlements du KMT (52 sièges) et du Parti du Peuple Taiwanais 台灣民眾黨 (8 sièges), jettent un doute sur la volonté réelle de l’Île de se défendre contre les pressions chinoises.
Selon un responsable américain, interrogé par Thomson Chau, 周浩霖 - Zhou Haolin – président du Foreign Correspondant Club de Taiwan, journaliste à Nikkei Asia, « si les différends à Taipei continuaient à fragiliser les programmes de sécurité-défense et la stabilité politique de l’Île, il ne faudrait pas longtemps avant que certains gouvernements lui réduisent leur soutien. »
De fait, depuis l’été 2024, au Lifayuan 立法院, la coalition d’opposition menée par le Président Han Kuo Yu élu le 1er février 2024, qui contrôle de justesse le corps législatif, a déclenché une guérilla contre le Président Lai Qing De en adoptant une série de projets de loi controversés, dont la plupart ont été déclarées inconstitutionnels. Lire : Le KMT devient-il une « cinquième colonne » pro-Pékin ?.
Alors que la tension dans le Détroit ne cesse de monter (lire : Dans le détroit, la tension monte), la controverse au Yuan législatif (lire : Tumultes au parlement et dans les rues) s’est en partie focalisée sur l’ampleur du budget de la défense.
En août, le gouvernement prévoyait d’augmenter le budget de la défense 2026 de 22,9% par rapport à 2025, soit un total de 31,18 milliards de $ US. Incluant l’allocation aux garde-côtes et aux pensions, il représenterait 3,32% du PIB.
Ce n’est pas tout. Le 19 décembre, dans une tribune publiée fin novembre dans le Washington Post, le président Lai Ching-te, affirmant que la hausse des moyens de la défense de l’Île était destinée à protéger la démocratie, mettait en garde contre une augmentation sans précédent des capacités militaires chinoises.
C’est pourquoi il proposait un budget spécial de 1 250 milliards de dollars taïwanais, soit 40 milliards de $ US, dont l’engagement serait échelonné jusqu’en 2033. L’approche nouvelle qui s’apparente à une Loi de programmation n’est pas seulement remarquable par son ampleur. Elle signale une volonté d’inscrire l’effort de défense dans le temps.
En garantissant un niveau de financement prédéterminé pour les huit prochaines années, elle vise à atténuer l’impact perturbant des négociations budgétaires annuelles et des ajustements progressifs dont les interférences politiques ont contribué au sous-investissement chronique de l’Île dans sa défense, cœur des reproches de D. Trump qui en juillet dernier avait déclaré à Bloomberg Businessweek, « Je pense que Taïwan devrait nous payer pour sa défense. » (…) « Vous savez, nous ne sommes pas différents d’une compagnie d’assurance. »
L’approche par budget spécial finançant un vaste programme pluriannuel difficile à intégrer dans le cycle budgétaire annuel, présente aussi l’avantage de ne pas être contraint par la date limite de fin d’année et de pouvoir être financée par des emprunts partiellement exemptés des contraintes habituelles du plafond de la dette.
La profession de foi de Lai dans le Washington Post avait aussi pour but de rassurer le partenaire américain auquel Lai a, au passage, rappelé les textes fondateurs des engagements américains du « Taiwan Relation Act » de 1979 et les « Six Assurances » de 1982 [1].
Pour autant, aujourd’hui, pour l’exécutif la question centrale est de savoir comment le budget pourrait être approuvé par le Yuan Législatif profondément divisé où l’opposition multiplie les obstacles procéduraux qui ralentissent son adoption.
La controverse est loin d’être terminée.
Le KMT à contre-emploi. Symptômes d’un désarroi.
D’un côté le KMT et le Parti Populaire taiwanais, qui, à la suite de Cheng Li-wun 鄭麗文, 56 ans, la toute nouvelle Présidente du KMT depuis octobre, dénoncent les spectaculaires hausses budgétaires. « Non seulement », dit Cheng, « elles dépassent les capacités financières de l’Île » ; Mais en plus, « elles jouent avec le feu et constituent une inutile provocation de la Chine ».
De l’autre, Lai et ses alliés européens et américains jugent que la nouvelle agressivité chinoise exige un dispositif militaire plus dissuasif capable de tenir à distance une attaque de l’Île. Principalement, en Europe et aux États-Unis on s’étonne de l’attitude de l’opposition aujourd’hui : « A quoi joue le KMT ? » interroge un commentateur européen resté anonyme.
La guérilla de l’opposition qui a déjà soumis 3000 propositions de coupes budgétaires, va loin. Après le refus de Premier Ministre Cho Jung-tai 卓榮泰 d’adopter un budget sévèrement amputé, les députés de l’opposition ont fait circuler une pétition pour le destituer. Le 21 décembre, ils ont même envisagé la révocation de Lai, accusé d’avoir un comportement anti-démocratique.
Enfin, marquant une rupture hostile avec l’exécutif, avec lequel un compromis parait pour l’instant impossible, aucun des deux partis d’opposition n’a assisté à la réunion organisée par Lai pour préparer son discours sur le budget du 26 novembre. Leurs arguments sont que Lai qui manque de transparence et envisage de faire des emprunts insoutenables, devrait expliquer plus clairement ses intentions.
La réalité, probablement moins rationnelle et moins avouable, tient au désarroi du KMT.
Note(s) :
[1] Par les « Six assurances », (1982) toujours d’actualité, à l’évidence publiées à l’initiative de D. Reagan pour rassurer à la fois Taïwan et le Congrès après les « Trois Communiqués conjoints » entre Pékin et Washington, les États-Unis garantissaient en substance que Washington « s’opposerait à toute mesure unilatérale de l’une ou l’autre des parties visant à modifier le statu quo dans le détroit de Taïwan, sur la base du principe selon lequel tous les différends concernant l’avenir de l’île devraient être résolus de manière pacifique, par le dialogue, et être acceptables pour le peuple de Taïwan. » (…)
Sans entrer dans le détail des modalités opérationnelles, l’implication de Washington en cas d’agression chinoise de l’Île était clairement rappelée : « Si Pékin venait à violer ce principe [de solution pacifique], tout en encourageant l’Île à poursuivre ses relations constructives à travers le Détroit et appelant la Chine à faire de même, les États-Unis aideraient Taïwan à se défendre, conformément au Taïwan Relations Act. »
Heurtant de plein fouet la position de Pékin selon laquelle Taïwan est l’affaire des seuls Chinois, le consensus bipartisan ajoutait :
« En tant qu’ami fidèle de l’Amérique, Taïwan a mérité notre ferme soutien, notamment le statut d’accord de libre-échange, la vente en temps opportun d’armes défensives, notamment de technologies pour construire des sous-marins diesel, et notre soutien pour une pleine participation à l’Organisation mondiale de la santé, à l’Organisation de l’aviation civile internationale et à d’autres organismes multilatéraux. »
Sans entrer dans le détail des modalités opérationnelles, l’implication de Washington en cas d’agression chinoise de l’Île était clairement rappelée : « Si Pékin venait à violer ce principe [de solution pacifique], tout en encourageant l’Île à poursuivre ses relations constructives à travers le Détroit et appelant la Chine à faire de même, les États-Unis aideraient Taïwan à se défendre, conformément au Taïwan Relations Act. »
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Par La rédaction Le 28/12/2025 à 20h49
Harcèlements au Yuan Législatif. Le nouveau visage ambigu du KMT. Quelles perspectives ?
Cher lecteur merci de votre commentaire. Il touche au contraste entre, d’une part l’idée que se font les amis de Taiwan et la majeure partie des Taiwanais, (pas tous) de l’identité séparée de l’Île ; et, d’autre part, le légalisme des Nations-Unis de la reconnaissance de la Chine du 26 octobre 1971 auquel se réfère Pékin.
L’affirmation légaliste onusienne du Parti s’accompagne de son discours historique officiel selon lequel Taiwan fait partie de la Chine depuis que la dynastie mandchoue des Qing, a pris le contrôle de l’Île en 1682 pour l’annexer formellement au Fujian en 1684, aux dépens de la famille Zheng, restée loyale aux Ming.
Il est exact que le narratif de Pékin ne tient compte ni de l’occupation japonaise de 1895 à 1945 qui modifia l’identité taiwanaise, ni de l’évolution démocratique de l’Île à partir de 1988. Trou noir de la pensée stratégique du Parti communiste, la bascule de liberté politique creuse irrémédiablement le fossé politique entre Taiwan et le Continent.
L’appareil à Pékin ne s’embarrasse pas non plus de la réalité que la résolution nº l2758 citée plus haut ne dit rien du statut de Taiwan qu’elle a expulsé des NU.
Il n’en reste pas moins que, malgré son ambiguïté « le Consensus d’une seule Chine » imposé par Pékin en préalable à sa reconnaissance à tous ses partenaires stratégiques et commerciaux, est devenu une norme.
Sa transgression est réprimée sans nuance par Pékin, au mieux par des sanctions restreignant l’accès à son marché des contrevenants et, au pire, s’agissant de l’Île par des menaces de représailles militaires mises en scène à intervalles réguliers par de spectaculaires démonstrations de forces.
Dans ces circonstances, dire que la norme du « Consensus d’Une seule Chine » est une « manipulation sémantique » contredit la réalité. Elle est au contraire le fondement imposé par Pékin reconnu nolens volens par tous, des relations internationales de la Chine gouvernée par le PCC depuis 1949.
Dans ce schéma oppressif, où pour Pékin l’évolution de l’opinion publique et les résultats des scrutins taiwanais ne comptent pour rien, la marge de manœuvre stratégique de l’Île est négligeable. Elle est même contrainte par ses alliés qui, redoutant l’embrasement d’un conflit dans le Détroit, endossent le concept d’Une seule Chine.
Depuis des années Washington fait savoir aux dirigeants Taiwanais qu’ils ne pourraient compter sur le soutien des forces américaines si l’Île prenait le risque de se déclarer unilatéralement indépendante.
Récemment à Taiwan, la crainte a surgi que D. Trump, dont l’objectif est de trouver les termes d’un accommodement avec Pékin, retire son soutien à l’Île. En recherche d’une identité souveraine propre depuis 1988, les Taiwanais naviguent depuis 2000 (année de l’élection du président indépendantiste Chen Shui-Bian) entre les écueils imposés par Pékin du Consensus d’Une seule Chine qui, malgré l’évolution politique de la société, réfute toute tentative d’autonomie.
Alors que depuis 1991, sondage après sondage - le dernier par la Fondation pour l’opinion publique taiwanaise date du 18 novembre 2025 -, la proportion des Taiwanais favorables à l’indépendance n’a cessé d’augmenter pour se stabiliser en moyenne entre 40% et 50% (51,8% en décembre 2024 et 44,3% en octobre 2025), la part des adeptes de la réunification avec le Continent qui n’a jamais dépassé 28,1% (septembre 2019) stagne depuis juin 2019 entre 16 et 13,9%.
Mais les pressions et menaces de Pékin au nom du Consensus d’Une seule Chine, sont telles que la seule perspective qui reste à l’Île cautionnée par ses alliés, y compris par Washington, est le non-sens stratégique du statuquo - ni déclaration d’indépendance, ni réunification -, dont le soutien par l’opinion fluctue depuis 1996 entre 14 et 33,3% (janvier 2024) Le 18 novembre 2025, il n’était qu’à 24,6%.

Par Jeff Le 27/12/2025 à 19h59
Harcèlements au Yuan Législatif. Le nouveau visage ambigu du KMT. Quelles perspectives ?
L’affirmation selon laquelle « plus de 180 pays reconnaissent le Principe d’une seule Chine » est une manipulation sémantique.
En réalité, si ces États entretiennent des relations officielles avec Pékin, la grande majorité d’entre eux ne reconnaît pas la souveraineté chinoise sur Taïwan ; ils se contentent de prendre acte (acknowledge) de la position de la République populaire de Chine sans pour autant l’endosser.
La stratégie de communication de Pékin tente de transformer une revendication unilatérale en une prétendue norme mondiale, occultant le fait que la souveraineté chinoise sur Taïwan n’a aucun fondement juridique.
Pour tout juriste en droit international, Taïwan remplit l’intégralité des critères de la Convention de Montevideo : un territoire défini, une population permanente, un gouvernement effectif et la capacité d’entrer en relation avec d’autres États.
Taïwan est donc un État souverain de plein droit, et son absence de siège à l’ONU n’est qu’une anomalie politique qui n’enlève rien à sa réalité juridique incontestable.