›› Taiwan
Guérilla contre la Cour suprême. Et armes américaines.
La panoplie d’armes dont la vente à Taiwan a été autorisée par le Congrès le 17 décembre souligne le soutien de Washington à la défense de Taiwan à un moment où Pékin intensifie sa pression diplomatique et son activité militaire autour l’île.
Il s’agit de la deuxième vente d’armes à Taïwan approuvée par l’administration du président Trump. Selon le ministère taïwanais de la Défense, le lot proposé, composé d’équipements mobiles, devrait gêner un débarquement de vive force sur les plages orientales de l’Île. On y trouve, notamment des équipements antichars mobiles Javelin et Tow, des lance-roquettes multiples M 142 HIMARS et des MGM-140 ATACMS dont la portée respective est de 150 et 300 km.
Mais les éléments majeurs de ces livraisons sont des « drones de combat tueurs » de reconnaissance et d’attaques équipés de caméras et capables de lancer des missiles Altius-700M « rôdeurs » fabriqués par Anduril.
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En décembre, profitant de sa courte majorité, la coalition KMT-PPT a adopté une loi relevant à 10 sur 14 le nombre minimum de Juges pour que la Cour puisse statuer. En même temps, ses députés ont veillé à ce qu’aucun candidat proposé par le gouvernement pour combler les fins de mandats, ne soit approuvé par le parlement, provoquant de fait la paralysie de la Cour.
Sur ce sujet les débats s’enflamment et ne sont pas terminés.
Huang Hong-hsia, ancienne juge de la Cour constitutionnelle quoique nommée par l’ancien président Ma Ying-jeou du KMT, ne ménage pas ses critiques contre le KMT et incite la Cour à résister aux tentatives pour la réduire au silence.
« Les récentes modifications de la loi sur les procédures de jugement et de renouvellement de la Cour constitutionnelle violent le principe de séparation des pouvoirs et restreint indûment l’accès des citoyens à la justice constitutionnelle ». Elle ajoutait que « la Cour avait le pouvoir de passer outre ces dispositions législatives inconstitutionnelles et devrait pouvoir continuer à fonctionner ».
Jugeant les initiatives de l’opposition « inacceptables », elle ajoutait « qu’un État démocratique ne pouvait survivre un seul jour sans une Cour constitutionnelle opérationnelle pour interpréter l’esprit de la Constitution, trancher les litiges dans le cadre constitutionnel et protéger les droits fondamentaux des citoyens. »
Alors qu’au LifaYuan, l’opposition poursuit son harcèlement contre le budget de la défense, le 17 décembre dernier, le Congrès des États-Unis donnait son feu vert pour une livraison à l’Île d’une série d’équipements de premier rang à la valeur record de 11 milliards de $.
Empêcher un débarquement de vive-force.
Cette fois, la nature des systèmes d’armes destinés à l’Île marque un tournant.
Au lieu des équipements coûteux - chasseurs F-16 ou navires de combat -, la presque totalité des livraisons se composera d’artillerie et d’armes antichars à forte mobilité, visant à empêcher un débarquement chinois sur les côtes taïwanaises.
Ainsi on dénombre 82 lance-roquettes d’artillerie mobiles (HIMARS) et 420 systèmes de missiles tactiques (ATACMS) d’une valeur de 4,05 milliards de dollars ; 60 obusiers automoteurs et 60 véhicules chenillés de transport de munitions d’une valeur de 4,03 milliards de dollars ; 1 050 systèmes de missiles antichars portables Javelin et équipements associés d’une valeur de 375 millions de dollars ; et 1 545 missiles TOW antichars filoguidés, d’une valeur de 353 millions de dollars.
Surtout, sur la liste figure le système ALTIUS-700M de la société Anduril, fabriquant de munitions dites « rôdeuses » lancées à partir de drones « kamikaze » d’une valeur de 1,1 milliard de dollars, testé avec succès en avril dernier.
Selon le contre-amiral à la retraite de la marine américaine Mark Montgomery, chercheur au sein du groupe de réflexion Foundation for Defense of Democracies, basé à Washington « cette panoplie d’armes regorge de dispositifs qui rendront difficile le débarquement des forces chinoise et gêneront leur maintien dans l’Île ».
Dans l’Île où la population consciente des efforts publics en faveur de la défense de l’Île, s’inquiète de la fiabilité de l’allié américain (selon un sondage réalisé en janvier, 59% des Taïwanais craignent que l’administration Trump ne conclue un accord avec Pékin qui porterait atteinte aux intérêts nationaux de Taïwan), ces promesses de livraison sont un soulagement.
En revanche, il n’est pas certain que les obstacles dressés aujourd’hui par l’opposition contre la hausse du budget de la défense n’apparaîtront pas, à terme, comme un jeu politiquement dangereux pour le KMT.
Quelles perspectives ?
A Taïwan, bousculé par la puissance chinoise et les hésitations de D. Trump, les plaques tectoniques des forces politiques et de l’opinion qui bougent de manière spectaculaire, dessinent un avenir de l’Île à l’écart des vieilles références historiques de la guerre civile.
Alors que le DPP, porteur d’une volonté progressiste d’émancipation, mais dont la puissance majoritaire s’est effritée, durcit sa posture de résistance à la Chine, les anciens ennemis de la guerre civile sur le Continent et dans l’Île se rapprochent.
En même temps, l’opportuniste réducteur des débats en cours focalise sur la probabilité ou non d’un très improbable conflit dévastateur dans le Détroit. Pour le KMT nouvelle formule dirigé par Cheng Li-Wun, – lui aussi porteur de l’idée « d’Une Seule Chine » -, le meilleur moyen d’y échapper est de composer avec le Continent ;
Pour Lai Qing De en revanche qui brandit le flambeau de la liberté, le salut réside dans la dissuasion militaire et l’appui des démocraties amies d’une Île qui serait maître de son destin politique.
Mais sous la surface, fermentent de puissants non-dits.
Le premier s’inscrit dans la réalité que plus de 180 pays dans le monde reconnaissent le « Principe d’une seule Chine », et que, dans ce contexte, le mieux que l’Île puisse espérer est le « statuquo » - pas de déclaration d’indépendance de Taïwan, pas d’invasion militaire chinoise.
Le deuxième non-dit est qu’historiquement le DPP porte au fond une pensée de rupture avec la Chine incompatible à la fois avec le consensus « d’Une seule Chine » et un accommodement avec Pékin.
Le troisième non-dit, probablement le plus dangereux, est que le « statuquo » n’est pas un principe stratégique viable. Créant un faux sentiment de sécurité à court terme, il ignore le principe bouddhiste, partie de la pensée chinoise, que « la seule permanence est l’impermanence. »
Pour l’instant en tous cas et contrairement à l’idéal des amis de Taiwan, les lignes de forces convergent dans le sens des accommodements du KMT avec le Parti communiste chinois, pour donner raison à Cheng Li-Wun.
Récemment Jie Gao, chercheuse associée en politique étrangère et sécurité nationale au Centre d’analyse de la Chine (CCA) de l’Asia Society Policy Institute (ASPI), qui réagissait aux projets de livraisons d’armes américaines à l’Île, relevait en substance qu’en dépit de ses protestations, Pékin ne se retirera pas des accords commerciaux conclus entre les deux parties.
Autrement dit, en apparence, même sur le sujet très sensible de Taïwan, Pékin reste sur une ligne d’apaisement avec Washington qui conforte la volte-face du KMT à Taiwan.
Sous la surface fermentent cependant les braises d’une probable aggravation des tensions sino-américaines. Elles sont d’abord commerciales. Alors que le 30 octobre dernier, à Busan Xi Jining et D. Trump, ont signé un « armistice » commercial d’une année, les causes d’un possible déraillement sont nombreuses.
Citons la puissance des rivalités technologiques (semi-conducteurs, intelligence artificielle, logiciels de pointe) ; la tendance chinoise à s’assurer par la coercition le contrôle non seulement des marches mais également des chaînes d’approvisionnement global (terres rares, énergies renouvelables, systèmes de défense.)
En parallèle des causes commerciales, les facteurs stratégiques d’une possible aggravation des tensions sont les pressions nationalistes internes aux États-Unis et en Chine ; la course à la domination dans le Pacifique Occidental ; les points chauds de la mer de Chine du sud et de Taïwan ; la surenchère de puissance des appareils militaires y compris des arsenaux nucléaires ; et les contrastes des systèmes politiques fondements du projet sino-russe de refondation de l’ordre mondial qui ne peut pas laisser les Américains, y compris la mouvance MAGA, indifférents.
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Par La rédaction Le 28/12/2025 à 20h49
Harcèlements au Yuan Législatif. Le nouveau visage ambigu du KMT. Quelles perspectives ?
Cher lecteur merci de votre commentaire. Il touche au contraste entre, d’une part l’idée que se font les amis de Taiwan et la majeure partie des Taiwanais, (pas tous) de l’identité séparée de l’Île ; et, d’autre part, le légalisme des Nations-Unis de la reconnaissance de la Chine du 26 octobre 1971 auquel se réfère Pékin.
L’affirmation légaliste onusienne du Parti s’accompagne de son discours historique officiel selon lequel Taiwan fait partie de la Chine depuis que la dynastie mandchoue des Qing, a pris le contrôle de l’Île en 1682 pour l’annexer formellement au Fujian en 1684, aux dépens de la famille Zheng, restée loyale aux Ming.
Il est exact que le narratif de Pékin ne tient compte ni de l’occupation japonaise de 1895 à 1945 qui modifia l’identité taiwanaise, ni de l’évolution démocratique de l’Île à partir de 1988. Trou noir de la pensée stratégique du Parti communiste, la bascule de liberté politique creuse irrémédiablement le fossé politique entre Taiwan et le Continent.
L’appareil à Pékin ne s’embarrasse pas non plus de la réalité que la résolution nº l2758 citée plus haut ne dit rien du statut de Taiwan qu’elle a expulsé des NU.
Il n’en reste pas moins que, malgré son ambiguïté « le Consensus d’une seule Chine » imposé par Pékin en préalable à sa reconnaissance à tous ses partenaires stratégiques et commerciaux, est devenu une norme.
Sa transgression est réprimée sans nuance par Pékin, au mieux par des sanctions restreignant l’accès à son marché des contrevenants et, au pire, s’agissant de l’Île par des menaces de représailles militaires mises en scène à intervalles réguliers par de spectaculaires démonstrations de forces.
Dans ces circonstances, dire que la norme du « Consensus d’Une seule Chine » est une « manipulation sémantique » contredit la réalité. Elle est au contraire le fondement imposé par Pékin reconnu nolens volens par tous, des relations internationales de la Chine gouvernée par le PCC depuis 1949.
Dans ce schéma oppressif, où pour Pékin l’évolution de l’opinion publique et les résultats des scrutins taiwanais ne comptent pour rien, la marge de manœuvre stratégique de l’Île est négligeable. Elle est même contrainte par ses alliés qui, redoutant l’embrasement d’un conflit dans le Détroit, endossent le concept d’Une seule Chine.
Depuis des années Washington fait savoir aux dirigeants Taiwanais qu’ils ne pourraient compter sur le soutien des forces américaines si l’Île prenait le risque de se déclarer unilatéralement indépendante.
Récemment à Taiwan, la crainte a surgi que D. Trump, dont l’objectif est de trouver les termes d’un accommodement avec Pékin, retire son soutien à l’Île. En recherche d’une identité souveraine propre depuis 1988, les Taiwanais naviguent depuis 2000 (année de l’élection du président indépendantiste Chen Shui-Bian) entre les écueils imposés par Pékin du Consensus d’Une seule Chine qui, malgré l’évolution politique de la société, réfute toute tentative d’autonomie.
Alors que depuis 1991, sondage après sondage - le dernier par la Fondation pour l’opinion publique taiwanaise date du 18 novembre 2025 -, la proportion des Taiwanais favorables à l’indépendance n’a cessé d’augmenter pour se stabiliser en moyenne entre 40% et 50% (51,8% en décembre 2024 et 44,3% en octobre 2025), la part des adeptes de la réunification avec le Continent qui n’a jamais dépassé 28,1% (septembre 2019) stagne depuis juin 2019 entre 16 et 13,9%.
Mais les pressions et menaces de Pékin au nom du Consensus d’Une seule Chine, sont telles que la seule perspective qui reste à l’Île cautionnée par ses alliés, y compris par Washington, est le non-sens stratégique du statuquo - ni déclaration d’indépendance, ni réunification -, dont le soutien par l’opinion fluctue depuis 1996 entre 14 et 33,3% (janvier 2024) Le 18 novembre 2025, il n’était qu’à 24,6%.

Par Jeff Le 27/12/2025 à 19h59
Harcèlements au Yuan Législatif. Le nouveau visage ambigu du KMT. Quelles perspectives ?
L’affirmation selon laquelle « plus de 180 pays reconnaissent le Principe d’une seule Chine » est une manipulation sémantique.
En réalité, si ces États entretiennent des relations officielles avec Pékin, la grande majorité d’entre eux ne reconnaît pas la souveraineté chinoise sur Taïwan ; ils se contentent de prendre acte (acknowledge) de la position de la République populaire de Chine sans pour autant l’endosser.
La stratégie de communication de Pékin tente de transformer une revendication unilatérale en une prétendue norme mondiale, occultant le fait que la souveraineté chinoise sur Taïwan n’a aucun fondement juridique.
Pour tout juriste en droit international, Taïwan remplit l’intégralité des critères de la Convention de Montevideo : un territoire défini, une population permanente, un gouvernement effectif et la capacité d’entrer en relation avec d’autres États.
Taïwan est donc un État souverain de plein droit, et son absence de siège à l’ONU n’est qu’une anomalie politique qui n’enlève rien à sa réalité juridique incontestable.