›› Taiwan
Malaise au KMT.
Deux figures féminines opposées du KMT symbolisent les flottements dogmatiques du parti. A droite Weng Hsiao Ling 翁曉玲, 56 ans, juriste docteur en droit, députée élue au scrutin de liste du KMT porte l’ancienne vision impériale de reconquête du Continent contre le PPC, pour une « Grande Chine » comprenant même la Mongolie extérieure.
A gauche Cheng Li-Wun, 鄭麗文, même âge que Weng, ancienne du DPP, ayant milité pour l’indépendance. Aujourd’hui présidente du KMT, elle fustige la hausse « provocatrice » du budget de la défense « porteuse de guerre » et prône un accommodement apaisé avec le Parti Communiste chinois.
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Pour le KMT prétendant porter l’immémorial héritage culturel chinois, qui fut le maître incontesté de l’Île depuis 1949, y compris après l’ouverture porteuse de démocratie opérée par Jiang Jingguo, le fils de Tchang Kai-chek, qui mit fin à la « terreur blanche », le fait d’être relégué, sans discontinuer depuis 2016, dans l’opposition par un parti aujourd’hui dirigé par Lai Qing De, un ancien tenant de la rupture radicale avec le Continent, est insupportable [2].
(A propos de la pensée de rupture radicale de Lai qu’il a aujourd’hui lui-même amendée, lire aussi les contradictions du candidat Lai Qing De dans notre « Revue des candidats » de juin 2023 dans le § « Lai Qing De l’enfant chéri de l’indépendance : Élections présidentielles du 13 janvier 2024. Revue des candidats).
Le malaise du KMT est aggravé par le sentiment d’avoir été dépassé par l’évolution politique de la société taïwanaise portée par la présidente Tsai Ing-wen (2016-2024), radicalement écologiste, féministe LGBT et anti-nucléaire.
Autre souffrance, celle-là idéologique, pour continuer d’exister politiquement dans l’Île sur le thème « d’Une seule Chine », la bascule du rapport des forces avec le Continent contraint aujourd’hui le vieux parti nationaliste, à épouser les thèses du Parti communiste, son ennemi historique, selon lesquelles, le maintien du DDP au pouvoir conduirait immanquablement à la guerre.
La volte-face dogmatique avec l’ère de Tchang Kai-chek est telle qu’elle nourrit l’accusation que les héritiers politiques de Sun Yat-sen, fondateur de la République de Chine, seraient devenus une « Cinquième colonne » de la République Populaire à l’œuvre dans l’Île, contre la volonté d’émancipation des Taïwanais.
Le soupçon, est objectivement fondé si on considère la volte-face dogmatique qui fut elle-même à l’origine des déboires de Ma Ying-jeou en 2014 (lire : Taïwan : Craquements politiques dans l’accord cadre. Les stratégies chinoises en question). Il y a dix ans, l’empressement prochinois de Ma Ying-jeou, promoteur de « l’Accord cadre » que les Taïwanais jugeaient dangereux, avait, par réaction, ouvert la voie à l’élection de Tsai Ing-wen, le 16 janvier 2016.
La même défiance à l’égard des élus du KMT fut à l’origine de la fausse manœuvre des « révocations collectives », décidée par Lai Qing De après le sérieux recul du DPP aux législatives du 13 janvier 2024 où il avait perdu 10 sièges, quand le KMT d’Éric Chu en avait gagnés 14.
Enfin, impossible de ne pas faire l’hypothèse que le cuisant échec du scrutin de révocations du 26 juillet, à l’issue duquel aucun des 24 parlementaires de l’opposition menacés de destitution n’avait été révoqué, - qui fut un triomphe pour le KMT - nourrit la vigueur et l’enthousiasme de la guérilla contre Lai Qing De menée par le KMT et son allié du Parti Populaire Taïwanais (lire : Le grand ratage des révocations collectives).
L’un des exemples les plus marquants de la radicalité des harcèlements lancés contre le DPP et Lai Qing De est celui de la députée Weng Hsiao Ling 翁曉玲, 56 ans, juriste Docteur en droit de l’Université de Munich, présidente de la Commission des Lois, élue en février 2024 sur la liste proportionnelle du KMT.
En juin 2024, toujours articulée à l’ancienne vision dogmatique du KMT héritier de la Chine impériale, elle était allée jusqu’à accuser le président Lai Ching-te et son ministre de la Défense, Wellington Koo, de trahison, pour avoir omis de tenir à jour des cartes montrant que la Mongolie faisait partie intégrante de la République de Chine.
De même quand Lai Qing De avait expliqué que « les deux rives du Détroit n’étaient pas subordonnées l’une à l’autre », elle avait publiquement interrogé Lai, si, au fond, sa déclaration ne revenait pas à « reconnaître la Chine communiste. »
Pour faire bonne mesure, elle ajoutait « En tant que président de la République de Chine, de telles déclarations de Lai Qing De, portent atteinte au statut de la République de Chine, bafouent son intégrité territoriale et fournissent à la République populaire de Chine un prétexte pour « récupérer » Taïwan. Le président Lai qui reconnait la RPC porte gravement préjudice à la République de Chine, est ainsi perçu comme un traître. »
Cheng Li Wun. Une pensée opportuniste prochinoise assumée.
Toujours au KMT, mais à la tête de la nouvelle mouvance du parti, rapprochée de la Chine, indiquant par contraste à quel point la pensée du KMT flotte, Cheng Li Wun citée plus haut, qui a succédé au modéré Éric Chu le 18 octobre dernier à la tête du parti, n’a récemment pas hésité à déclarer que le fauteur de guerre dans le Détroit n’était pas la Chine, mais le parti de Lai.
Pour accréditer sa volonté d’apaisement, elle a, peu après son élection, déclaré qu’elle était prête à rencontrer Xi Jinping, comme l’avait fait il y a vingt ans, Lien Chan, 連戰 reçu par Hu Jintao à Pékin, le 26 février 2005. Lire : Retrouvailles des frères ennemis, symboles et arrières pensées.
Troisième successeur de Ch’iang Kai-Shek à la tête du KMT (2000-2005), après Jiang Jing Guo, le fils du Généralissime et Lee Teng Hui, Lien Chan était lui aussi dans l’opposition taïwanaise, sous la présidence de Chen Shui-bian.
Pour prendre la mesure des désarrois du KMT, on notera au passage que la trajectoire politique de Lee Teng-hui (lire : Le « père de la démocratie taïwanaise » est mort), le prédécesseur de Lien Chan à la tête du KMT, il y a un quart de siècle, fut exactement inverse de celle de Cheng Li-wun, aujourd’hui.
Commencée au KMT en 1971, dont il a assumé la présidence, elle s’est terminée dans la mouvance indépendantiste qu’il a rejoint après ses deux mandats présidentiels (1988-2000), au point qu’il fut exclu du KMT en 2001, trente ans après y avoir adhéré.
Cheng à l’inverse avait commencé à militer pour l’indépendance de l’Île au sein du DPP, à 180º de ses actuelles convictions affichées. Elle avait claqué la porte du parti en 2002 – pendant l’ère Chen Shui Bian – avant de rappeler dans ses discours à son nouveau Parti en 2005, que le « Consensus d’une seule Chine » était inscrit dans la Constitution de l’Île qui n’avait jamais été amendée.
Ses adversaires politiques à Taiwan et ceux à l’étranger, restés anonymes, estiment en revanche que les sous-investissements dans la défense de l’Île qu’elle préconise, affaiblissent les conditions du dialogue et ouvrent la voie à encore plus d’intimidations militaires par l’APL.
Enfin, faisant feu de tout bois, ayant perçu que l’exécutif ripostait à l’avalanche des amendements et propositions de coupes budgétaires en questionnant leur conformité constitutionnelle, l’opposition parlementaire a, depuis près d’un an, réussi à neutraliser la Cour Suprême.
Note(s) :
[2] Il y eut certes l’intermède des huit années de la présidence progressiste de Chen Shui-bian 陳水扁 (2000-2008), cofondateur du DPP en 1986, aujourd’hui âgé de 75 ans, ayant mis fin à la domination ininterrompue du KMT qui durait depuis 55 ans.
Mais la trace laissée par les mandats de cet avocat de formation qui fut aussi maire de Taipei de 1994 à 1998, dont la pensée fut marquée par le radicalisme de rupture, reste aujourd’hui encore le sujet de controverses.
En 2009, lui et son épouse Wu Shu-chen 吳淑珍, 72 ans cette année, ont été reconnus coupables de deux chefs d’accusation de corruption. Chen a été condamné en appel à 19 ans de prison après un premier jugement qui lui avait infligé la perpétuité. Après quoi il avait, le 5 janvier 2015, bénéficié d’une libération conditionnelle pour raisons médicales. Les partisans de Chen avaient affirmé que son procès et sa condamnation étaient une vengeance politique du Kuomintang pour ses années au pouvoir.
Mais le 14 août 2008, Chen Shui-bian lui-même avait tenu une conférence de presse durant laquelle il avait admis avoir falsifié ses déclarations de dépenses de campagne lors des élections précédentes (deux candidatures à la mairie et deux à la présidence) et avoir fait transférer des fonds de campagne vers des comptes à l’étranger. Chen avait affirmé que ces transferts avaient été effectués par son épouse à son insu.
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Par La rédaction Le 28/12/2025 à 20h49
Harcèlements au Yuan Législatif. Le nouveau visage ambigu du KMT. Quelles perspectives ?
Cher lecteur merci de votre commentaire. Il touche au contraste entre, d’une part l’idée que se font les amis de Taiwan et la majeure partie des Taiwanais, (pas tous) de l’identité séparée de l’Île ; et, d’autre part, le légalisme des Nations-Unis de la reconnaissance de la Chine du 26 octobre 1971 auquel se réfère Pékin.
L’affirmation légaliste onusienne du Parti s’accompagne de son discours historique officiel selon lequel Taiwan fait partie de la Chine depuis que la dynastie mandchoue des Qing, a pris le contrôle de l’Île en 1682 pour l’annexer formellement au Fujian en 1684, aux dépens de la famille Zheng, restée loyale aux Ming.
Il est exact que le narratif de Pékin ne tient compte ni de l’occupation japonaise de 1895 à 1945 qui modifia l’identité taiwanaise, ni de l’évolution démocratique de l’Île à partir de 1988. Trou noir de la pensée stratégique du Parti communiste, la bascule de liberté politique creuse irrémédiablement le fossé politique entre Taiwan et le Continent.
L’appareil à Pékin ne s’embarrasse pas non plus de la réalité que la résolution nº l2758 citée plus haut ne dit rien du statut de Taiwan qu’elle a expulsé des NU.
Il n’en reste pas moins que, malgré son ambiguïté « le Consensus d’une seule Chine » imposé par Pékin en préalable à sa reconnaissance à tous ses partenaires stratégiques et commerciaux, est devenu une norme.
Sa transgression est réprimée sans nuance par Pékin, au mieux par des sanctions restreignant l’accès à son marché des contrevenants et, au pire, s’agissant de l’Île par des menaces de représailles militaires mises en scène à intervalles réguliers par de spectaculaires démonstrations de forces.
Dans ces circonstances, dire que la norme du « Consensus d’Une seule Chine » est une « manipulation sémantique » contredit la réalité. Elle est au contraire le fondement imposé par Pékin reconnu nolens volens par tous, des relations internationales de la Chine gouvernée par le PCC depuis 1949.
Dans ce schéma oppressif, où pour Pékin l’évolution de l’opinion publique et les résultats des scrutins taiwanais ne comptent pour rien, la marge de manœuvre stratégique de l’Île est négligeable. Elle est même contrainte par ses alliés qui, redoutant l’embrasement d’un conflit dans le Détroit, endossent le concept d’Une seule Chine.
Depuis des années Washington fait savoir aux dirigeants Taiwanais qu’ils ne pourraient compter sur le soutien des forces américaines si l’Île prenait le risque de se déclarer unilatéralement indépendante.
Récemment à Taiwan, la crainte a surgi que D. Trump, dont l’objectif est de trouver les termes d’un accommodement avec Pékin, retire son soutien à l’Île. En recherche d’une identité souveraine propre depuis 1988, les Taiwanais naviguent depuis 2000 (année de l’élection du président indépendantiste Chen Shui-Bian) entre les écueils imposés par Pékin du Consensus d’Une seule Chine qui, malgré l’évolution politique de la société, réfute toute tentative d’autonomie.
Alors que depuis 1991, sondage après sondage - le dernier par la Fondation pour l’opinion publique taiwanaise date du 18 novembre 2025 -, la proportion des Taiwanais favorables à l’indépendance n’a cessé d’augmenter pour se stabiliser en moyenne entre 40% et 50% (51,8% en décembre 2024 et 44,3% en octobre 2025), la part des adeptes de la réunification avec le Continent qui n’a jamais dépassé 28,1% (septembre 2019) stagne depuis juin 2019 entre 16 et 13,9%.
Mais les pressions et menaces de Pékin au nom du Consensus d’Une seule Chine, sont telles que la seule perspective qui reste à l’Île cautionnée par ses alliés, y compris par Washington, est le non-sens stratégique du statuquo - ni déclaration d’indépendance, ni réunification -, dont le soutien par l’opinion fluctue depuis 1996 entre 14 et 33,3% (janvier 2024) Le 18 novembre 2025, il n’était qu’à 24,6%.


Par Jeff Le 27/12/2025 à 19h59
Harcèlements au Yuan Législatif. Le nouveau visage ambigu du KMT. Quelles perspectives ?
L’affirmation selon laquelle « plus de 180 pays reconnaissent le Principe d’une seule Chine » est une manipulation sémantique.
En réalité, si ces États entretiennent des relations officielles avec Pékin, la grande majorité d’entre eux ne reconnaît pas la souveraineté chinoise sur Taïwan ; ils se contentent de prendre acte (acknowledge) de la position de la République populaire de Chine sans pour autant l’endosser.
La stratégie de communication de Pékin tente de transformer une revendication unilatérale en une prétendue norme mondiale, occultant le fait que la souveraineté chinoise sur Taïwan n’a aucun fondement juridique.
Pour tout juriste en droit international, Taïwan remplit l’intégralité des critères de la Convention de Montevideo : un territoire défini, une population permanente, un gouvernement effectif et la capacité d’entrer en relation avec d’autres États.
Taïwan est donc un État souverain de plein droit, et son absence de siège à l’ONU n’est qu’une anomalie politique qui n’enlève rien à sa réalité juridique incontestable.