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›› Taiwan

Élections présidentielles du 13 janvier 2024. Revue des candidats

A sept mois de la présidentielle, l’analyse qui suit est une intéressante radiographie critique des trois candidats, proposée par Angelica Oung.

Jeune auteur du blog « Taipology  », journaliste souvent publiée dans Taipei Times, résolument en rupture avec les élites politiques traditionnelles, avant tout taïwanaise, se méfiant des idées de connivence historique et culturelle avec le Continent, elle décrypte dans une plume trempée dans l’acide, les arrière-plans des trois prétendants à la présidence de l’Île.

La manière dont elle les présente d’emblée est déjà tout un programme. « Un flic politiquement correct ; un chirurgien autiste ; et l’ancien enfant chéri des indépendantistes ». Admiratrice sans réserve de Tsai Ing-wen, qu’elle juge à la fois sereine, charismatique et politiquement habile à concilier les contraires, elle estime, en leur accordant le bénéfice du doute, qu’aucun des trois candidats ne sera capable de se hisser à sa hauteur.

Les derniers sondages du 28 mai, qui, dit-elle éclatent l’électorat en un « trépied bancal », les placent tous les trois dans un mouchoir de poche. En tête le vice-président Lai Qing De – William Lai 賴清德, « l’enfant chéri  », 64 ans recueille 26,6% des intentions de vote ; son rival du KMT Hou You-Yi, 侯友宜, « le flic politiquement correct », 66 ans, le talonne avec 24,7% des intentions de vote ; en troisième position le Président du tout jeune Parti du Peuple taïwanais Ko Wen-je 柯文哲 « Le chirurgien autiste », 64 ans, est à 21,1%.

A ce stade, tout pronostic est aléatoire, non seulement du fait de la proximité des estimations, mais aussi en raison de la flexibilité de l’électorat. Analysée par nombre d’experts la souplesse de l’opinion permettrait d’éventuels afflux des suffrages vers Hou ou Ko dans le seul but de battre Lai.

Au-delà, dans le public, la question existentielle de toute élection présidentielle renvoie encore à une question binaire dont le poids est imposé par Pékin : Indépendance ou rattachement à la Chine.

En même temps, l’alternative est assortie du manichéisme historique associant sans nuance - c’est de moins en moins vrai - une victoire d’un candidat du KMT à une obédience obligée à la Chine. A l’inverse, mais dans ce cas l’association d’idées est liée aux menaces militaires chinoises, une victoire du DPP serait synonyme d’instabilité et de risques de guerre que Pékin attise pour influencer l’électorat.

L’intérêt de la réflexion d’Angela Oung est précisément de s’extraire de ce schéma simpliste et partisan. Son analyse s’intéresse, de manière plus large et plus nuancée, à la personnalité des candidats, en même temps qu’aux réflexes existentiels d’ostracisme pouvant coaguler les suffrages contre le Parti de Tsai Ing-wen.

Lai Qing-de 賴清德, l’ancien « enfant chéri de l’indépendance ».

Diplômé de santé publique de Harvard, brillant député indépendantiste, trois fois réélu (2001, 2004 et 2008) et maire de Tainan de 2010 à 2017, sur un programme de rupture radicale avec le Continent, Lai est aujourd’hui face à ses contradictions de militant inflexible dont il doit réduire la radicalité pour toucher un électorat plus large et en tous cas, prévenir les défections effrayées par les risques de guerre.

Le 16 mai dernier, s’exprimant devant les étudiants de l’Université Nationale, il affirmait que « par pragmatisme », il ne déclarerait jamais l’indépendance et qu’au contraire son parti chercherait à approfondir les liens entre l’Île et le Continent. Mais Angela souligne avec ironie que, compte tenu de son passé politique, personne ne le croira.

Il y a huit ans, invité à un colloque à l’université Fudan de Shanghai alors qu’il était le très populaire maire du fief indépendantiste de Tainan, il avait affirmé avec force ses professions de foi indépendantistes en les référant à la majorité démocratique des Taïwanais.

Au passage, proférée en Chine, la provocation dont la teneur serait aujourd’hui improbable compte tenu des tensions dans le Détroit, avait déjà heurté les intellectuels chinois. Mais à l’époque, elle avait été facilitée par l’environnement apaisé des relations entre les deux rives.

L’atmosphère positive avait été installée par le volontarisme prochinois du Président Ma Ying-jeou ayant ouvert la voie à sa rencontre avec Xi Jinping à Singapour en novembre 2015 qui adoucit la vindicte défiante de Pékin. Lire : Pour la première fois un président chinois rencontre le chef de l’exécutif taïwanais en exercice.

Une année plus tard, l’élection de Tsai Ing-wen dont la plateforme politique refuse de reconnaître le « consensus d’une seule Chine de 1992 » avait à nouveau enflammé la relation.

Ce n’est pas tout. Quand Lai avait été nommé premier ministre en 2017, sa réputation d’inflexible promoteur de la rupture avec Pékin qui lui avait valu le surnom « d’enfant chéri des indépendantistes 台獨金孫 Taidu jin-sun – Golden Boy en anglais - » - était telle que Yang Kai-huang, Directeur du Centre de recherche des questions inter-Détroit à l’Université Ming Chuan près de Taipei, avait mis en garde qu’il s’agissait de la mesure la plus inamicale qu’on puisse imaginer à l’égard de Pékin.

Pour lui, la nomination de Lai à la tête du gouvernement était à l’époque la preuve que le gouvernement de Taipei n’avait pas l’intention d’améliorer ses relations avec le Continent.

Huit années plus tard, candidat à la présidence après avoir manqué la marche de l’investiture du Parti contre Tsai Ing-wen en 2019, Lai s’exerce à un discours d’évitement. Son principal argument explique qu’une déclaration formelle de rupture est inutile puisque l’Île est de facto indépendante.

Mais ses anciennes radicalités créent un doute. A Washington comme à Pékin on craint qu’une fois élu, son militantisme et ses moindres talents diplomatiques, favoriserait un dérapage qui embraserait la région.

Un autre obstacle plus subtil est de l’ordre de l’image. Depuis son échec contre Tsai Ing-wen à l’investiture du Parti en 2019, son étoile a faibli. Ayant échoué à détrôner « la Reine » il n’est plus le puissant « seigneur » de Tainan au discours catégorique, mais un féal politiquement vaincu et imprévisible à qui Tsai a octroyé le lot de consolation de Vice-Président pour mieux le surveiller.

Pour lui succéder comme prétendant à la Présidence, elle aurait certainement préféré un meilleur choix. Hélas dit Angelica, tous les candidats possibles ont dû jeter l’éponge. Ils étaient plus ou moins mêlés au scandale de corruption ayant, à l’été 2020, secoué le Parti de Tsai et son allié le « Nouveau Parti du Pouvoir », dont six députés ont été arrêtés.

Hou You-Yi, 侯友宜, le « flic politiquement correct » du KMT.

Il faut donner crédit au KMT d’avoir accepté d’investir Hou You-yi, car pour nombre de caciques, il n’a jamais été un des leurs. Même si l’époque est aujourd’hui révolue où, au Parti, on accordait la préférence aux élites venant du Continent – 外省人 Waishengren – chacun sait que Hou est un « Local – 本省人 Benshengren – filiation politique qui, dans l’appareil, a toujours été l’objet d’un subtil mépris.

*

Cet ancien chef de la police de l’Île dont la seule formation académique est celle de l’École centrale de police, qui fut aussi maire du Nouveau Taipei et épisodiquement maire adjoint de Taipei, est populaire. Connu dans l’Île pour ses états de service à la tête du Bureau des Affaires criminelles, il devint célèbre pour avoir en 1997 conduit avec succès la libération de l’Attaché de Défense Sud-africain Alexander McGill, pris en otage avec sa famille par un truand.

Pour Angelica, qui analyse la manière dont les élites du KMT ayant des racines sur le Continent le perçoivent, Hou n’est pas seulement « local ». Il est « très local ». Son anglais n’est pas très bon, au point, disent ses détracteurs les plus pointilleux, qu’il donnerait une mauvaise image de l’Île à l’international. Pour l’heure, habile politique, assez charismatique, un brin populiste, il reste prudent et convenu, évitant les prises de position trop originales.

Sur le sujet controversé du nucléaire, il répète des évidences « Il n’ y a pas d’énergie nucléaire sans sureté nucléaire » ; sur les relations dans le Détroit, restant dans le vague conventionnel, sans élaborer, il est « contre un pays-deux systèmes et contre l’indépendance ».

On le voit, ses idées politiques sont stéréotypées et politiquement « conformes » au point que l’opinion le brocarde en le traitant de « HoHoGPT » signifiant qu’il manquerait de convictions et serait avant tout sensible au mouvement de l’opinion, dont une part importante se sent plus taïwanaise que chinoise.

La bascule d’allégeance nationale se lit dans un sondage réalisé par téléphone du 8 au 9 août 2022 sur un échantillon de 1035 adultes de 20 ans et plus, par la « Fondation pour l’opinion publiques taïwanaise 財 團 法人台灣民意基金會 ». Les statistiques révèlent que 50% des sondés, tous âges confondus penchent pour l’indépendance, alors que seulement 11,8% veulent la réunification, tandis que 25% préfèrent le statuquo.

Au passage ce résultat dément l’idée aujourd’hui accréditée sous la pression de Pékin, par les partis traditionnels, que la majorité des Taïwanais préfèreraient le statuquo [1]. Surtout 81,6% des Taïwanais disent aujourd’hui rejeter le schéma « Un pays deux systèmes » contre seulement 8,8% qui le soutiennent.

Enfin, une étude conduite en 2021 par l’Université Nationale de Taïwan montre qu’entre le début des années 90 et 2021, la proportion moyenne des habitants de l’Île qui se sentent plus Taïwanais que Chinois est passée de 18% en 1992 à 62% en 2021.

Ceux reconnaissant les deux appartenances qui représentaient 48% des sondés en 1992, n’étaient plus que 32% en 2021, tandis que ceux qui se disent Chinois sont moins de 5% en 2021, quand en 1992 ils étaient encore 25%.

Du coup, la crainte du KMT et de la Chine est que, chevauchant l’opinion, Hou pourrait suivre l’exemple de Lee Teng Hui, un autre Taïwanais de souche lui aussi KMT. Après avoir été le premier président de l’Île élu au suffrage universel, il avait, après sa retraite, basculé dans le camp des indépendantistes les plus radicaux. L’histoire dira si la comparaison a un sens, mais le simple fait que le doute existe affaiblit le KMT. Lire : Le « père de la démocratie taïwanaise » est mort.

Ko Wen-je柯文哲 « Le chirurgien autiste », leader d’une 3e force politique.

Le Dr Ko qui fut maire de Taipei de 2014 à 2022 est un chirurgien urgentiste atypique et hyperactif de l’hôpital de l’Université Nationale de Taïwan et professeur au Collège de médecine de l’Université de Taïwan.

Se disant lui-même autiste, atteint du syndrome d’Asperger, qui fait de lui un asocial au parler abrupt, peu diplomatique, parfois misogyne, Ko a malgré tout attiré les électeurs de l’Île fatigués par l’opposition entre le DPP et le KMT, désireux d’échapper à la focalisation politique presque univoque autour de la seule question binaire de l’indépendance de l’Île ou de son rattachement au Continent.

Se détournant du manichéisme simpliste, sa mouvance s’est cristallisée en 2019 autour du « Parti du Peuple Taïwanais 台灣民眾黨 Taiwan Minzhong Dang » dont il a pris la tête. De fait, sa formation politique offre une alternative différente de celle des deux mouvances traditionnelles de la « coalition verte » menée par le Parti Progressiste Démocratique DPP et de la « coalition bleue » menée par le KMT [2].

En 2014, s’exprimant après son élection comme maire de Taipei avec l’étiquette de parti « indépendant  » des deux partis traditionnels, il avait souligné que « le plus grand problème politique de l’Île était son dysfonctionnement manichéen opposant sans nuance les deux mouvances traditionnelles qui règlent la vie de l’Île depuis le début des années 2000. »

A son sujet l’analyse d’Angelica Oung est partagée. S’il est vrai qu’elle est séduite par l’idée d’une « troisième force » échappant à la division politique binaire de l’Île, elle éprouve une réticence à l’égard de son caractère asocial, abrupt et parfois sexiste. « Je ne pense pas qu’il soit acceptable d’excuser ses gaffes en rappelant qu’il est autiste. Que l’excuse soit valable ou pas, la capacité à bien communiquer fait partie des qualités qu’on exige d’un chef d’État. »

*

Au total, après avoir disséqué les qualités, les vulnérabilités et les défauts des trois candidats l’analyse se veut optimiste. Tout en considérant que le départ de Tsai signale la fin d’une époque politique faste, elle considère qu’aucune des trois options proposées aux Taïwanais en janvier 2024 serait à rejeter.

Enfin, même si le reste de son analyse prétend échapper à l’ombre portée du Continent, Angelica est contrainte d’y revenir en conclusion.

Aucun des trois candidats ne pourra en faire l’impasse. La vie politique taïwanaise reste contrainte par la présence à ces portes de la Chine autocrate et menaçante dont le logiciel stratégique resté bloqué en 1949 et à la reconnaissance du régime par l’ONU en 1971 [3], obstinément aveugle à l’évolution démocratique de l’Île où toutes les tendances confondues rejettent une réunification tant que le Parti Communiste sera au pouvoir.

A l’étage au-dessus planent les incertitudes de l’implication américaine en cas de conflit et, en contrepoint, la montée à Taïwan d’un esprit de défense qui anticipe une défense opérationnelle du territoire en cas d’invasion.

L’ambiguïté a une double racine :

1) L’Île s’appelle République de Chine dont le nom renvoie à Sun Yat-sen premier président de la République en 1912 sur le Continent ; 2) Pékin la revendique au nom de l’histoire et de l’empreinte culturelle chinoise dans l’Île.

Mais au strict sens du droit international, comme l’indique Charles-Emmanuel Detry [4]. « La résolution 2758 n’a qu’une faible incidence juridique sur la question du statut de l’Île et ne fait pas obstacle à son éventuelle qualité d’État indépendant de Taïwan. »

Detry rajoute « Si l’on conclut à “l’étaticité“ de Taïwan, cela signifie que tout recours à la force de la Chine contre Taïwan serait une violation de l’article 2 § 4 de la Charte des NU. Il en va de même de toute menace de recours à la force et, compte tenu de la régularité et de l’ampleur des manœuvres de l’Armée populaire de libération autour de Taïwan, il faudrait alors probablement conclure que la Chine, à cet égard, est en violation presque continue de la Charte. ».

Note(s) :

[1Le sondage a également révélé que 52,9% approuvaient la visite de Nancy Pelosi dans l’Île (lire : La 4e crise de Taïwan. Quels risques d’escalade ?), contre 24% qui la désapprouvaient. 18,3% n’avaient pas d’opinion et 4,7% ne se sont pas prononcés.

78,3% ont affirmé ne pas avoir été impressionnés par les menaces militaires chinoises, contre 17,2% qui disent les craindre. 4,4% n’avaient pas d’opinions ou n’ont pas répondu. 55,2% ont considéré que les menaces militaires rendaient la Chine moins attractive alors que 17,5% y voyaient un facteur d’adhésion politique à la réunification. 27,2% ne savaient pas, n’avaient pas d’opinion ou pensaient que les démonstrations de force n’avaient pas d’impact.

[2« Coalition Verte » (Parti du Progrès Démocratique DPP, Parti de la Construction de l’État TSP, Parti Social Démocrate SDP, Parti Vert de Taïwan, Union solidaire pour Taïwan TSU, Association pour la Constitution de Taïwan TCA, Nouveau Parti de Pouvoir). « Coalition bleue » (KMT, 1er Parti du peuple - PFP, Nouveau Parti - CNP, Union Solidaire non partisane – NPSU, Parti de la Jeunesse chinoise - YCP)

[3Le statut de Taïwan recèle une ambiguïté de droit international rarement évoquée par les observateurs. S’il est exact que la résolution 2758 du 25 octobre 1971 reconnaît l’admission de la Chine communiste à l’ONU à la place de Taïwan au rang de membre du Conseil de sécurité doté d’un droit de veto, en revanche il n’existe aucun texte onusien qui rattache l’Île de Taïwan à la Chine.

[4Charles-Emmanuel Detry est assistant temporaire d’enseignement et de recherche (ATER) en droit public à Paris II. Il y a étudié les relations internationales et le droit international public et est également titulaire d’une licence en études chinoises de l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO).

Sa thèse s’intitule La mer de Chine méridionale et l’ordre international et est dirigée par le Pr. Julian Fernandez.


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