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›› Taiwan

Le KMT devient-il une « cinquième colonne » pro-Pékin ?

Le 1er janvier 2025, le Président Lai qui contrairement à Tsai Ing-wen ne dispose pas de la majorité au Yuan Legislatif donnait son discours de Nouvel an. Alors qu’il insistait sur les dangers du monde et les nécessaires augmentations du budget de la défense, au Yuan législatif le KMT et le président de la Chambre Han Kuo-yu engageaient une guérilla législative qui bloquait les procédures budgétaires.

Au total 3000 propositions de coupes ont été soumises. Même si la plupart d’entre elles ont été retirées à la suite des critiques publiques, 700 propositions ont tout même atteint la phase finale du vote. La guérilla budgétaire qui vue de la Maison Blanche révèle un défaut de détermination de l’Île à se défendre, a surgi au moment où Washington exigeait que l’Île hausse la part du budget de sa défense à 10% du PIB. Hors de portée de l’économie de l’Île disent les responsables.

L’exécutif avait prévu 647 Mds de $ de Taiwan (21 Mds de dollars US) pour le budget 2025, soit 2,45% du PIB, dont une partie a ensuite et réduite ou gelée par le Yuan Législatif.


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La note qui suit est un complément à notre analyse du 16 février dernier. Traitant de l’épidémie de destitutions de parlementaires menées par le DPP, elle alertait sur le risque d’effacement des repères démocratiques dans l’Île : Suicide de la démocratie taiwanaise ?.

Le glissement s’effectuait dans le contexte d’un recul du ressort démocratique dans l’organisation du Monde occidental, y compris aux États-Unis où le surgissement de la « variable D. Trump » dont le pragmatisme affairiste a, face à la Chine, brouillé la proximité politique et stratégique entre Taipei et Washington autour des principes d’élections libres et de séparation des pouvoirs (lire : Après l’Ukraine Donald Trump fait pression sur Taiwan).

Le fait est qu’en réaction aux blocages du processus budgétaire du Yuan Législatif par le KMT fermement décidé, en dépit d’une très courte majorité d’un seul siège, à imposer coûte que coûte la baisse des dépenses militaires malgré l’augmentation des pressions de l’APL dans le Détroit, le Président Lai Qing De, dont l’histoire politique personnelle rappelle qu’il fut un indépendantiste radical, a, avec les députés de son parti, minoritaire au parlement, exprimé une tentation autocrate.

La réalité est cependant, que mise en œuvre au nom de la sécurité nationale, la stratégie des destitutions parlementaires en masse, donnant il est vrai une image catastrophique de la politique taiwanaise, n’en ripostait pas moins au glissement contre nature du KMT vers une proximité de plus en plus marquée avec le Parti Communiste chinois.

Au cœur de ce rapprochement du vieux parti nationaliste avec son rival idéologique du Continent qui, en 2014, lors de la présidence de Ma Ying-jeou, avait déjà donné lieu à une crise politique majeure à Taiwan (lire : Taïwan : Craquements politiques dans l’accord cadre. Les stratégies chinoises en question), l’opportunisme sans scrupule de Han Kuo-yu, 韓國瑜 l’actuel président de la chambre.

Le jeu trouble de Han Kuo-yu, président du Yuan Législatif.

Avec Han pro-chinois à la tête du YL, la perspective de renforcer la posture défensive de Taiwan devient difficile.


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Ancien maire contesté de Kaohsiung y compris par le KMT lui-même qui l’accusait, entre autres travers – alcoolisme et jeux d’argent –, de manquer de la plus élémentaire éthique politique, Han n’avait pas hésité, en amont de l’élection présidentielle de 2020, à construire sa notoriété dans l’opinion sur une avalanche de « trolls » chinois diffusés sur les réseaux sociaux de l’Île (lire : A Taïwan la démocratie directe éloigne l’Île du Continent).

Mais avant le scrutin présidentiel de 2020, trahissant sa proximité avec Pékin, il avait sabordé lui-même sa candidature présidentielle en effectuant, le 11 avril 2019, une visite très médiatisée et politiquement désastreuse à Hong Kong en pleine crise politique (lire : « Hong Kong noir ». Le conservatisme du Parti à l’épreuve d’un courant révolutionnaire).

Son intention, à contrepied de la sensibilité politique de l’Île exprimant une forte défiance contre le schéma « un pays deux systèmes » à l’œuvre a Hong Kong, était de témoigner sa solidarité envers le gouvernement de la R.A.S qui réprimait les manifestants contre la loi sur l’extradition.

Déroulant à partir du cas Han Kuo-yu l’écheveau d’une « cinquième colonne » prochinoise, de plus en plus à l’œuvre au sein du KMT , le 1er mai dernier, Langdon Kelly, proposait dans les colonnes du Centre de recherche pour la Défense et la Sécurité britannique « Royal United Services Institute (RUSI) », une analyse approfondie de la nouvelle stratégie trouble du vieux parti nationaliste.

Détail édifiant et significatif, la brutale campagne de destitutions contre les députés du KMT, dernière manifestation du combat de l’Île contre la stratégie d’influence de Pékin a, entre autres, été menée par Robert Tsao.

Connu des lecteurs de QC (lire la page 2 de notre article : A l’ombre de Pékin, un « Double Dix » à l’esprit de résistance), milliardaire du secteur des microprocesseurs, Robert Tsao a renoncé à une retraite confortable à l’étranger, pour revenir à Taïwan, dont il a repris le passeport après l’avoir abandonné.

Engageant sa fortune personnelle, il a établi « l’Académie paramilitaire Kuma » avec en tête l’objectif inflexible d’empêcher la « Hong Kongisation de Taïwan ».

Les déclencheurs immédiats de la récente guerre des destitutions furent les coupes budgétaires drastiques imposées par le Yuan Législatif sous la présidence de Han Kuo-yu.

Guérilla budgétaire et institutionnelle.

Bagarres au Yuan législatif en décembre 2024.


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D’un total de 6,42 Milliards de $ US, les coupes ont gelé jusqu’à 34% des dépenses de l’exécutif et supprimé 3,26 Milliards de $ de subventions versées à Taipower pour amortir la hausse du prix de l’électricité, conséquence de l’augmentation du prix du gaz à la suite de la guerre en Ukraine.

Le budget annuel, qui aurait dû être approuvé avant le 30 novembre 2024, n’a été adopté à la hâte, dans un contexte politiquement tendu, que le 21 janvier 2025, avec 7 semaines de retard et après seulement deux jours d’examen.

En même temps, provoquant de sévères empoignades au YL et dans les rues, entre pro et anti-réformes, les députés du KMT cherchèrent à modifier l’équilibre institutionnel pour attribuer au Yuan Législatif plus de pouvoir de contrôle sur l’exécutif dont ils dénonçaient en exagérant beaucoup, les pouvoirs exorbitants [1] (lire : Tumultes au parlement et dans les rues).

Au milieu de la guérilla parlementaire menée par le KMT sur le budget, l’idée se précise qu’au lieu de défendre les intérêts de l’Île contre son ennemi historique du parti communiste chinois, le KMT pourrait en réalité s’être laissé infiltrer par un esprit de capitulation face à la Chine, faisant de lui une « Cinquième colonne ».

En avril 2024, Fu Kun-chi, 傅崐萁, 63 ans [2] actuel chef de file des députés KMT au YL, avait conduit en Chine une délégation de 25 membres reçue par Wang Huning, nº 4 du Comité Permanent.

L’un des idéologues du Parti, qui fut l’éminence grise de Jiang Zemin, Wang, 70 ans cette année, fut l’inventeur de la théorie des « Trois représentativités – 三个 代表 – » avant de puiser dans les archives de l’appareil pour remettre à l’honneur au profit de Xi Jinping le substrat idéologique souverainiste du « socialisme aux caractéristiques chinoises » .

Aujourd’hui il est responsable du Front Uni et de la stratégie du Parti à l’égard de Taïwan.

A Taïwan, l’absence de majorité nette au YL facilite l’infiltration d’un coterie favorable au Parti de Pékin dont la pensée au sein du KMT préconise un rapprochement avec son ennemi historique du Parti Communiste chinois.

Pour Langdon Kelly, contributeur du Centre de recherche pour la Défense et la Sécurité britannique « Royal United Services Institute (RUSI)  » , ce résultat reflète en partie la complexité du système électoral hybride de Taïwan, en même temps que la désaffection envers le DPP, au pouvoir depuis 2016.

L’éclatement en trois pôles du Yuan Législatif reflète aussi la tradition électorale de l’Île selon laquelle, lors des élections présidentielles, le scrutin exprime les soucis de sécurité nationale, alors que les législatives explorent les préoccupations socio-économiques.

A cet égard, il est significatif que les partisans du TPP qui ont voté pour l’ancien maire techno-populiste de Taipei, Ko Wen-je, soient une population jeune, principalement motivée par des facteurs économiques tels que les prix de l’immobilier et la création d’emplois.

Mais la tradition électorale n’explique pas tout. La qualité des acteurs reste un facteur clé.

A la présidence du Yuan législatif, l’importance d’une figure de qualité.

L’ancien président du Yuan législatif Wang Jin-pyn en 2024 au moment où il s’apprêtait à rencontrer à Xiamen, le directeur du bureau chinois des affaires de taiwanaises, Song Tao (宋濤), dans le cadre de sa tournée en hommage à ses ancêtres dans la province chinoise du Fujian.


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Il est exact que les actuelles tensions entre l’exécutif et le parlement ne sont pas nouvelles, avec, durant les deux mandats de Chen Shui-bian (2004, 2008) un contrôle partagé de Yuan exécutif aux mains du DPP et celui du Yuan Législatif dominé par le KMT.

La différence de taille est que le poste de président de la chambre était tenu par Wang Jin-pyng, 王金平, 84 ans cette année [3].

Resté en poste de 1999 à 2016, pendant cinq législatures, l’éthique patriotique et politique de ce diplômé de maths de l’Université Normale, originaire de la région de Kaohsiung, membre du KMT depuis 1975, offre un contraste total avec la personnalité trouble de Han Kuo-yu.

Durant les mandats de Chen Shui-bian, mettant sous le boisseau à la fois ses ambitions personnelles et sa propre défiance politique à l’égard du DPP, il avait déployé de réels talents de négociateur qui firent de lui une des personnalités politiques les plus respectées de l’Île.

Au printemps 2014, lors du « mouvement des Tournesols - 太陽花 學 運動 - » de jeunes étudiants qui occupèrent le Yuan Législatif, soutenus par des ONG et des Universitaires (voir notre article déjà cité : Taïwan : Craquements politiques dans l’accord cadre. Les stratégies chinoises en question), Wang avait clairement perçu les risques d’une réunification rampante portés par « l’Accord Cadre » sur les services, imaginé par le Président Ma Ying-jeou avec Pékin.

Pour cette raison, le 24 mars, usant des prérogatives d’indépendance politique du parlement, il s’était opposé à l’expulsion par les forces de l’ordre des étudiants qui occupaient le parlement.

Note(s) :

[1Le président de Taiwan ou de la République de Chine n’a pas plus ou moins de pouvoir que n’importe quel chef d’État d’un régime semi-présidentiel, où les pouvoirs législatif et exécutif s’équilibrent.

Il est élu au scrutin uninominal majoritaire à un tour pour un mandat de 4 ans renouvelable une seule fois, de manière consécutive ou non. En cas de crise, il a le pouvoir d’« émettre des décrets d’urgence et prendre toutes mesures nécessaires pour prévenir une atteinte imminente à la sécurité de l’État ou de la population, ou pour faire face à une grave crise financière ou économique » (Art 44 de la Constitution).

En temps normal, le Président qui est aussi chef des armées, n’a qu’un seul pouvoir important qu’il exerce seul, celui de nommer et de démettre le Premier ministre.

Pour le reste, toutes ses décisions doivent obtenir l’aval du Premier ministre ou du Yuan législatif, ce qui nécessite la coopération des acteurs. Il peut approuver ou s’opposer à un veto du gouvernement, mais lui-même n’a pas de droit de veto.

Enfin, en cas de blocage, il dispose un pouvoir d’arbitrage pour résoudre un conflit politique entre les acteurs, notamment les 5 Yuans (Exécutif, Législatif, Contrôle, Examens, Justice) qui forment l’armature particulière et originale d’un système politique hérité de la longue histoire chinoise.

Enfin – sauf en situation de loi martiale – il peut, dans les dix jours suivant l’adoption par le Yuan législatif d’une motion de censure contre le Premier ministre, dissoudre le Yuan législatif après consultation de son président.

[2Fu Kun-chi 傅崐萁 (Fu Kunqi), qui fut une première fois député de 2002 à 2009, puis magistrat du Comté de Hualien, avait en 2018 été démis de ses fonctions de magistrat par la Cour Suprême qui l’avait convaincu de délit d’initié pour des faits remontant à 2005.

Réélu député en janvier 2020, contre l’actuelle Vice-Présidente Hsiao Bi-khim, il fut en mai 2020, un mois après son voyage en Chine, à nouveau reconnu coupable de spéculations boursières illégales et condamné à deux ans et dix mois de prison. Il a été réélu a Hualien, le 13 janvier 2024.

Son épouse, Hsu Chen-wei, 徐榛蔚 dont il a divorcé, est également magistrate du comté de Hualien depuis 2018. Aux législatives de janvier 2024, elle avait triomphé de Kolas Yotaka (lire : Regards sur l’inquiétude des aborigènes et le durcissement de la Chine).

[3 Wang Jin-ping ,王金平 ; né le 17 mars 1941 est une des plus intéressantes figures de la scène politique taïwanaise depuis le milieu des années soixante-dix. Il fut Président du Yuan législatif sans interruption de 1999 à 2016, sous les présidences de Lee Teng-hui, Chen Shui-bian et Ma Ying-jeou.

Initialement une des figures de proue du Kuomintang (KMT), Wang était en poste au moment de la première bascule démocratique de l’Ile en 2000 que fut l’élection de Chen Shui-bian, 12 ans après l’ouverture politique de l’Île opérée par Jiang Jing-guo.

A cette occasion, il a su dépasser son origine partisane du KMT pour, au nom de la stabilité politique de l’Île, négocier des accords entre le DPP au pouvoir et le KMT entré dans l’opposition pour la première fois de son histoire.

Quatorze ans plus tard, toujours à son poste, il, fut un acteur clé du Mouvement des Tournesols, mettant un frein catégorique au projet d’influence de Pékin par le biais de l’Accord Cadre avec Pékin sur les services concocté au pas de charge et sans concertation par Ma Ying-jeou et en passe de devenir le véhicule d’une « cinquième colonne » du Parti Communiste chinois.

En raison de sa longévité, de son expérience et de son influence sur la scène politique, il est une figure unanimement respectée dans l’Île. Il a été remplacé à la présidence du Yuan législatif par Su Jia-chyuan, après une victoire sans appel du DPP aux élections de 2016.


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