Your browser does not support JavaScript!

Repérer l'essentiel de l'information • Chercher le sens de l'événement • Comprendre l'évolution de la Chine

›› Chronique

Pékin face aux États-Unis, à l’Europe et au « sud-global »

Alors que le 19 juin, après plusieurs jours d’hésitations, Xi Jinping venait à peine d’accepter de rencontrer le secrétaire d’État A. Blinken, à la fin de son séjour à Pékin, indice que nombre d’observateurs avaient identifié comme une bonne volonté chinoise portant un espoir d’apaisement de la relation bilatérale, le 20 juin, une longue réflexion publique du Président Biden en campagne électorale de collecte de fonds en Californie a remis le feu aux poudres.

Au cours d’une conversation au domicile d’un banquier donateur en présence de cent-trente invités, rapportée dans toute la presse américaine et, par contagion, dans les principaux médias de la planète, Joe Biden qui commentait les tensions sino-américaines enflammées par l’affaire du « ballon espion  » abattu le 4 févier par un missile « Sidewinder » tiré par un chasseur F-22 « Raptor » [1] (lire : Le psychodrame de la chasse aux ballons espions chinois) a décrit Xi Jinping comme un « dictateur » que ses propres services auraient laissé dans l’ignorance de la mission d’espionnage du « ballon ».

Outré par l’accusation, le Waijiaobu a aussitôt réagi avec une rare aigreur. Le 21 juin, Mao Ning, la porte-parole qualifiait les propos de « la partie américaine 美方 » de « tout à fait absurdes et irresponsables - 完全荒谬且不负责任 –. »

« Constituant une grave violation des fondements du protocole diplomatique 严重违反外交礼节的基础 et de la dignité politique de la Chine 中国的政治尊严, ils sont une provocation politique flagrante. 这是公开的政治挑. »

Aux États-Unis même, les experts de la Chine ont relevé que si la mission de Blinken à Pékin cherchait à rétablir la fluidité du dialogue, la franchise électoraliste de Biden était malvenue. Jude Blanchette, du CISS notait qu’au cours des dernières décennies, jamais un président américain en exercice n’avait traité son homologue chinois de « dictateur ».

« Xi Jinping qui se considère à la tête d’une puissance égale à celle des États-Unis et exige le respect (voir la note de contexte), ne peut être que choqué que le Président de la première puissance mondiale parle de lui de manière désobligeante. »

Pour Daniel Russel, ancien diplomate, aujourd’hui vice-président de l’Asia Society Policy Institute en charge de la sécurité internationale et les affaires étrangères, qualifier publiquement Xi Jinping de « dictateur » renforce l’idée chinoise que l’intention de Washington est de freiner la montée en puissance de la Chine.

Pour lui, au moment où Pékin cherche précisément à stabiliser la relation, l’accusation qui affecte l’atmosphère générale de la relation, est contreproductive.

L’escarmouche verbale était le dernier exemple en date des échanges acerbes entre Washington et Pékin, ponctués de menaces au milieu de contentieux qui ne cessent d’attiser les tensions depuis 2017, sur la gestion de la pandémie, le déficit commercial, les captations de technologies, les taxes douanières et les sanctions infligées aux responsables chinois dont la cible la plus emblématique est le ministre de la Défense Li Shangfu.

Dans cet arrière-plan brouillé par les malentendus et les postures, le dernier défi chinois à l’Amérique est stratégique. Il concerne Cuba. Renvoyant à un des épisodes les plus chauds de la guerre froide, il a été révélé au grand public par un reportage du WSJ du 8 juin dernier qui citait des responsables américains du renseignement. Pékin et La Havane, dit l’article, ont conclu un accord secret autorisant la Chine à installer un centre d’écoute électronique sur l’Île.

Démentie par La Havane, mais confirmée par des responsables américains proches du dossier, l’information révèle que Pékin aurait accepté de payer plusieurs milliards de dollars pour établir à Cuba un centre « Sigint – Signals Intelligence » permettant de suivre les mouvements de la flotte américaine, les communications téléphoniques, les emails et les liaisons satellites.

Retour à la guerre froide. Orgueil national, quête de respect et contrastes culturels.

Même si elle était d’une toute autre ampleur [2], le souvenir de « la crise de Cuba » du 14 au 8 octobre 1962 a néanmoins touché un nerf sensible aux États-Unis. A la mi-juin, une déclaration des membres bipartisans de la Commission du renseignement du sénat qualifiait le projet chinois de « sérieuse menace pour la sécurité nationale ».

Peu après Nikki Haley, candidate républicaine à la présidence, ancienne ambassadeur à l’ONU d’ascendance indienne de parents immigrés du Penjab via le Canada à la fin des années soixante, twittait « Face à la menace chinoise à nos portes, Joe Biden doit se réveiller. »

*

Alors que les présidents Xi Jinping et Biden sont tous deux placés sous la pression de leurs opinions publiques, le Chinois soumis à l’exigence nationaliste en quête de respect, de ne pas céder aux pressions américaines, et l’Américain pris dans une spirale bipartisane de défiance sans nuance à la Chine, la séquence où l’offense ressentie par l’exécutif chinois fait suite à un « excès de transparence électorale » de Joe Biden est le symptôme caricatural du contraste sino-américain entre les cultures de gouvernement et les relations entre le pouvoir et le peuple.

Quand en Chine, rien ne transpire jamais des débats au sein du Comité Central, qu’il s’agisse des tensions de politique intérieure ou de celles liées aux stratégies extérieures de Pékin, l’excès de transparence de Biden confronté à ses donateurs, eut pour Xi Jinping un effet encore plus répulsif que l’accusation de « dictateur 独裁 » qui, au moins, a l’avantage de renvoyer à la puissance sans conteste du pouvoir central.

En d’autres termes, pour le Président chinois en quête de respect international et de légitimité interne, il est insupportable que dans ses confidences publiques, le Président américain ait, sans ambages, fait état des vulnérabilités de son pays : «  J’en suis vraiment convaincu, ils ont de réelles difficultés économiques » a dit Biden qui tentait de relativiser la « menace chinoise  ».

Surtout, après avoir expliqué que Xi aurait pu être laissé dans l’ignorance des missions de surveillance du « ballon espion  » par ses propres services secrets – occurrence qui écorne l’image de la toute-puissance du n°1 -, Biden a aussi fait publiquement état de la teneur des conversations sensibles à propos des craintes stratégiques de Pékin : « Mr Xi est frustré par nos efforts pour promouvoir le QUAD  » [regroupant les États-Unis, le Japon, l’Australie et l’Inde dans une cristallisation stratégique clairement antichinoise.]

Le moins acceptable pour la fierté chinoise, aura probablement été la révélation par Joe Biden d’une confidence par laquelle Xi Jinping exprimait un embarras : « Il m’a appelé et m’a dit de ne pas faire ça [promouvoir le QUAD], car ça le mettait dans une impasse  ».

À quoi Joe Biden qui se donne le beau rôle après avoir été à l’origine directe du retour des tensions, dit avoir répondu : « Nous n’essayons pas de vous encercler, ce que nous faisons vise simplement à nous assurer – et sur ce point nous ne cèderons jamais - que les voies aériennes et maritimes restent ouvertes conformément aux lois internationales  ».

Alors que la tentative de « normaliser » la relation sino-américaine vient d’échouer submergée par une profonde défiance réciproque étalée au grand jour par la transparence électorale de Jo Biden et la réaction offusquée de Pékin, le Premier Ministre Li Qiang était en Europe, partagée entre défiance antichinoise, affichage d’indépendance stratégique et exigence de coopération.

Note(s) :

[1Si le missile air-air courte portée Sidewinder AIM-9 est en service depuis le milieu des années 50, le F-22 « Raptor », mis en service en 2005, mais dont la production a cessé en 2009, appartient à la catégorie des « chasseurs furtifs » de 5e génération.

[2Il s’agissait de l’installation à Cuba, à 150 nautiques des côtes de Floride de missiles soviétiques SS-4. Résultat d’un long bras de fer stratégique, la crise qui avait monté les enchères jusqu’au risque d’un conflit nucléaire, se termina par une marche-arrière soviétique.

Commencé par la déconfiture américaine de la «  Baie des Cochons  » (17 avril 1961), le bras de fer s’envenima après l’installation en novembre 1961 d’une batterie de 15 missiles « Jupiter » en Turquie et de 30 autres en Italie. Après le renoncement soviétique à Cuba, les États-Unis retirèrent leurs missiles de Turquie.


• Commenter cet article

Modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

• À lire dans la même rubrique

A Hong-Kong, « Un pays deux systèmes » aux « caractéristiques chinoises. »

Chine-Allemagne : une coopération scientifique revue et encadrée

Pasteur Shanghai. Comment notre gloire nationale a été poussée vers la sortie

A Pékin et Shanghai, les très petits pas de l’apaisement des tensions commerciales

A Hong Kong, la longue rancœur de l’appareil contre Nathan Law