›› Chronique
« Le journaliste Antoine Védeilhé, lauréat 2024 du prix Albert-Londres, a été expulsé du territoire chinois, en novembre 2025, après trois heures d’interrogatoire. Il réalisait un documentaire pour France 5, pour lequel les équipes de France Télévisions en Chine ont aussi subi des menaces ».
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Dans une très utile mise en perspective publiée dans Asialyst le 16 mai, Joēlle Garrus, journaliste sinisante qui fut correspondante économie au bureau de l’AFP à Pékin de 2006 à 2010 décrit la destruction à Hong Kong par l’appareil chinois de l’arrangement « Un pays deux systèmes » qui devait organiser la vie politique de l’ancienne colonie britannique jusqu’en 2047.
Elle le fait en s’appuyant sur le film documentaire « Hong Kong ne répond plus » diffusé sur France 5 le dimanche 17 mai. Réalisé par Antoine Védeilhé, 35 ans, journaliste-réalisateur installé en Inde, lauréat du prix Albert Londres en 2024, « le reportage retrace les grands mouvements de contestation qui ont secoué la RAS entre 2012 et 2019 à mesure que Pékin s’attaquait aux spécificités du Territoire resté un siècle et demi sous domination britannique. »
À ce rappel des manifestations depuis Occupy Central et le Mouvement des Parapluies en 2014 qui réclamait un authentique suffrage universel pour l’élection du Gouverneur en 2017, jusqu’aux manifestations monstres contre la loi sur l’extradition de Carrie Lam qui mirent plus d’un million de personnes dans la rue, à partir de juin 2019, Joëlle Garrus rajoute un édifiant inventaire des incessants efforts menés par les tentacules de l’influence chinoise en Europe pour empêcher la parution du documentaire, interdire à l’auteur de revenir dans la R.A.S et harceler les militants prodémocratie refugiés hors de Chine. (Lire : https://asialyst.com/fr/2026/05/16/hong-kong-repond-plus-documentaire-provoque-ire-pekin/ )
Mais, pour expliquer la brutalité avec laquelle l’arrangement « Un pays deux systèmes » a été étranglé, la perspective d’Asialyst efface une partie essentielle de l’image.
La pièce manquante du puzzle renvoie aux humiliations infligées à l’Empire en perdition par les Britanniques et les huit autres puissances occidentales qui s’étaient mises à la remorque de Londres pour, sous couvert d’ouverture commerciale, infliger par la force et le dépeçage territorial humiliant, le plus vaste trafic de drogue de tous les temps.
Il y a cent-soixante ans, l’humiliation.
Trois traités inégaux ont démantelé la région chinoise de Hong-Kong entre 1842 et 1898. L’Île aux parfums elle-même 香港 et la péninsule au sud, cédées à perpétuité en 1842 et 1860. Les Nouveaux Territoires au nord, y compris l’Ile de Lantau à l’ouest, cédés a bail pour 99 ans en 1898.
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En réalité, la mise au pas de l’ancienne colonie britannique qui, dans l’histoire de son territoire, porte toujours la trace des avanies subies par la Chine infligées par les des deux « guerres de l’opium » (1839-1842 et 1856-1860) (*), n’est qu’une partie d’un vaste projet global de Xi Jinping, de rédemption de puissance contre l’Occident.
(*) Rappelons que si le second empire s’était à tort associé au dépeçage de l’empire lors de la 2e guerre de l’opium au cours de laquelle eut lieu le « sac du palais » d’été, le 18 octobre 1860 par les anglo-français - dénoncé par Victor Hugo, la monarchie de juillet (1830-1848) eut en revanche la sagesse de se tenir éloignée de la 1re guerre.
Notons que le raidissement chinois anti-occidental, trempé dans le souvenir toxique des humiliations n’a pas commencé avec Xi Jinping. Ses prémisses étaient déjà perceptibles en 1996 quand les « jeunes turcs » du régime, excédés par les incessantes leçons de morale occidentales de l’après Tian An Men avaient publié le manifeste nationaliste et rebelle « La Chine peut dire NON »
Le projet global porté par Xi Jinping s’est ensuite concrétisé en 2015, trois années après son accession à la tête de l’appareil à l’automne 2012, par le plan « Made in China 2025 », vaste ambition qui grâce à une intégration verticale multi-secteurs pilotée et subventionnée sans réserve par l’État, visait à transformer l’Usine du monde en un pionnier ultra compétitif de la technologie mondiale.
En même temps, le nouveau nº1 chinois, rejetait non seulement l’influence occidentale, mais également la trame de ses « valeurs universelles » qu’il identifiait à une série d’obstacles à son projet de renouveau 复兴 dans la nouvelle ère 新时代了 .
Dans la directive secrète nº 9, interne à l’appareil mais que ses opposants avaient fait fuiter en 2013, Xi fustigeait la promotion de la démocratie et de la liberté cataloguées comme des « valeurs occidentales non chinoises ».
Ainsi, dans ce que la directive nº9 avait baptisé les « sept interdits - 七个不要讲 mot à mot les “sept concepts dont la mention est proscrite“ » étaient bannies, non seulement la liberté de la presse et l’indépendance de la justice, mais aussi les idées mêmes de société civile et de droits civiques , potentiellement critiques de l’appareil ; la dénonciation des erreurs historiques du parti , en même temps que la corruption et les accumulations de richesse par les élites de l’appareil.
On retrouve cette chape de plomb inflexible dénoncée par Joēlle Garrus, dans les nouveaux programmes d’éducation patriotique des écoles de Hong-Kong, qui manipulent l’histoire et l’expurge de ses points noirs, au point qu’au détour de la mise aux normes, favorisée par le confinement inflexible anti-covid surveillé par les caméras de reconnaissance faciale, 12 000 enseignants outrés par les falsifications avaient démissionné.
Ce n’est pas tout. Pour compléter l’analyse des causes de la brutalité inflexible de Xi Jinping, à propos d’un territoire portant encore la mémoire des humiliations subies par l’Empire au 19e siècle, et où l’appareil, craignant toujours la puissance invasive des idées occidentales de liberté, a condamné le milliardaire militant Jimmy Lai à vingt ans de prison en l’accusant, non sans raisons (1) de connivence avec Washington, il faut se souvenir que le mouvement des étudiants de 2019 - 2020, portait aussi un courant de pensée séparatiste qui pour l’inflexible nº1 chinois garant de l’Unité nationale avait la puissance inquiétante d’un explosif à court retard.
La mèche explosive des « Localistes » de Demosistõ et la mise en garde de Xi Jinping.
Joshua Wong en 2019, aujourd’hui en prison. Selon Amnesty International, il risque la prison à vie. Photo Kin Cheung/AP
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Créé en 2016 et dirigé par les militants radicaux Joshua Wong, incarcéré à Hong Kong, Nathan Law, réfugié au Royaume Uni depuis 2021, objet d’un mandat d’arrêt, et Agnes Chow, en exil au Canada, le mouvement Demosistõ également appelé « localiste » dissout en 2020, s’inscrivait en faux contre le schéma de rétrocession naturelle en 2047 et préconisait au, contraire, un référendum pour déterminer le destin politique de Hong Kong après l’échéance des « Deux systèmes ».
Ajoutant de l’huile sur les flammes, Nathan Law alors âgé de 23 ans et l’un des plus virulents activistes fondateurs de Demosistõ, avait remporté un siège au Conseil Législatif lors des élections de 2016.
C’est précisément cette inquiétude réelle des risques déstabilisation en sous-main du système chinois par le biais de la R.A.S qui, le 1er juillet 2017, lors du vingtième anniversaire de la rétrocession avait poussé Xi Jinping venu introniser Carrie Lam à la tête du territoire, à une sévère mise en garde politique.
Ses termes portaient déjà clairement les prémisses de la mise au pas brutale mise en œuvre par le truchement de la Loi sur la sécurité nationale promulguée en juin 2020, non par le parlement du Territoire, mais par l’ANP à Pékin, claire indication de l’attention que lui accordait l’appareil.
Le 1er juillet 2017, deux années avant les émeutes déclenchées par la loi sur l’extradition, Xi Jinping qui avait clairement perçu le danger des « localistes » - euphémisme désignant les indépendantistes - avait lancé une très claire mise en garde à l’occasion de sa visite à Hong Kong pour célébrer le 20e anniversaire de la rétrocession et introniser Carrie Lam.
« Toute atteinte à la souveraineté et à la sécurité nationales, 任何 危害 国家 主权 安全 défiant 挑战 le gouvernement central 中央 权利 et l’autorité de la loi fondamentale 基本 法 ou ayant pour but de mener, par le truchement de Hong Kong, des opérations d’infiltration ou de sabotage sur le Continent, 进行 渗透 破坏 的 活动 franchirait - « toucherait » - 触碰– chu peng - la limite extrême - 底线 d- de ce qui est permis et ne sera pas accepté 都是 绝 不能 允许的 ».
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En somme, les évolutions de Hong Kong qu’Antoine Védeilhé décrit, abec raison, comme une « extinction des lumières » plus ou moins brutale sont en réalité une féroce réaction souverainiste à des provocations de jeunes militants radicaux qui, à Hong Kong, furent d’ailleurs fustigés pour leur jusqu’au boutisme sans nuance par les vieux démocrates comme Martin Lee, Emily Lau ou Albert Ho.
Ces derniers avaient ouvertement anticipé que les réactions de Xi Jinping au militantisme radical tueraient définitivement le schéma « Un pays deux systèmes ».
Alors même que l’histoire de la RAS reste pour tous les Chinois le symbole très sensible des humiliations infligées au 19e siècle à la Chine par l’Occident et, à l’époque, son allié russe, Xi Jinping qui porte précisément le projet d’un retour de puissance initié en 2012, moins de 15 ans après les ruades des jeunes Turcs de « la Chine peut dire Non », inscrit son action de mise au pas de la RAS dans le projet plus vaste de la défiance à l’Occident.
Il a d’autant moins d’états d’âme qu’il classe sans nuance tous les contestataires de la RAS qui vont des modérés comme Benny Tai ou Claudia Mo aux plus radicaux comme Nathan Law et Joshua Wong, en passant par Jimmy Lai symbole du courage sacrifié pour l’exemple ou Leung Kowk-hung (trotskyste-anarchiste dit « Longs Cheveux ») comme des ennemis de la Chine, tous obstacles à sa montée en puissance, manipulés par les États-Unis et les ONG des droits qu’ils pilotent.
Notes.
1.- S’il est exact que Jimmy Lai avait contacté Mike Pompeo, le secrétaire d’État américain de l’époque, la nature exacte de ce qu’il lui avait demandé - notamment le gel les avoirs chinois - est sujet à controverse.
Alors que ses soutiens - notamment le cardinal Joseph Zen, ancien archevêque de la RAS (lire : https://www.questionchine.net/jimmy-lai-condamne-a-20-ans-de-prison-chute-d-un-symbole ) ont toujours considéré qu’il menait un combat légitime pour la liberté d’expression, l’autonomie et les droits démocratiques de Hong Kong, l’appareil a, lors du procès, considéré avoir fait la preuve d’une « collusion avec des forces étrangères » justifiant une condamnation lourde.
La brutalité du jugement rappelle celle qui avait frappé l’intellectuel ouïghour Ilham Thoti condamné à la prison à vie en 2014. https://www.questionchine.net/condamnation-a-la-prison-a-vie-d-un-intellectuel-ouighour
Sur fond de tensions sécuritaires à la suite d’une série d’attenants au Xinjiang, lui aussi avait été accusé de « collusion avec les forces étrangères », de « séparatisme » et même de « terrorisme » après une interview qu’il avait accordée à Voice of America, le 30 octobre 2013. (Lire la note d’Amnesty international de janvier 2014 https://www.amnesty.ch/fr/pays/chine/des-centaines-dintellectuels-demandent-la-liberation-de-ilham-tohti
2.- Demosistõ est un vocable hybride du latin sisto - debout et du grec demos - peuple . Il peut se traduire par « peuple qui se lève pour résister », en Chinois 香港眾志- volonté du peuple de Hong Kong.