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›› Politique intérieure

Jimmy Lai condamné à 20 ans de prison. Chute d’un symbole

Le 9 février un tribunal de Kowloon a condamné Jimmy Lai à 20 ans de prison. Les médias et les organisations des droits considèrent que le verdict est « injuste et cruel ». La famille, l’avocat, les partisans et les anciens collègues de Jimmy Lai ont lancé un appel pour sa libération, avertissant que souffrant de palpitations cardiaques et d’hypertension artérielle due au diabète, il pourrait mourir en prison (photo : Kim Cheung/AP).


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Tous les médias occidentaux en parlent pour s’en offusquer et dénoncer la brutalité chinoise. Le 9 février, Jimmy Lai, 黎智英 magnat des médias pro-démocratie de Hong Kong, a été condamné à 20 ans de prison pour, dit le jugement, « collusion avec des forces étrangères », en vertu de la loi controversée sur la sécurité nationale (lire notre article de 2024 : A Hong-Kong, l’inflexible priorité à la sécurité nationale a remplacé la souplesse des « Deux systèmes. »).

Les organisations de défense des droits ont dénoncé l’équivalent d’une « condamnation à mort » pour cet homme de 78 ans qui souffre d’insuffisance cardiaque et de diabète. Le 9 février, Volker Türk, haut responsable de l’ONU pour les droits de l’homme réclamait « l’annulation sans délai du jugement incompatible avec le droit international. »

A l’inverse, l’actuel chef de l’exécutif de Hong Kong, John Lee Ka-chiu (李家超 Li Jiachao), (John Lee), en poste depuis le 1er juillet 2022, successeur de Carrie Lam, ancien secrétaire à la sécurité de la R.A.S et policier de carrière, s’est quant à lui déclaré « profondément satisfait » du jugement.

Un de ses prédécesseurs à la tête de Hong Kong de 2012 à 2017, Leung Chun Ying 梁振英, aujourd’hui âgé de 72 ans, a, dans une interview au média pro Pékin en ligne 港人講地 – « Les Hong-Kongais parlent de leur ville » vertement critiqué le militantisme politique de Jimy Lai abrité derrière son statut de citoyen britannique.

En substance : « Que faisait cet étranger dans la politique de Hong Kong et à la Maison Blanche pour demander que le gouvernement américain se mêle de la situation à Hong Kong ? » (…) « Qui a subventionné Jimmy Lai alors qu’aucun groupe ne faisait de la publicité dans ses médias ? » (…) « Aucun pays y compris les États-Unis et le Royaume Uni n’accepterait une telle ingérence étrangère. »

A Pékin, le porte-parole du MAE qui réagissait aux critiques occidentales dont celles des États-Unis, du Royaume Uni et de l’Australie, soutenait à l’inverse que Jimmy Lai était chinois tout en appelant les critiques du jugement « à respecter la souveraineté de la Chine et à cesser de s’ingérer dans les affaires de Hong Kong, strictement chinoises. »

Le 11 février, le Bureau de liaison du gouvernement chinois à Hong Kong publiait un article, traversé par une pesante langue de bois, intitulé : « 香港法治不容撼动, 任何外国无权说三道四 - L’état de droit à Hong Kong ne peut être manipulé et aucun pays étranger n’a le droit de s’en mêler. »

En réalité la peine infligée à Jimmy Lai par la Cour de 1re instance de Kowloon Ouest est la plus sévère prononcée en vertu de loi sur la sécurité que l’actuel exécutif de la R.A.S juge essentielle à la stabilité de Hong Kong, après les vastes et très violentes manifestations de 2019.

A cette occasion, la rage des manifestations fut d’autant plus destructrice que les insurgés avaient conscience de se battre pour la survie des libertés d’expression que, par nature, ayant conscience qu’elles sont une menace existentielle pour son magistère, l’appareil à Pékin ne pouvait accepter.

(Lire : « Hong Kong noir ». Le conservatisme du Parti à l’épreuve d’un courant révolutionnaire)

Plus précisément, en 2019, les manifestants réclamaient davantage de libertés dans le sillage des protestations contre la Loi sur l’extradition de Carrie Lam vue par la majorité des Hongkongais comme un empiètement politique de Pékin affaiblissant le dogme de l’indépendance de la justice en vigueur dans la R.A.S, héritée de la Common Law britannique.

L’incessante vindicte exprimée par le Parti contre Jimmy Lai, dont la famille cantonaise ayant fait fortune dans le transport maritime avait subi la répression communiste après 1949, s’est développée en miroir de son talent d’homme d’affaires. Devenu un puissant patron de presse, ses publications comme la magazine Apple Daily démultiplié et apprécié à Taïwan, se sont transformées en un redoutable levier de la contestation démocratique de l’appareil politique chinois.

Lui-même avait déjà été arrêté le 13 décembre 2014 lors des échauffourées de la « Révolution des parapluies 雨伞革命 », dans la foulée du mouvement de la protestation pacifique « Occupy Central with love and peace 讓愛與和平佔領中環, » qui réclamait l’instauration du suffrage universel pour les élections du chef de l’exécutif de la R.A.S en 2017.

Lire notre article décrivant le progressif étiolement de la « révolution des parapluies » par la répression ciblée de meneurs : Hong Kong : « Occupy Central » s’étiole, tandis que resurgit le contentieux sino-britannique.

Alors qu’en Chine ses affaires sont sous embargo et ses journaux interdits par la censure, lui-même a, à plusieurs reprises, été victime de nervis qui le percutèrent en voiture et incendièrent plusieurs fois son domicile ainsi que le siège de son groupe de presse. Au cours des manifestions de 2019-2020, il avait été plusieurs fois arrêté pour « rassemblement illégal ».

Un symbole dans le collimateur de Xi Jinping. La fin des « Deux systèmes »

Il apparaît clairement que le jugement condamnant Jimmy Lai, symbole de l’activisme démocratique, recèle une intention politique. A ce titre, la brutalité implacable du verdict signe sans ambiguïté la fin de l’arrangement « Un pays Deux systèmes » dont l’épine dorsale était précisément la stricte indépendance de la justice.


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Signe qu’il était devenu une cible, les harcèlements contre lui se sont accélérés. A l’été 2020, la justice de la R.A.S refusa de libérer sous caution et le plaça en détention. En avril 2021, il était condamné à 14 mois de prison et, en 2022, première alerte sérieuse, il avait écopé de cinq ans et neuf mois d’enfermement pour fraudes (dissimulation d’activités et utilisation illicite des bureaux d’Apple Daily et de Next Digital [1], la maison mère, à des fins non autorisées par le propriétaire Hong Kong Science and Technology Parks Corporation.)

Enfin, sa très sévère condamnation en 2026 s’inscrit dans le mouvement général de la mise définitive sous le boisseau du mouvement démocratique dans la R.A.S. En même temps, quoi qu’en dise Pékin qui, contre l’évidence, prétend l’inverse, le harcèlement contre les démocrates symbolisait la fin de l’illusion de l’arrangement « Un pays deux systèmes ».

Sur les limites politiques du schéma « Un pays deux systèmes » révélées par le faux-pas de Carrie Lam en 2019, que même la subtilité politique de Deng Xiaoping n’avait pas anticipées, lire notre article : Chine – Hongkong, la fracture.

Quoi qu’il en soit, à l’été 2025, accompagnant l’érosion de tout esprit d’opposition démocratique dans la R.A.S, « la Ligue des sociaux-démocrates » annonçait son auto-dissolution. Lire : A Hong Kong, les derniers démocrates jettent l’éponge.

Alors que la très activiste « Ligue des démocrates » se gardait elle-même de positions extrémistes, son renoncement eut lieu après la surenchère explosive du mouvement « Demosistõ  » (lire : A Hong-Kong, l’obsession de mise au pas) dont la quête d’indépendance était pour Pékin un très répulsif chiffon rouge politique.

Le 1er juillet 2017, deux années avant les émeutes déclenchées par l’erreur de Carrie Lam, Xi Jinping qui avait clairement perçu le danger des « localistes » - euphémisme désignant les indépendantistes - avait lancé une très claire mise en garde à l’occasion de sa visite à Hong Kong pour célébrer le 20e anniversaire de la rétrocession et introniser Carrie Lam.

« Toute atteinte à la souveraineté et à la sécurité nationales, 任何 危害 国家 主权 安全 défiant 挑战 le gouvernement central 中央 权利 et l’autorité de la loi fondamentale 基本 法 ou ayant pour but de mener, par le truchement de Hong Kong, des opérations d’infiltration ou de sabotage sur le Continent, 进行 渗透 破坏 的 活动 franchirait - « toucherait » - 触碰– chu peng - la limite extrême - 底线 di xian - de ce qui est permis et ne sera pas accepté 都是 绝 不能 允许的 ».

Farouche critique de la Chine, par son journal Apple Daily à forte audience y compris hors de Hong Kong cité plus haut et par d’autres leviers comme les T Shirts fabriqués par son groupe Giaordano portant en impression les visages des dissidents harcelés, Jimmy Lai est progressivement devenu la figure la plus symbolique de la centaine de victimes du féroce resserrement sécuritaire de Pékin dans la R.A.S depuis 2019.

« C’est absolument déchirant », a déclaré Sébastien Lai, le fils de Jimmy Lai, à l’émission Today de la BBC, ajoutant qu’il avait interpellé à plusieurs reprises le gouvernement britannique au sujet de l’emprisonnement de son père. Aujourd’hui Sébastien Lai et d’autres personnalités critiquent la récente visite du Premier ministre Keir Starmer en Chine.

De son côté, sa sœur Claire a déclaré à l’Associated Press son espoir que les autorités auront la sagesse de libérer son père qui, dit-elle, est catholique. « Ayant foi en Dieu, nous ne cesserons jamais de nous battre jusqu’à ce qu’il soit libre ».

A l’audience, l’épouse de Jimmy Lai était accompagnée du vieux Cardinal Joseph Zen 陳日君 – Chen Ri Jun, 94 ans cette année. Évêque de Hong Kong de 2002 à 2009 et opposant résolu au régime chinois, il fut, tout au long de son magistère, le très actif militant pour la démocratie à Honk Kong et la liberté de culte des Catholiques (lire : La Chine et le Vatican. La longue mémoire souveraine de l’Empire).

L’extrême sensibilité souverainiste du pouvoir.

Le 1er juillet 2017 à Hong Kong, le Président Xi Jinping et Carrie Lam nouvellement investie marquèrent ensemble le 20e anniversaire de la rétrocession de l’ancienne colonie britannique a la Chine. A cette occasion le nº1 chinois avait fermement mis en garde les séparatistes du mouvement « Demosistõ », dont, avait-il dit, les actions séparatistes ne seraient pas tolérées par Pékin.

A cette occasion, réaffirmant l’obligation souveraine de Pékin sur la R.A.S, il avait rappelé « Un pays, symbolise les racines d’un arbre. 国家象征着树根. Pour qu’un arbre grandisse et s’épanouisse, ses racines doivent être profondes et robustes. Le principe “un pays, deux systèmes” a avant tout été créé pour accomplir et défendre la souveraineté nationale. “一国两制”原则的创立, 首先是为了实现和捍卫国家主权. ».

Pour comprendre l’intransigeance souverainiste, rappelons que pour les Chinois, l’histoire de Hong Kong est le symbole le plus pur des humiliations subies par l’Empire au XIXe siècle. A Pékin l’appareil n’a pas oublié la chronologie du dépeçage des « Trois Territoires » cédés à chacun des « Traités inégaux » : 1842 (Traité de Nankin) : session perpétuelle de l’Île de Hong Kong ; 1860 qui fut aussi l’année du sac du Palais d’été par les troupes franco-britanniques : session perpétuelle de la péninsule de Kowloon (Convention de Pékin) ; 1898 (2e convention de Pékin) : session à bail pour 99 ans des « Nouveaux Territoires ».


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En haussant l’analyse d’un étage, on perçoit que la violence de la sanction traduit à la fois la phobie des influences étrangères et la panique historique et culturelle pour la sécession qui conduirait à la partition du territoire chinois.

Dans ce contexte où l’orgueil de l’Empire avait été malmené par l’agression étrangère des Guerres de l’opium, l’extrême brutalité du jugement de Jimmy Lai rappelle celle qui, le 23 septembre 2014, avait condamné l’intellectuel Ouïghour Ilham Tohti, à la prison à vie (lire : Condamnation à la prison à vie d’un intellectuel ouïghour).

Hormis la pesante menace terroriste liée à la proximité des influences de l’Islam radical, qui, à l’époque, hantait la Direction Politique contrôlée depuis l’automne 2012 par Xi Jinping, la férocité de la sentence exprimait déjà la crainte des influences extérieures [2] et de la partition.

L’analogie la plus frappante entre les prémisses des deux condamnations est que, tout comme il est reproché à Jimmy Lai d’avoir demandé au gouvernement américain, dont il est réputé proche, de sanctionner la Chine à la suite de la mise en place de la loi sur la sécurité nationale, Ilham Toi avait lui aussi ouvertement critiqué la stratégie normative de Pékin au Xinjiang.

Il exprima ses critiques d’abord par un site internet consultable hors de Chine où il décrivait les méthodes brutales de la police. Ensuite et surtout, véritable chiffon rouge pour l’appareil, par une interview à Voice of America, où il analysait les raisons des tensions dans la province qu’il attribuait aux méthodes intrusives et brutales de la police et des milices qui, sans préavis, surgissaient aux domiciles des Ouïghours pour leur demander de raser leurs barbes, d’ôter leur turban et de faire disparaître les symboles religieux, y compris leurs tapis de prière.

Note(s) :

[1Jimmy Lai est à la fois un activiste politique emblématique, ouvertement critique du Parti communiste depuis la répression de Tian An men et un entrepreneur, habile virtuose des montages financiers, y compris dans les paradis fiscaux.

Une partie de ses actifs autrefois estimés à plus 1,2 milliards de $ de HK est domiciliée aux Îles vierges britanniques et dans l’immobilier au Canada ainsi que dans le secteur des hautes technologies à Taïwan. Le reste (Next Digital, Apple Daily, Giordano) est aujourd’hui sous le coup d’une procédure de saisie par le gouvernement de la R.A.S.

[2Les influences étrangères sur la politique chinoise au Xinjiang s’expriment aujourd’hui par des pressions diplomatiques des pays occidentaux accusant au pire la Chine de génocide et de crimes contre l’humanité ; et par les rapports de l’ONU et des organisations de défense des droits qui diffusent des informations sur les camps de rééducation de masse.

A ces accusations, Pekin réagit en réfutant les rapports de l’ONU jugés falsifiés et diffamants et par une contre-offensive diplomatique célébrant les progrès socio-économiques du Xinjiang, critiquant, comme aujourd’hui à propos de Jimmy Lai, l’utilisation des droits individuels à des fins d’ingérence dans les affaires intérieures chinoises.

Plus largement, le régime inscrit ses camps de rééducation dans sa stratégie de lutte contre le terrorisme et le séparatisme (lire notre article de septembre 2022 : La Chine, l’Occident et les Ouïghour qui analysait les tensions entre Pékin et Michelle Bachelet à la tête du Haut Commissariat pour les Droits de l’Homme des NU.)


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