›› Chronique
Chan Po-ying, 陳寶瑩 69 ans, présidente de la Ligue le jour de la dissolution. Elle se présentait elle-même comme l’aile la plus radicale de la mouvance démocrate, militant pour des manifestations de rues et des actions ponctuelles spectaculaires. On la décrivait comme l’une des seules voix d’opposition ayant survécu à la loi sur la sécurité nationale en 2020.
A droite son mari Leung kwok-hung 梁國雄, 69 ans. Trotskyste dans sa jeunesse, celui que les Hongkongais appellent « Long Cheveux – 长毛 - - » reste l’un des plus spectaculaires membres de l’opposition connu pour porter des « T Shirts » provocateurs à l’image des figures emblématiques de la révolution mondiale comme Che Guevara. Avec sa femme il a fondé la Ligue des Sociaux Démocrates et fut membre du Legco de 2010 à 2017.
Après la séance inaugurale du 6e Conseil législatif, le 12 octobre 2016, il avait été destitué pour avoir prêté serment en arborant un T-shirt noir portant l’inscription « Désobéissance civile » et en brandissant un parapluie jaune, symbole de la « révolution des parapluies » depuis qu’en 2014, les manifestants les avaient utilisés pour se protéger des gaz lacrymogènes de la police.
Pour autant en dépit de ses provocations, son programme politique (suffrage universel, amélioration des conditions des classes moyenne et populaire, revenu minimum, sécurité sociale, droit aux syndicats, taxe à la spéculation foncière) se rapproche plus de la social-démocratie que d’une gauche radicale.
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Le 29 juin dernier, à Hong Kong la « Ligue des sociaux-démocrates » annonçait qu’en raison des fortes pressions politiques, elle mettait la clef sous la porte. C’était la dernière victime en date de la répression systématique des oppositions dont la force a pris de l’ampleur depuis les manifestations monstres de l’année 2019. Lire : Chine – Hongkong, la fracture.
Aujourd’hui les voies dissidentes qui osent encore s’exprimer sont rares.
Alors que depuis 2019, de nombreux activistes connus ont été poursuivis et emprisonnés en vertu de la loi sur la sécurité nationale de 2020 imposée par Pékin et mise en œuvre par le gouverneur John Lee 李家超 (lire : Investiture du gouverneur Lee à Hong Kong. La fin d’un cycle), des dizaines d’organisations de la société civile ont été dissoutes, tandis que les médias critiques à l’égard du gouvernement ont tous fermé (lire : A Hong-Kong, l’inflexible priorité à la sécurité nationale a remplacé la souplesse des « Deux systèmes. »).
La Ligue des sociaux-démocrates était la seule association pro-démocratie à encore organiser de temps à autre de modestes manifestations de rue et, malgré les risques, à afficher publiquement son plaidoyer pour les libertés.
Sa présidente, Chan Po-ying, a déclaré que la décision de dissolution avait été prise après mûre réflexion, prenant d’abord en compte les conséquences de la répression pour ses membres et les militants.
Refusant de donner les détails des pressions subies, elle a exprimé sa fierté d’avoir été un des moteurs des mouvements pour la démocratie ces dernières années. « Nous sommes restés fidèles à nos aspirations initiales et n’avons pas trahi la confiance de ceux qui ont été jetés en prison » (…) « Mais aujourd’hui nous n’avons pas d’autre choix. » (…)
Pour Chan, qui a l’art de la synthèse lucide, « le schéma “un pays, deux systèmes”, tué par la loi sur la sécurité nationale, est en réalité devenu “Un pays un système” ».
Le militantisme actif de la LIGUE.
En 2024, Chen Po Ying, au centre, toujours à la tête de la Ligue, protestait encore contre la loi sur la sécurité nationale « 人民 大 於 國家 : Le Peuple a la prévalence sur la Nation ; 人權 高 於 政 權 : le droit des personnes est supérieur au droit politique ; 沒有民主人權 : Sans le droit démocratique des personnes ; 哪 有 國家 安全, pas de sécurité nationale.
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Fondée en 2006, la Ligue des sociaux-démocrates, animée par un militantisme social sans concession en faveur des populations défavorisées s’opposait au système de fonctionnement de la R.A.S qu’elle qualifiait de « collusion entre le gouvernement et les entreprises ».
En dépit de ses professions de foi en faveur d’une résistance non-violente, se distinguant de l’ancienne mouvance démocratique dont les stratégies étaient plus mesurées, la Ligue s’est, depuis sa fondation, souvent signalée pour ses tactiques turbulentes et agressives contre les députés pro-Pékin.
Plusieurs de ses députés en exercice eurent par le passé maille à partir avec la justice du territoire. C’est le cas du propre mari de Chan, Leung Kwok-hung, député le plus ancien du LEGCO disqualifié en 2017 pour avoir prêté serment de manière irrespectueuse (lire notre article : A Hong Kong, un tribunal invalide 4 parlementaires récemment élus).
L’année dernière, Leung et Jimmy Sham, célèbre militant LGBTQ + et ancien dirigeant de la Ligue avaient, ont, en vertu de la loi sur la sécurité, été respectivement condamnés à sept et quatre ans de prison (lire : A la faveur de la pandémie, le Parti accélère la normalisation de Hong Kong).
Après quatre années derrière les barreaux dont trois en attente de son jugement, Jimmy Sham a été libéré de prison en avril dernier en même temps que Claudia Mo, Kwok Ka-ki, Jeremmy Tam et Gary Fan.
Les cinq faisaient partie des 47 démocrates accusés de « conspiration subversive » pour avoir organisé une élection primaire en prélude aux élections locales de l’automne 2019, dont le résultat fut un camouflet pour les pro-Pékin qui n’obtinrent que 42,6% des voix contre 57,10% aux démocrates (lire : La longue saga de la mise au pas de Hong Kong).
L’activisme démocratique étouffé.
Jimmy Lai en 2020. Fatigué et amaigri, il est devenu le symbole du combat contre la mainmise du Parti communiste chinois sur la R.A.S et pour la liberté de la presse. Déjà plusieurs fois condamné, il risque la prison à vie pour « atteinte à la sécurité nationale » Photo ANTHONY WALLACE / AFP.
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Alors que l’ancienne colonie britannique a, le 1er juillet dernier, célébré le 28e anniversaire de sa rétrocession à la Chine, les traditionnelles manifestations en faveur de la démocratie organisées annuellement à cette occasion par les militants des libertés dont les associations ont été dissoutes et les membres sévèrement réprimés, ont presque totalement disparu du paysage.
Au moment où, à Pékin, au sein du pouvoir, l’idée court, reprise par John Lee, que la Loi sur la sécurité nationale garantit la stabilité de la R.A.S nécessaire à la bonne marche des affaires, le parti démocrate lui-même 民主党 fondé en 1994, principal creuset de l’opposition, est lui aussi, et malgré sa « sagesse » politique refusant l’action violente, placé sous la pression menaçante du gouverneur qui l’invite purement et simplement à se dissoudre.
Le 20 février dernier, lors d’une conférence de presse Lo Kin-hei, président du Parti annonçait la création d’un groupe de travail de trois personnes dont la mission était d’étudier le processus de démantèlement du Parti.
Le 24 février un éditorial du Wen Wei Po文匯報 contrôlé par le Parti Communiste chinois, estimait que les projets d’auto-dissolution du Min Zu Dang 民主党 étaient la conséquence de sa proximité avec Jimmy Lai.
Convaincu de plusieurs atteintes à la sécurité nationale, notamment à cause de ses liens avec les États-Unis et de l’appui qu’il avait lui-même prodigué aux émeutiers en 2019, l’homme d’affaires de 78 ans, qui plaide non coupable a déjà été plusieurs fois condamné.
En 2021 à 14 mois de prison ferme pour deux chefs d’accusation 1) Organisation de manifestations non autorisées ; 2) Participation à une manifestation non autorisée. En même temps tous ses avoirs - ceux de ses affaires commerciales et de son groupe de presse systématiquement critique de l’appareil communiste - ont été gelés.
Peu après il était à nouveau condamné à quatorze mois de prison pour avoir participé le 1er octobre 2019 à une manifestation interdite le jour du 70e anniversaire de la République Populaire de Chine.
En décembre 2022, son procès pour atteinte à la sécurité nationale était repoussé à septembre 2023, puis à nouveau en décembre 2023. L’appareil lui reproche, ce qu’il nie, d’avoir appelé le gouvernement américain, dont il est réputé proche, à sanctionner la Chine à la suite de la mise en place de la loi sur la sécurité nationale en 2020.
En août 2023, sa condamnation (ainsi que celles de Lee Cheuk-yan, Margaret Ng, Leung Kwok-hung, Cyd Ho, Albert Ho et Martin Lee) d’avril 2021 pour organisation d’une manifestation non autorisée était annulée par la Cour d’appel.
Alors qu’un témoin laisse entendre que Jimmy Lai aurait été torturé le 18 juin 2025, son fils Sébastien Lai, membre de PEN International, a demandé sa libération au Conseil des droits de l’Homme des Nations Unies.
Une amertume.
A gauche Martin Lee 李柱銘, 86 ans et Albert Ho 何俊仁, 74 ans, sont les deux juristes fondateurs du parti démocrate en 1994. A droite, Lo Kin-Hei 羅健熙, 31 ans, l’actuel president qui en fevrier 2025 a lancé la procédure de dissolution du Parti.
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La fin programmée du Parti démocrate est d’autant plus amère que, fondé trois années avant la rétrocession officielle de 1997, avec des personnalités comme Martin Lee 李柱銘, 86 ans cette année, et Albert Ho (74 ans), la vielle mouvance démocrate avait elle-même contribué à façonner l’arrangement constitutionnel « Un pays deux systèmes - 一國兩制 - » qui devait préserver l’autonomie politique de la R.A.S sous l’autorité de Pékin.
Après la rétrocession, le 1er juillet 1997, le Parti démocrate était devenu la force d’opposition la plus influente au sein du Legco. Organisant des manifestations de rue, il plaidait pour l’instauration du suffrage universel – perspective répulsive pour l’appareil -, pourtant inscrite dans la Loi fondamentale « Basic Law – 基本法- » la mini-constitution de la ville adoptée par l’ANP à Pekin en 1990 [1].
Pour avoir une idée des débats qui à, Hong Kong opposaient en 2014 les tenants d’un militantisme agressif face à la Chine et les partisans d’une opposition plus mesurée, lire notre article du 20 août 2014 : Hong Kong : Pékin soutenu par les milieux d’affaires et le mouvement de la « majorité silencieuse ».
Il rendait compte d’un échange entre Benny Tai Yiu-ting, 61 ans, un des fondateurs du très militant « Occupy Central in love and peace » et le journaliste Robert Chow, 75 ans, animateur du mouvement de la « majorité silencieuse » et porte-parole de « l’Alliance pour la paix et la démocratie » qui rejetait sans réserve le militantisme sans nuance des activistes.
Note(s) :
[1] Les principes fondamentaux de la gouvernance de Hong Kong sous souveraineté chinoise reflètent ceux de la Déclaration conjointe sino-britannique de 1990. La plupart sont énoncés dans les Art 1 et 2 de la Loi fondamentale.
L’article 1 déclare que Hong Kong fait partie de la République populaire de Chine, mais conservera (Art 2) des systèmes juridiques et politiques distincts de ceux de la Chine continentale jusqu’en 2047.
Dans ce cadre, Hong Kong jouirait en théorie de ses propres pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, avec la prérogative de « dernier recours » qui se substituait à l’ancien recours judiciaire colonial autorisant à faire appel en dernière instance à la Commission judiciaire du Conseil privé du Royaume-Uni.
Autrement dit, affirmant que Hong Kong jouirait d’un haut degré d’autonomie, la Basic Law stipulait que le droit coutumier de la « Common law » britannique, ses règles d’équité et ses législations connexes du droit de propriété régissant les lois foncières dans l’Île, la Péninsule et les Nouveaux Territoires en vigueur avant la rétrocession seraient maintenues, à l’exception de celles qui contreviendraient à la Loi fondamentale et sous réserve de tout nouvel amendement du législateur.
Dans ce cadre, l’article 5 autorisait aussi que le système politique chinois et ses politiques socialistes ne soient pas pratiqués à Hong Kong et que soit préservé pendant 50 ans soit jusqu’en 2047, le système capitaliste en vigueur avant la rétrocession.
Pour autant aujourd’hui, la loi sur la sécurité nationale de la R.A.S, adoptée en 2020 et incorporée à l’annexe III de la Loi fondamentale, confère à Pékin la préséance sur les tribunaux locaux et permet au Continent, au nom de la sécurité nationale, d’interférer dans la justice du Territoire. La tendance était clairement à l’œuvre depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping.
Déjà, le 10 juin 2014, cinq ans avant les émeutes et moins de deux années après l’accession de Xi Jinping à la tête du Parti, Pékin affirmait publiquement son autorité sur Hong Kong par une déclaration politique énonçant clairement que les intérêts souverains de la Chine - « Un pays » - devaient prévaloir sur l’autonomie constitutionnelle de Hong Kong et des « Deux systèmes ».
Publié en réaction au mouvement « Occupy Central with love and peace 讓 愛 与和平佔領中環 » (automne 2014) - (lire : Hong Kong : Pékin se cabre) le rapport qui introduisait le contrôle par Pékin des candidatures au poste de gouverneur et l’exigence de leur loyauté à la Chine, avait suscité de nombreuses critiques à Hong Kong accusant les dirigeants communistes de trahir leurs engagements en contrevenant à l’article 8 de la Loi fondamentale, qui garantissait le maintien de la « Common Law ».
Bien plus tard, lors d’une de ses visites régulières à Hong Kong célébrant l’anniversaire de la rétrocession, Xi Jinping avait clarifié les nouvelles exigences de Pékin.
En substance, il affirma qu’à Hong Kong comme ailleurs, la direction politique ne saurait tomber dans des mains hostiles à la Chine. « Seuls les patriotes peuvent gouverner Hong Kong 只有“爱国者治港 (...) Nulle part au monde un pays ne saurait autoriser que des non-patriotes ou même des traitres s’emparent du pouvoir ». 世界上没有任何一个国家可以让不爱国, 甚至是 背信弃义的势力掌权 ».