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›› Chronique

Thaïlande – Cambodge. La paix de D. Trump et la Chine. Le dessous des cartes

Vue de Phnom-Penh publiée par la revue Conflits le 15 juillet 20025. Elle illustrait un article de Jean-Baptiste Noé, Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d’économie politique à l’Ircom. Rédacteur en chef de Conflits.
« Le Cambodge est devenu un hub majeur pour les réseaux criminels chinois, attirés par un environnement permissif, une régulation financière laxiste, et une complicité bien ancrée dans certaines sphères de pouvoir. » (…)
« Dénoncées par de nombreuses ONG - jeux d’argent, cyber escroqueries, traite humaine, blanchiment d’argent - les activités de ces groupes ont pris une ampleur alarmante, transformant certaines villes cambodgiennes en centres de criminalité transnationale. »
L’analyse de l’implication de la Chine recoupait celle de QC en 2018 : Dans le sillage scabreux des routes de la soie.


*

Il faut de rendre à l’évidence, l’accord de « cessez-le-feu renforcé » entre Phnom-Penh et Bangkok signé sous l’égide de D. Trump et de Anwar Ibrahim, premier Ministre malaisien le dimanche 26 octobre 2025 (lire : A Kuala Lumpur, la fragile paix de Trump, Paris effacé, Pékin à contrepied) ne tient pas.

Depuis le 5 décembre (10 jours après la mise en scène de Kuala Lumpur) les F- 16 de la chasse thaïlandaise bombardent le territoire khmer non seulement Poipet sur la frontière, mais également Sisophon et Siemreap, respectivement à 40 et 150 km à l’intérieur des terres.

De toute évidence, la Maison Blanche mesure mal la force des rancœurs thaïlandaises après que Hun Sen ait fait fuiter les imprudentes réflexions du 15 juin dernier de la fille de Thaksin Shinawatra alors Première Ministre qui glosait sur le poids de l’armée dans son pays, paralysant le politique (cf. le dernier § de notre article cité plus haut qui rendait compte de la fuite organisée par Hun Sen, le 18 juin, trois jours après sa conversation avec la fille de Thaksin.)

Alors que le 19 décembre, Donald Trump ordonnait à son Ministre des Affaires étrangères Marco Rubio, de contacter le Premier Ministre Thai Anutin Charnvirakul, en fonction depuis le 24 septembre après la destitution de la fille de Thaksin, pour l’inciter à stopper les bombardements, Bangkok répondait que le cessez-le-feu ne serait pas à l’ordre du jour tant que Phnom Penh continuerait ses attaques contre la Thaïlande.

Mais selon des Cambodgiens directement témoins sur la frontière dont les informations sont relayées par « TV Free Asia », il n’y a plus d’attaques khmères contre le territoire thaïlandais. Autrement dit, Bangkok qui tourne ouvertement le dos à la médiation américaine, n’a pas l’intention de cesser ses bombardements.

A cet effet, le Premier Ministre Thai travestit la vérité pour expliquer la poursuite des raids de F-16.

La réalité est que Le fond des choses est ailleurs.

Sous la surface, rarement évoquées ouvertement, fermentent les tensions autour des rancœurs thaïlandaises accusant Phnom-Phnom d’être un havre de repli pour les organisateurs des paris d’argent en ligne pourchassés par Bangkok.

Au Cambodge, la lèpre des jeux en ligne.

Carte publiée par Amnesty International, montrant en jaune les épicentres des centres de jeux en ligne le long de la frontière Ouest ; face au Golfe de Thaïlande ; autour de Phnom-Penh ; et, à l’Est, face au Vietnam.


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L’envahissante gangrène addictive des casinos en ligne à l’origine de l’esclavage de centaines de milliers de victimes séquestrées 24 h sur 24, rivées face aux ordinateurs, est documentée par un rapport d’Amnesty International du 25 juin 2025, dont le titre est déjà une effrayante synthèse « Au Cambodge, le gouvernement laisse prospérer l’esclavage et la torture dans l’enfer de l’escroquerie en ligne. »

On y découvre l’existence d’une cinquantaine de centres de jeux d’argent disséminés dans le Royaume, non seulement sur la frontière Thai, mais également face au golfe de Thaïlande à Botom Sakor, et Sihanoukville ; à l’intérieur des terres, à Takeo et Phnom-Penh ; ainsi qu’à la frontière vietnamienne à Chey Tum et Bavet.

Le constat est sévère : « Trompés [par des fausses offres d’emplois], victimes de trafic et réduits en esclavage, les survivants de ces réseaux d’escroquerie décrivent un véritable cauchemar. Ils ont été enrôlés dans des entreprises criminelles qui opèrent avec le consentement apparent du gouvernement cambodgien. ».

En verité, le rapport est trop prudent. Non seulement le pouvoir à Phnom-Penh consent aux trafics, mais il en est directement le partenaire actif et l’un des principaux bénéficiaires.

Submergé et en voie de pourrissement par la contagion morbide des trafics illégaux, montrés du doigt par la communauté internationale, le Royaume aux mains d’un système mafieux profondément corrompu, dépend, selon la Banque Mondiale, de la lèpre des jeux qui, avec 12,8 Mds de $ de revenus annuels, produit 30% de son PIB (42,3 Mds de $).

Consciente de cette situation, la Thaïlande agit en conséquence d’autant que le régime de Phnom-Penh est devenu le refuge des trafiquants poursuivis par Bangkok [1].

Pour les observateurs de la région de Poipet, les chasseurs F-16 thaï visent entre autres, les casernes cambodgiennes et les casinos. En partie détruits par les attaques missiles et au canon, ces derniers cessent leurs activités, tandis que les gérants prennent la fuite.

En même temps, le chaos libère les « esclaves » qui surgissent des flammes. Tout sourires et soulagés, ils racontent leurs expériences aux familles et amis qui les accueillent. Détail important, selon les voisins, notamment à Poipet, les F-16 épargnent les casinos où sont employés les ressortissants thaïs.

Note(s) :

[1L’analyse qui suit jette une lumière crue sur la situation violemment corrompue du Royaume Khmer, biberonné aux jeux d’argent en ligne, à l’origine de 30% du PIB du pays.

Mais elle ne dit rien des dysfonctionnements de la monarchie thaïlandaise dont la situation est caractérisée par une instabilité chronique, émaillée d’incessants changements constitutionnels (20 depuis 1932, année de la fin de la monarchie absolue) et de nombreux coups d’État militaires (18 depuis 1932, dont 13 réussis).

Au moment où l’ancien premier ministre Thaksin Shinawatra, 76 ans, revenu d’exil, a été incarcéré pour un an sur ordre de la Cour Suprême, alors que sa peine de huit ans avait été réduite à un an par le Roi et qu’il avait été acquitté du crime de lèse-majesté, le fond difficile à décrypter de la versatilité politique du pays, réside probablement dans la collusion, par essence conservatrice, entre le Palais, l’oligarchie militaire et la justice, pour neutraliser les élans populaires jugés « populistes » et dangereux pour la monarchie, exprimés par les scrutins.

En 2025, le hiatus entre l’opinion et l’oligarchie s’est brutalement aggravé avec la destitution, le 29 août par la Cour Suprême de la fille de Thaksin, Paetongtarn Shinawatra, Première ministre en fonction, en raison de son échange téléphonique dont la teneur avait été dévoilée par Hun Sen lui-même, logiquement jugé comme un manquement à l’éthique.

Le récent refus de Bangkok de se plier aux conseils d’apaisement de Marco Rubio dans le conflit avec le Cambodge, signale le poids de l’armée alors que le Roi Rama X connu pour son instabilité matrimoniale et ses frasques, est très largement rejeté par la jeunesse qui, depuis la mi-août 2025 proteste dans les rues de Bangkok pour réclamer la fin du crime de lèse-majesté et un meilleur contrôle des finances royales.


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