›› Chronique
Au Royaume Khmer, les racines violentes d’une gouvernance corrompue.
Le clan Hun Sen, ici avec son fils Hun Manet, qui fut stagiaire à West Point, et lui a succédé comme Premier ministre, a installé un système de succession dynastique de père en fils verrouillant solidement son pouvoir à la tête du pays.
*
Ainsi au Cambodge, la trajectoire du Premier ministre Hun Sen est rattrapée par sa cupidité sans foi ni loi. L’impitoyable autocrate inculte, ancien Khmer Rouge en fuite, dont la gouvernance mafieuse et sans partage a habillé le pays d’une réputation d’État voyou, se trouve aujourd’hui dans le collimateur de Washington et de Bangkok pour avoir plongé le pays dans le fléau contagieux des jeux en ligne.
Arrivé une première fois au pouvoir dans les fourgons de l’armée Vietnamienne qui chassa les Polpotistes de Phnom-Penh le 7 janvier 1978, il s’est, en dépit de son échec aux élections organisées par l’ONU en 1993, maintenu au premier plan, protégé par le Prince Sihanouk qui imposa ses vues au Japonais Akashi chef de l’opération des NU [2]
En 1997, quatre années après la fin officielle de l’APRONUC, il consolida sa mainmise sur le pays par un coup de force. Réagissant à un complot politique très mal préparé de la faction militaire royaliste, il élimina tous ses ennemis politiques, à commencer par Ranaridh, le fils malaimé et mal avisé de Sihanouk.
Depuis, la gouvernance du PM Hun Sen et de sa douzaine d’affidés de l’armée et de la police habitués des violations de droits de l’homme, est devenue celle d’un parti unique sans merci pour les critiques politiques, dont beaucoup ont été assassinés.
Profondément vénal, il s’alimente des trafics et de la corruption qu’il génère lui-même en monnayant systématiquement toutes les nominations importantes d’un gouvernement parmi les plus pléthoriques de la région avec dix vice-premiers ministres, 28 ministres et des centaines de ministres délégués, secrétaires d’État et sous-secrétaires d’État.
Récemment, au fil de la fin des mandats des responsables, dont certains, comme l’ancien ministre de la Défense Teah Ban, sont au pouvoir sans discontinuer depuis la fin des années 80, Hun Sen a instauré un système de relève politique assurant la promotion des fils des ministres eux-mêmes qui forment un clan familial dynastique inamovible [3].
Même la Chine dont Phnom-Penh s’est rapproché, à l’origine de 44% des investissements étrangers et de 43% des importations du Royaume, dont elle est le premier fournisseur, elle-même aux prises avec les effets délétères des jeux en ligne, tient ses distances.
Se gardant de prendre parti, elle se contente d’appeler les deux protagonistes à cesser les combats. (lire : Face aux risques de contagion anarchique des trafics en ligne, Pékin, impitoyable, élargit la répression au-delà de ses frontières).
L’ombre de l’empire mafieux de Chen Zhi.
Avec un visage très juvénile, le sino-khmer Chen Zhi, 37 ans, né au Fujian, naturalisé Cambodgien en 2014, est à la tête d’un puissant empire mafieux. Camouflant ses trafics sous des investissements immobiliers, il a également pris soin de s’attacher l’appui du pouvoir à Phnom-Penh par des donations philanthropiques.
*
Derrière cette déclaration prudente, plane l’ombre de Chen Zhi, 37 ans, Chinois né au Fujian, ayant fait fortune au Cambodge à la tête du Groupe « Prince » qu’il a créé, dont la BBC dit que, derrière une façade d’entreprise immobilière, elle est en réalité « un empire criminel bâti sur la souffrance humaine ».
Début novembre, l’homme, naturalisé cambodgien en 2014, protégé par le système Hun Sen, a été inculpé par la justice américaine pour « avoir dirigé des sociétés frauduleuses au Cambodge, ayant dérobé 14 milliards de dollars en bitcoins à des victimes du monde entier. »
Au passage, c’est bien parce que Phnom-Penh offre un havre de protection aux trafiquants pourchassés en Thaïlande, que Bangkok envoie ses F-16, attaquer, entre autres, les casinos en territoire khmer.
La réalité est que le système mis sur pied par Chen Zhi aujourd’hui en fuite, s’est initialement nourri de l’afflux désordonné des capitaux chinois dans le sillage des « Nouvelles routes de la soie ».
Bouleversant le paysage urbain du Cambodge (lire : Dans le sillage scabreux des routes de la soie), il a donné de l’influence chinoise l’image préoccupante d’un chaos délétère ayant alerté Xi Jinping lui-même.
En janvier 2020, soucieux de préserver sa réputation, Pékin avait brutalement réagi donnant un brutal coup de pied dans la fourmilière des jeux en ligne au Cambodge. « Mais le remue-ménage sous forme de coup de balai, datait du mois d’août 2019 quand Pékin avait fait pression sur le premier ministre Hun Sen pour l’obliger à interdire les jeux d’argent en ligne. » (…)
« L’industrie des paris sur internet animée depuis Sihanoukville par une armée d’agents rivés par roulement jour et nuit à leurs écrans, canalise des sommes extraordinaires envoyées en ligne depuis la Chine par les intoxiqués du jeu. » (…)
« 200 000 opérateurs animaient 200 sites de jeux en ligne qui, dit « IGamiX », une société d’analyse de Macao, généraient « au bas mot entre 2,7 Mds et 4,5 Mds de $ chaque année, représentant 90% des revenus de la plupart des casinos (lire notre article du 25 janvier 2020 : Au Cambodge, Pékin tente de nettoyer les écuries d’Augias).
Trente ans après l’opération des NU au Cambodge, l’analyse qui renvoie au cœur des actuelles tensions entre Bangkok et Phnom-Penh, jette une lumière crue sur la gouvernance peu vertueuse du système Hun Sen dont l’influence qui date de la fin des années soixante-dix, augmentée par un coup de force en 1997, a transformé le Royaume en État failli.
S’il est exact qu’en 2024 le PIB du Royaume a augmenté de +6% grâce au dynamisme d’une population jeune (50% a moins de 22 ans) et aux investissements étrangers, notamment chinois, il n’en reste pas moins que ses vulnérabilités enkystées sont préoccupantes.
Ses infrastructures portuaires restent peu développées, ses exportations – matières premières, produits agricoles vulnérables aux intempéries, textiles, articles de maroquinerie – n’ont qu’une faible valeur ajoutée, tandis que, du fait de l’absence de rigueur formelle, ses ressources fiscales restent indigentes.
Surtout avec un PIB par habitant de moins de 3000 $, qui le classe au 145e rang sur 197 pays, et de fortes inégalités sociales (selon la banque mondiale, 400 000 personnes sont repassées sous le seuil de pauvreté en 2020), le Royaume gouverné par une oligarchie familiale et clanique, est très fortement corrompu.
En 2023, il était est classé au 158e rang sur 180 dans l’indice de perception de la corruption de Transparency International. Selon l’ONG qui constate que le fléau n’a cessé de s’aggraver depuis 2005, la raison majeure est que le phénomène endémique procède de l’influence même de la tête du régime, profondément impliqué dans les trafics.
Du coup et par construction systémique, les mesures correctives sont inefficaces. « les descentes de police sont rares, les poursuites presque inexistantes. Quand elles existent, elles s’apparentent davantage à des opérations de communication qu’à une volonté politique réelle. » (Transparency International, 26 sept. 2025).
Mise-à-jour le 27 décembre.
Le 20 décembre, les ministres de la défense thaï Nattaphon Narkphanit et cambodgien Tea Seiha (fils de Tea Banh) ont annoncé un accord pour un cessez-le-feu à venir de 72 heures. Les deux ont décrit la trêve comme une période de test pour évaluer si une paix plus durable pouvait s’instaurer et se sont engagés à déminer leur frontière commune. De son côté la Thaïlande a annoncé la libération de 18 soldats cambodgiens détenus depuis juillet.
Le 26 décembre, le New York Times rappelait que ces derniers jours, les États-Unis et la Chine avaient lancé des efforts diplomatiques quasi simultanés pour tenter de résoudre la crise. Donald Trump, qui se présente comme un artisan de la paix mondiale, avait inclus le conflit parmi les huit qu’il affirme avoir réglés à travers le monde.
Le 12 décembre, il annonçait prématurément qu’un cessez-le-feu avait été conclu, mais la Thaïlande l’a contesté et les combats se sont poursuivis pendant des semaines.
Il n’y a en réalité aucune garantie que l’accord tiendra, principalement parce qu’il ne résout pas les problèmes entre les deux voisins.
1) Alors que les combats ont permis à la Thaïlande d’occuper des portions de territoires Khmer, notamment dans les provinces d’Odar Meanchey, de Banteay Meanchey et de Païlin, leur frontière commune de près de 900 km reste contestée ;
2) Le Royaume Khmer internationalement très affaibli par sa dépendance budgétaire aux revenus de la lèpre des jeux en ligne, est imprudemment devenu un refuge pour les trafiquants pourchassés par Bangkok qui a récemment ciblé les casinos en territoire khmer attaqués par les frappes des chasseurs F-16.
3) Enfin, signe que l’addiction budgétaire du Cambodge aux centres de jeux en ligne dont les esclaves sont, selon TV Free Asia, surveillés par des mercenaires chinois, est devenue dangereusement chronique sous la férule du sénateur Ly Yong Phat, financier corrompu du système Hun Sen, les centres détruits par la chasse thaïlandaise sont aussitôt déplacés ailleurs.
Note(s) :
[2] Lorsqu’en mai 1993, grâce au travail exemplaire de la composante électorale soutenue par le dispositif militaire de l’Autorité Provisoire des NU au Cambodge, (APRONUC) – le seul scrutin libre et démocratique jamais organisé dans le Royaume, portèrent au pouvoir la faction royaliste, Sihanouk s’ingéra dans le processus électoral.
Il poussa l’ONU et son fils Ranaridh, devenu Premier ministre, à céder aux menaces de guerre civile lancées par Hun Sen qui, ayant perdu les élections, entendait rester au pouvoir par la menace des armes. (« Un roi fantasque dans la tourmente de l’histoire », Jean-François de Fuentes, revue Commentaire, automne 2013.)
Le compromis entériné par l’ONU et la composante militaire qui n’avait pas le mandat de réagir militairement, aboutit à la création, spécialement pour Hun Sen, du poste de « Deuxième Premier ministre. »
[3] Quand Hun Sen s’est autopromu président du Sénat le 3 avril 2024, il a donné l’exemple en transférant le pouvoir à son fils Hun Manet qui, lui-même, a nommé son frère Hun Many à la charge de ministre de la Fonction publique et de 1er vice-premier ministre, dont le nombre total est de onze.
Son autre frère Hun Manith est à la tête du renseignement militaire.
Le nouveau ministre de l’Intérieur est Sar Sokha, fils de l’ancien ministre Sar Kheng ; Tea Seiha, nouveau ministre de la défense, hérite de son père Tea Banh ; Cham Nimul, ministre du commerce est la fille de Cham Prasidh, titulaire du poste depuis 2013 ; Chea Somethy, ministre des Affaires sociales est sur les traces de son père Chea Sim, décédé en 2015, ancien Khmer Rouge et président du Sénat entre 1999 et 2015 ; Sok Soken, ministre de l’inspection depuis 2024, qui fut aussi ministre du tourisme, est le fils de Sok An, l’ancien tout puissant secrétaire général du gouvernement, décédé en 2017.
