›› Chronique
Le dimanche 26 octobre 2025, en marge du 47e sommet de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) à Kuala Lumpur, en Malaisie.
De gauche à droite, Anwar Ibrahim, premier Ministre de Malaisie depuis 2022, Donald Trump, 45e et 47e président des Etats-Unis, Anutin Charnvirakul, Premier Ministre de Thaïlande depuis le 7 septembre 2025, après la destitution de Paetongtarn Shinawatra, fille de Thaksin, le 29 aout 2025, Hun Manet, premier ministre du Royaume du Cambodge depuis août 2023, fils de l’ancien Khmer Rouge Hun Sen dont la dynastie clanique corrompue gouverne le Cambodge presque sans interruption depuis 1985.
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Le 26 octobre dernier, à Kuala Lumpur, en marge du sommet de l’ASEAN et pour mettre fin aux affrontements frontaliers entre le Cambodge et la Thaïlande commencés le 28 mai autour du temple de Preah Vihear, 60 km à l’ouest de la zone des trois frontières entre le Laos, le Cambodge et la Thaïlande, D. Trump a présidé à une déclaration conjointe des Premiers Ministres Thai et Khmer pour un accord dit de « cessez-le-feu renforcé. »
Il s’agissait de la deuxième tentative de médiation du Président américain qui, en juillet dernier avait, à sa manière brutale, menacé les deux de suspendre les négociations commerciales sur les droits de douane infligés à leurs exportations vers le marché américain [1].
Aussitôt, mesurant le risque, Hun Manet, le premier ministre cambodgien, successeur de son père Hun Sen, avait reconnu que D. Trump qui s’auto-congratulait, était digne du prix Nobel de la paix.
Alors que la querelle entre le Cambodge et la Thaïlande a de longues racines plongeant dans l’ancien Empire khmer qui domina la région entre le IXe et le XVe siècle, englobant la presque totalité du Siam, le Laos et jusqu’à l’embouchure du Mékong que les Cambodgiens appellent toujours « Le Kampuchea Krom – Le Cambodge d’en bas - », la réalité est que le pragmatisme de l’instant du Président américain ne s’embarrasse pas de ce glorieux héritage culturel.
Remontant à une époque où, il y a neuf siècles, Jayavarman VII couvrait l’empire de relais logistiques côtoyant des petits temples sanctuaires, revendiqués par Bangkok, l’orgueil des Khmers est aujourd’hui effacé par le double opportunisme de Washington. Il vise à :
1) Rajouter une médiation de paix au palmarès du Président et 2) À forcer le rétablissement de l’influence des États-Unis au Cambodge d’où le premier ministre Hun Sen les avaient évincés au profit de la Chine.
Pour Thaksin Shinawatra, l’ancien premier ministre thaïlandais, milliardaire des télécoms aujourd’hui gracié qui, condamné pour corruption par l’oligarchie militaro-royale de l’ancien Royaume de Siam et chassé par un coup d’État en 2006, avait dû s’exiler au Cambodge, avant de se réfugier à Dubaï durant quinze ans, l’instant est idéal pour exiger le plus possible du clan Hun Sen qui, gravement fragilisé et isolé n’a même plus le soutien de la Chine.
La vérité est que les mafieux au pouvoir à la tête du Royaume khmer qui sont dans le collimateur de l’Occident et désormais observés avec prudence par Pékin, sont prêts à toutes les concessions, y compris au détriment de leur pays pour protéger leur pouvoir qui, objectivement, détruit le Royaume.
Le clan Hun Sen tire en effet des profits sonnants et trébuchants de la fortune méphitique des acteurs de l’esclavage moderne souvent parrainé par des électrons libres Chinois recherchés même par Pékin, que sont les promoteurs sans scrupules des officines de jeux en ligne.
C’est le cas du Sieur Chen Zhi refugié au Cambodge à la tête d’un extraordinaire réseau d’affaires où s’enchevêtrent l’apparence de la vertu et la réalité des concupiscences criminelles (voir The Prince of Cambodia : Chen Zhi and His Empire).
Autrement dit, les couvertures de groupes de construction bien réels ayant pignon sur rue et vérifiables ainsi que les projets sociaux humanitaires et de développement (constructions d’écoles et d’hôpitaux) cachent la lèpre toxique des trafics de drogue et d’êtres humains à très grande échelle.
Tel est le contexte ayant permis à D. Trump d’obtenir de la famille Hun Sen qu’elle accepte une médiation aux conditions humiliantes d’avoir à déminer elle-même des territoires dont les paysans khmers très en colère contre le pouvoir de Phnom-Penh qui ne les protège pas, ont été chassés et regroupés dans un camp de fortune, contre la restitution toujours pas effective par la Thaïlande de 18 militaires Cambodgiens prisonniers [2].
Sous la pression de Washington, le clan Hun Sen fait volte-face.
Le clan Hun Sen s’étant lui-même auto-gangrené par ses compromissions avec les esclavagistes des jeux en ligne a été contraint de céder aux pressions de D. Trump et aux exigences des Bangkok. Dans la foulée, pour faire pièce a la Chine, Washington a relancé la coopération militaire avec le Royaume (montage d’archives datant de 2019, publié par VOA).
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La bascule stratégique imposée par D. Trump au clan Hun Sen dont la marge de manœuvre est réduite à néant par ses propres compromissions avec l’esclavagisme des jeux en ligne condamné par la communauté internationale que Pékin, directement concerné, avait lui-même commencé à combattre (lire : Face aux risques de contagion anarchique des trafics en ligne, Pékin, impitoyable, élargit la répression au-delà de ses frontières), est spectaculaire.
Alors que suivant l’héritage de Sihanouk, Hun Sen avait fait le choix de se rapprocher de la Chine pour tenir à distance l’influence de Washington, notamment en autorisant la marine chinoise à s’installer sur la base navale de Ream, qui fut pourtant dès 1954 l’un des principaux point d’appui américain dans le Royaume (lire : Mer de Chine du Sud : Avec le Cambodge à sa botte, Pékin ajuste le Code de conduite aux caractéristiques chinoises), l’environnement stratégique du Cambodge bousculé par D. Trump, change rapidement.
Le 31 octobre, dans la foulée de la signature du 26 octobre à Kuala Lumpur, le secrétaire d’État américain à la défense Pete Hegseth annonçait la reprise des exercices militaires conjoints « Angkor Sentinel » avec l’Armée royale, après huit années d’interruption.
Les manœuvres communes avaient été suspendues en 2017, alors que Washington critiquait Phnom Penh pour l’aggravation des problèmes liés aux droits de l’homme et la sévère détérioration de la démocratie dont l’un des symboles les plus explicites est l’emprisonnement au Cambodge de l’activiste Seng Theary, 53 ans de nationalité cambodgienne et américaine, virulente opposante condamnée sans preuve en juin 2022, à six ans de prison lors d’un procès collectif de soixante militants où son cas n’avait pas été examiné [3].
Mais, signe que sur ces sujets, l’approche de la Maison Blanche a changé, D. Trump a, contrairement à ses prédécesseurs, cessé de mettre les thèmes des droits et de la démocratie au rang des conditions d’une relation bilatérale.
Pour faire bonne mesure et alors que la Chine restée silencieuse, elle-même ayant à faire face à la lèpre des jeux en ligne, semble attendre de voir de quel côté les cartes vont tomber, le Premier ministre cambodgien, Hun Manet, a déclaré avoir convenu, lors d’un entretien téléphonique avec le directeur du FBI, Kash Patel, de renforcer la coopération internationale.
L’objectif était de rassurer l’Amérique sur la détermination de Phnom-Penh à lutter contre les réseaux criminels transnationaux présents dans le Royaume comme ils le sont aussi au Myanmar et au Laos qui détournent des milliards de dollars à des victimes du monde entier.
Les autorités cambodgiennes ont affirmé que le pays avait durci sa réglementation en matière de lutte contre le blanchiment d’argent et était prêt à démanteler les réseaux d’escroquerie, pour devenir un acteur crédible du secteur financier international.
Alors que Washington reprend brutalement pied dans la région sur un mode menaçant avec un Cambodge durablement affaibli face aux prétentions territoriales de Bangkok, les observateurs français ne peuvent que constater à quel point l’influence de Paris dans notre ancien protectorat a disparu.
L’effacement de la France.
« L’illustration » du 22 juillet 1893. Les deux canonnières françaises à Bangkok sur la rivière Chao Praya.
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Du temps du protectorat français (1863-1953), commencé sous le Second Empire et sollicité par le Roi Norodom 1er précisément pour résister aux pressions territoriales du Siam qui réclamait les provinces de Battambang et même de Siemreap où se trouvent les temples d’Angkor, il s’était passé exactement l’inverse de la séquence que l’intrusion à l’emporte-pièce de D. Trump vient de provoquer.
Le 13 juillet 1893, - après 1870, en France, nous étions sous la IIIe République - deux canonnières françaises avaient forcé le blocus et le feu des canons Thai à l’embouchure de la rivière Chao Phraya à Paknam, à 10 km de Bangkok.
Après quoi, les navires français ayant remonté la rivière se positionnèrent à portée de canon du Palais Royal. L’ultimatum français exigeait :
1) « La reconnaissance formelle par le roi de Siam des droits de l’empire d’Annam et du royaume du Cambodge sur la rive gauche du Mékong et sur ses îles » ; et
2) « L’évacuation des postes siamois établis sur la rive gauche du Mékong dans un délai qui ne pourra excéder un mois. »
Il ajoutait :
1) « Qu’à défaut de réponse, ou en cas de refus, à l’expiration dudit délai, le blocus sera immédiatement déclaré sur les côtes du Siam. » Et :
2) « Si, dans le trajet de Bangkok à l’estuaire, un acte hostile se produisait contre les canonnières, le gouvernement siamois est avisé qu’il s’exposerait à des représailles immédiates. ».
Les temps ont changé. La France qui, encore en 1991, avait parrainé avec l’Indonésie les accords de Paris qui mirent fin à la guerre civile et à l’occupation vietnamienne, a disparu corps et biens du Cambodge, remplacée par la Chine et son influence affairiste chaotique. Intriguée et prise à contrepied, elle observe à distance l’intrusion en fanfare de la tempête Trump.
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En prenant de l’altitude on peut douter que la situation soit stabilisée. Aucun des problèmes frontaliers entre les deux voisins n’a été réglé dans un esprit de loyale concorde. Non seulement la Thaïlande conteste toujours le tracé de la frontière datant de l’époque de l’Indochine française ;
Mais encore, les litiges se sont cristallisés autour du temple de Preah Vihar, où malgré deux jugements de la Cour internationale de Justice en 1963 et 2013, Bangkok continue à réclamer les territoires adjacents au temple.
Édifié vers le 11e du temps de la splendeur de l’empire khmer qui englobait la presque totalité du Siam, le temple de Preah Vihear domine la campagne cambodgienne du haut du promontoire de la chaine des « Dangrek » sur un espace territorial que Bangkok revendique.
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Plus encore, récemment la tension entre les deux est brutalement montée d’un cran. Le 15 juin, dernier lors d’un échange téléphonique avec Hun Sen, pour tenter un apaisement des combats, la première ministre Thai en fonction Paetongtarn Shinawatra, 39 ans, fille de Thaksin s’est naïvement fait piéger par son homologue khmer.
Le 18 juin, Hun Sen a fait fuiter vers la Thaïlande le contenu d’une conversation avec la première ministre Thai, Paetongtarn Shinawatra, 39 ans, fille de Thaksin, dans laquelle elle critiquait les militaires Thai (photo montage du journal Thai « The Nation »).
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Ce dernier a fait fuiter en Thaïlande le contenu de l’appel qu’il avait enregistré dans lequel elle se plaignait à lui qu’elle appelait « Tonton », de l’influence des militaires dont elle disait qu’elle n’approuvait pas les stratégies belliqueuses, alors même qu’en Thaïlande, l’armée chasse les esclavagistes des jeux d’argent en ligne tentés de se réfugier au Cambodge où ils sont protégés par Hun Sen.
Résultat, sur demande d’une trentaine de sénateurs, le 1er juillet 2025, la Cour constitutionnelle l’a logiquement suspendue de ses fonctions pour manquement aux normes éthiques.
Une chose est sûre, l’incident a détruit la connivence entre le clan Shinawatra et Hun Sen, créant sous la surface un brasier de rancunes qui fait contraste avec la médiation superficielle de D. Trump.
Note(s) :
[1] Pour les deux la menace était lourde. En 2024, la valeur de leurs exportations aux États-Unis représentait 55 Mds de $ pour la Thaïlande soit 18% du total de ses exportations et 9 Mds de $ pour le Cambodge, soit 42% du total des exports du Royaume.
[2] Les conditions imposées par les Thai pour libérer les 18 prisonniers sont :
- Le respect strict et inconditionnel du cessez-le feu ;
- La désescalade militaire et le retrait des armes lourdes ainsi que le déminage complet commencé en novembre 2025 de 13 parcelles du territoire khmer à céder à la Thaïlande dont certains avec leurs temples ;
- L’arrestation et l’inculpation des auteurs des trafics d’êtres humains dans les centres de paris en ligne, principaux contributeurs financiers au clan Hun Sen et à ses affidés ;
- L’accueil d’observateurs de l’ASEAN stationnés le long de la frontière ayant la mission de érifier la mise en œuvre complète du cessez-le feu.
[3] Née Chan Theary Seng, celle que le clan Hun Sen harcelle férocement sans preuves n’est pas la première venue. Émigrée aux États-Unis en 1980 avec ses quatre frères, – elle avait 9 ans et avait déjà perdu ses parents et plusieurs membres de sa famille assassinés par les Khmers Rouges -.
En 2000, à 29 ans - alors qu’elle s’était déjà investie bénévolement pour la défense des droits, elle a obtenu un doctorat de droit à l’université du Michigan et son accès au barreau américain, avant de retourner au Cambodge en 2004.
Signalant le très haut degré d’arbitraire qui règne au Cambodge et sur lequel Donald Trump ne pourra pas continuer à fermer les yeux, s’agissant d’une citoyenne américaine, le 28 juin 2023, Hun Sen s’était publiquement adressé à Seng Theary alors en prison depuis plusieurs mois. « Je ne te gracierai pas car je ne fais pas confiance aux étrangers qui veulent me détruire ». En même temps, il prévenait qu’il ne réduirait pas sa peine quelle que soit la pression étrangère.