›› Chronique
Le président Maduro, avec Xi Jinping lors d’une de ses nombreuses visites à Pékin, le 13 septembre 2023. Pour Melanie Hart, directrice du pôle Chine à l’Atlantic Council, la relève brutale de Maduro, pourrait être une aubaine pour la Chine, débarrassée par Trump d’un allié impopulaire, devenu un handicap pour son prosélytisme économique vertueux en Amérique latine. Dans le même temps, la remise en route par l’Amérique des gisements mal entretenus, sera un fardeau.
Elle cite Hu Xijin, ancien rédacteur en chef du Global Times : « Il est fort probable que le Venezuela coûtera plus cher que l’Afghanistan » et que « l’arrestation de Maduro par Trump équivaudra à promettre que les États-Unis seront pour longtemps responsables de la prospérité et de la démocratie au Venezuela ». (…) « La Chine qui déjà dépensé environ cent milliards de dollars pour ce projet devrait savoir à quel point le sauvetage du Venezuela sera coûteux ».
*
Le moins qu’on puisse dire est que le brutal épisode de retour de Washington sur ses traces impériales au Venezuela, considérant, selon la doctrine Monroe (James Monroe - 1817–1825) vieille de près de trois siècles, que les deux Amériques, de l’Alaska à la Terre de Feu, sont une chasse gardée de Washington, a pris Pékin au dépourvu.
Télescopage dû au hasard ou coïncidence spectaculaire orchestrée par la Maison Blanche, le 2 janvier, la veille de sa capture, Nicolas Maduro accueillait, dans la bonne humeur au siège de sa Présidence à Caracas, une délégation chinoise conduite par Qiu Xiaoqi, 邱小, diplomate à la retraite représentant spécial de Pékin pour l’Amérique latine, après avoir été Ambassadeur en Bolivie, en Espagne, au Brésil et au Mexique.
A l’ordre du jour, la coopération entre la Chine et le Venezuela face aux sanctions et au blocus naval imposés par les États-Unis. Outre que le synchronisme des événements démontre que les services chinois ne furent pas en mesure d’alerter Pékin et Caracas, la séquence fut une sévère déconvenue pour Xi Jinping.
Pour autant, dans une situation encore en pleine évolution, il serait prématuré de parier sur la fin de l’influence chinoise aux portes de l’Amérique et l’incontestable triomphe de Donald Trump dont les déclarations font le pari du retour sans accrocs et à coups d’investissements, à l’ère mythique des groupes pétroliers américains.
Pour Mélanie Hart, directrice du pôle Chine à l’Atlantic Council, la relève brutale de Maduro, pourrait être une aubaine pour la Chine (lire : Why Maduro’s removal could ultimately benefit China.)
Elle fait l’hypothèse que Trump aurait débarrassé Pékin d’un allié encombrant dont l’impopularité devenait un handicap pour la stratégie de pénétration en douceur du tissu socio-politique et économique du pays.
Plus encore, « la destitution de Nicolás Maduro permettra à la Chine d’imputer aux États-Unis la responsabilité de tous les problèmes futurs au Venezuela, en présentant Washington comme une puissance hégémonique intrusive et illégitime. »
Enfin, pour elle, les promesses de Trump pourraient être une chimère. Dès lors que, malgré des milliards d’investissements, la Chine n’a pas réussi à relancer l’industrie pétrolière, il est prudent de nuancer le triomphalisme de la plupart des observateurs occidentaux, soulagés par l’élimination d’un dictateur brutal et incompétent.
Le souvenir amer de la « spoliation » pétrolière.
Une des raisons de l’enlèvement de Maduro, disent de nombreux analystes qui écoutent Trump lui-même, n’est pas le « narcoterrorisme » mais le pétrole sur lequel les multinationales Anglaises et Américaines avaient fait main basse pendant les années 50, au point de s’approprier une manne correspondant à 12% du PIB du pays, soit approximativement 900 millions de $ annuels.
Le 3 janvier, Trump déclarait (RFI du 4 janvier) qu’il allait installer massivement les compagnies pétrolières privées américaines au Venezuela pour y exploiter ses gisements de brut, au top des réserves mondiales avec 303 milliards de barils, devant l’Arabie Saoudite (267 milliards de barils.)
Le projet qui nécessitera des investissements massifs pour restaurer les installations d’extraction mal entretenues, d’un brut très lourd, difficile à exploiter, n’enchante pas les « Majors » américaines comme Chevron et Exxon inquiets de l’instabilité économique du pays.
Mais la perspective est une promesse qui résonne comme la réparation des déboires passés de l’Amérique spoliée, d’abord en douceur, par les nationalisations de 1976, qui marquèrent le début de la fin d’un âge d’or que Trump semble mythifier.
Avec l’intrusion révolutionnaire du « Bolivarien » Hugo Chavez, en 1998, activement courtisé par la Chine (lire : Venezuela : de la « Realpolitik » aux rapports de forces. Les « caractéristiques chinoises » à l’épreuve), la situation des « Majors » s’est progressivement dégradée.
En 2007, après une dizaine d’années d’une trêve prudente pendant laquelle Chevron, Conoco Philips, Exxon Mobil et la British Petroleum avaient continué à opérer, Chavez ordonnait à tous les groupes étrangers de céder au moins 60% de leurs actifs à une structure contrôlé par l’État. Aussitôt Exxon et Conoco quittèrent le pays.
Chevron est resté. Exploitant une participation minoritaire sous le contrôle de l’État Vénézuélien, avec 150 000 barils jours, il participe à environ 25% de la production totale du pays. Seule entreprise étrangère présente au Venezuela, ses revenus dans le pays en 2025, très marginaux pour le groupe, étaient d’environ 576 millions de $ pour un total mondial de 202,79 milliards de $. Autrement dit pour Chevron ses activités résiduelles au Venezuela ne comptent que pour 0,29%.
Mais déjà sur place, le groupe est en position de force après l’intrusion tonitruante de D. Trump.
En tous cas, quel que soit l’angle de vue, ses actionnaires ont toutes les raisons de se réjouir. Au New-York Stock Exchange l’action pour l’instant toujours hésitante de Chevron, mais mieux placée que celle de ses concurrents qui abandonnèrent la partie en 2007 alors que lui-même avait persévéré, a de bonnes chances de s’envoler, dopée par les milliards d’investissements de Trump.
La Chine en ligne de mire.
« L’opération Maduro » visait aussi les menées chinoises dont les traces des « Nouvelles routes de la soie » par le moyen d’investissements massifs sont particulièrement visibles au Brésil, au Pérou, au Vénézuéla au Chili et en Équateur (lire note prémonitoire de QC datant de 2014 : Un souffle chinois sur l’Amérique Latine).
Alors que les États-Unis restent le premier investisseur avec 38% de la valeur investie en Amérique latine, les initiatives chinoises se sont développées de manière spectaculaire.
Elles visent à prendre la main sur des actifs stratégiques dans le secteur des minéraux critiques (cuivre au Pérou, Lithium en Argentine et en Bolivie), dans l’agriculture (Brésil), elles ont été accompagnées par des investissements dans l’infrastructure ferroviaire (Ligne TGV Rio - Sao Paulo) et l’aménagement des ports comme ceux de Chancay au Pérou par le transporteur martine chinois COSCO et au Brésil, à Santos par Cofco le géant chinois des matières premières, en marge du Français CGA-CGM qui a lui-même porté la capacité du port de 4 à 14 millions de tonnes.
Les vecteurs de la progression spectaculaire de la Chine sont aussi le commerce électronique par les plateformes Temu, Shein et AliExpress ; les véhicules électriques avec une usine BYD planifiée au Brésil, par ailleurs lui-même très dépendant de la Chine d’où il importe 23,3% de ses achats à l’étranger. Même le Mexique pourtant un marché de proximité captif des États-Unis importe 20% de ses achats de Chine.
Les entreprises publiques chinoises comme China Stategrid 国家电网公司 et China Three Gorges Corporation 中国长江三峡集团公 ont également lourdement investi dans le secteur de la distribution d’énergie notamment au Chili (57%), au Brésil et au Pérou (100 %), tandis que depuis 2005, les banques de développement chinoises ont prêté plus de 141 milliards de dollars à la région dépassant les financements cumulés de la Banque mondiale et de la Banque Interaméricaine de développement.
Le brutal réveil de Washington avait eu lieu à l’été 2022 à l’occasion du « sommet des Amériques » à Los Angeles où est clairement apparu le recul de l’Amérique dans son pré-carré. La prise de conscience qui souleva de nombreuses critiques sous l’ère Biden, est clairement à l’origine de la contre-attaque de Trump (lire : Au sommet des Amériques à Los Angeles, l’ombre portée de la Chine).
Sur les traces invasives de la Chine.
Carte des projets chinois en Amérique latine, publiée par l’Express en 2021. Cartographie© / Dario Ingiusto. Le secteur énergie tient le haut du pavé, avec des prises de participation majoritaires dans la distribution d’électricité, au Chili, au Brésil et au Pérou.
Selon une estimation de 2023 de l’American Enterprise Institute, au Venezuela, la Chine a injecté 2,1 milliards de dollars dans le secteur pétrolier du pays après 2016 et figure parmi les rares entreprises étrangères aves Exxon encore présentes.
*
En 2022, à Los Angeles, beaucoup avaient sonné l’alarme en soulignant les avancées chinoises en Amérique Latine.
« Aujourd’hui la Chine supplante partout l’Amérique non seulement dans le secteur économique, mais également dans la sphère technologique et plus encore politique. La seule exception est le Mexique, voisin direct ayant une frontière commune de plus de 3000 km avec les États-Unis, premier partenaire commercial dont les échanges bilatéraux en augmentation rapide de 22% depuis 2015, sont facilités par un accord de libre-échange datant de 1990, atteignent 607 Mds de $. »
Face à la tourmente des investissements chinois, un responsable américain s’exprimant sous couvert d’anonymat, reconnaissait que, « sans une force de frappe financière équivalente à celle de la Chine, l’Amérique pourrait bien mener une bataille perdue d’avance. »
Les statistiques de l’OMC montrent qu’en vingt ans, la puissance commerciale de la Chine en Amérique latine a atteint entre 18 et 20% des parts de marché et une valeur totale du commerce bilatéral de 518,4 milliards de $ en 2024, soit dix fois plus qu’en 2005 où elle n’était que de 50 Mds de $.
A ce rythme, les Américains craignent qu’à l’horizon 2035, la part de la Chine pourrait atteindre 25% du commerce total de la région, dépassant potentiellement les États-Unis.
Dans ce paysage, le Venezuela est, quant à lui, totalement passé sous la coupe de la Chine qui lui importe 80% de son pétrole (470 000 barils jours, mais qui ne représentent qu’une faible partie des besoins de la Chine dont la consommation journalière est est de 8 millions de barils, soit 5,6%), en échange de crédits financiers à hauteur de 60 milliards de $ de prêts, de transferts de technologies et d’équipements industriels.
En arrière-plan idéologique, plane toujours Simon Bolivar, le symbole vénézuélien de l’indépendance de l’Amérique latine face au colonialisme espagnol. Né à Caracas à la fin du XVIIIe siècle, Bolivar, brillant stratège politique et chef militaire infatigable, a mené les armées sud-américaines de la Colombie, de l’Équateur, du Pérou, de la Bolivie et du Venezuela à la victoire face aux armées de Carlos III d’Espagne.
Aujourd’hui, sa figure continue d’être la source d’inspiration des mouvements rebelles à la mainmise de Washington sur l’Amérique latine.
A ce titre Chavez et son successeur Maduro qui se réclament de lui, furent ardemment courtisés par Pékin et Moscou en quête d’un chemin efficace de contestation de Washington sur ses plates-bandes. Durant sa présidence (1999-2013) Hugo Chavez s’est rendu une dizaine de fois en Chine, en moyenne tous les deux ans et depuis 2008, tous les ans. Quant à Maduro, en 2018, cinq années après son arrivée au pouvoir, il en était déjà à sa dixième visite à Pékin.
Marc Julienne, directeur du Centre Asie de l’Ifri note que « la Chine vient de perdre un partenaire proche, sans doute le plus proche » (…) « Un revers majeur pour l’influence chinoise dans la région, et un signal brutal de la capacité américaine à s’attaquer directement à ses intérêts. »
Compte tenu des intérêts en jeu, la Chine, dont il est prudent de considérer qu’elle n’a pas dit son dernier mot, a sans surprise rapidement réagi par son ministre des Affaires étrangères. Dénonçant « une violation flagrante du droit international », Wang Yi qui s’est dit « profondément choqué » a exigé « la libération Nicolas Maduro et de son épouse. », rappelant l« le caractère intangible du principe de souveraineté des États. »
Commentaires.
L’épisode que beaucoup en Europe critiquent comme une violation du droit international, pouvant faire tache d’huile est en réalité la confirmation d’une tendance longue rappelant que l’harmonie internationale, en théorie gérée par le Conseil de sécurité de l’ONU aujourd’hui paralysé, s’arrête désormais où commence l’intérêt des puissants.
La dynamique née au milieu des années 90 se lit dans la succession des veto posés conjointement à l’ONU par Moscou et Pékin contre les propositions occidentales (mais pas seulement) sur les situations politiques gravement dégradées au Myanmar (janvier 2007) et au Zimbabwe (2008), qui furent suivis d’une rafale de 4 vétos chinois et russes sur la question syrienne entre 2011 et 2014.
Chaque fois, le refus sino-russe s’opposait à une initiative américaine ou occidentale qui, pourtant, tentait de corriger, comme en Syrie l’effondrement du Droit mis à mal par de très violentes répressions de Bashar al-Assad contre des manifestations pacifiques réclamant plus de libertés face au chômage et à la corruption.
Les dommages causés au Droit international par les vétos sino-russes qui paralysèrent le Conseil de sécurité apparurent au grand jour, quand il est devenu clair que, durant l’été 2013, Bashar-al-Assad, avait utilisé l’arme chimique contre son peuple.
Pour être tout à fait complet sur le thème du délabrement du Droit International, on citera aussi les bombardements de Belgrade en 1999, par l’OTAN sans l’aval du Conseil de sécurité, pour mettre fin à la répression exercée par les Serbes au Kosovo contre les Musulmans principalement albanais, traces plusieurs fois séculaires de la colonisation des Balkans par l’Empire Ottoman qui a dominé la région du XVIe au début du XXIe siècle.
Aujourd’hui, un quart de siècle plus tard, quand ils font le compte des plusieurs centaines de Kosovars qui, au milieu des années 2000, avaient rejoint l’État Islamique, record des recrues de Daech en Europe et signe d’une influence salafiste radicale en plein cœur du Vieux Continent, beaucoup, notamment en Russie, mais pas seulement, s’interrogent sur le bien-fondé de « l’opération Force-alliée. »
Nombreux sont ceux qui jugent en effet que les 78 jours des bombardements de Belgrade (du 24 mars au 10 juin 1999) sans l’aval des NU, pour mettre fin au nettoyage ethnique entrepris par Milosevic, étaient déjà une violation intempestive du droit international par Washington et ses alliées de l’OTAN.