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›› Taiwan

Les conditions de l’indépendance énergétique. En filigrane d’un référendum, l’avenir de l’électronucléaire et le projet du transfert en Chine des combustibles nucléaires usés

Traverser le Détroit de Formose.

La photo montre les entrailles du 7e convoi de MOX à destination du Japon. Le combustible MOX est la « réunification  » — après retraitement du combustible nucléaire usé — de deux de ses composants séparés puis réunis : plutonium et uranium de retraitement.

Viénet spécule sur l’ancestrale philosophie chinoise taoïste du « battement des contraires - 分久必合, 合久必分 Fēnjiǔbìhé, hé jiǔ bì fēn », pour espérer que, dans le Détroit surgisse, après les tensions, un apaisement qui permettrait de mettre en place entre Taïwan et la Chine un cycle optimal du combustible inventé en France, adopté par plusieurs pays européens, puis par le Japon.

Il affirme en tous cas que le sujet passionne déjà les Chinois qui considèreraient le retraitement chez eux des combustibles Taïwanais avec bienveillance.


*

FD  Que proposez vous donc ?

RV  Que - sans perdre de temps, TaiPower offre à l’entreprise industrielle chinoise concernée tous ses combustibles usés : un transfert de propriété, clair et net, dès que le navire de la société Pacific Nuclear Transport Limited (PNTL) quittera le quai de KuoSheng.

FD  Et la Chine accepterait ce « cadeau » ?

RV  Sans aucun doute, et sans hésitation. Pour la Chine quelques milliers de tonnes de combustibles nucléaires usés, c’est plus qu’une mine d’or, c’est de l’or en barres.

FD  Mais la Chine n’a pas encore son usine de recyclage des combustibles usés des réacteurs électro-nucléaires civils.

RV  C’est exact, donc la Chine doit se doter d’un parc de conteneurs doubles-usages - châteaux de transport et d’entreposage -, c‘est à dire d’une indispensable logistique rassurante et performante.

L’usine d’Orano à Cherbourg pourrait fournir d’excellents “ double-purposes casks,” de la marque Eagle. Cela doperait les recettes de cette remarquable usine et de son récent produit-phare. Nous avons là une occasion de faire commander par la Chine, aux frais & bénéfices de Taïwan, une innovation industrielle française.

FD   Donc au cadeau des combustibles usés, on peut s’attendre à ce que la Chine ajoute une facture. A combien l’évaluez-vous ?

RV  Il ne serait pas déraisonnable que l’entreprise industrielle chinoise concernée demande et obtienne pour un « tout-compris, FOB » (transport, emballages, etc.) une “prime” à hauteur de 50%, la moitié de ce qu’aurait coûté le recyclage en France.

En 2015, Areva, avait proposé un devis de près de € 2 millions par tonne, pour les 180 tonnes de combustibles usés que TPC l’avait convaincu de transporter, retraiter, etc.

Si j’étais le directeur commercial de l’entreprise chinoise concernée, je proposerais le forfait suivant à TaiPower : Un million d’euros la tonne pour un transfert de propriété de 4 000 tonnes, soit 4 milliards d’euros, incluant le coût du transport maritime, des “casks” (châteaux de transport et entreposage), etc. : le chiffre est rond, attractif et convaincant. Il représente un petit tiers de la tirelire disponible pour la fin de cycle.

Pour être débarrassé d’un souci sans fin, de son point de vue, un cauchemar, le gouvernement DPP pourrait du coup se vanter d’avoir convaincu la Chine (qui ne demande que cela) d’une poignée de mains industrielle au travers du Détroit de Formose.

Et cela bien évidemment sans le moindre impôt, puisque les consommateurs de l’électricité nucléaire de Taïwan ont, depuis 40 années, cotisé pour ce type de “happy end".

FD Pour la Chine ce serait recevoir le beurre et l’argent du beurre.

RV  Assurément. En chinois, on dirait avoir à la fois le poisson et la patte de l’ours 魚與熊掌. Et pour Taïwan une évacuation totale de son souci, à un tarif très avantageux.

Sans l’inquiétude du retour des produits-de-fission vitrifiés ! Avec ce détail, fondamental, cette hypothèque sur l’avenir étant gratuitement levée, il est possible de séduire toute l’opinion publique taïwanaise, enfin réconciliée.

FD  A votre triangle industriel vertueux et exemplaire des années 1995-97, vous substituez aujourd’hui un accord bilatéral optimiste Chine - Taïwan. Qui va tenir la chandelle ?

RV  Washington.

FD  Êtes-vous réellement convaincu de la catalyse que Washington peut apporter ?

RV  Oui, car dès le MoU rédigé entre le directeur du Nuclear Back-End Department de TPC et son interlocuteur industriel chinois, Taiwan devra faire une demande de «  visa   » à l’AIT, c’est-à-dire obtenir des Américains un MB10 (NDLR : certification de sureté de transport de matériaux nucléaires), puisque les 6 réacteurs ayant été fournis par des entreprises américaines, Washington a un droit de regard décisif sur les mouvements et le destin de leurs combustibles usés.

Au passage, Donald Trump y trouvera assurément une excellente opportunité de démontrer qu’il joue un rôle positif pour l’amélioration des relations dans le Détroit.

FD Il y a une réelle logique industrielle, économique, écologique, politique, dans votre concept que je résume en trois points :

1) La Chine a un usage avantageux pour elle des combustibles N usés de Taiwan.

2) Ces combustibles usés embarrassent Taïwan, qui pourrait donc les offrir à la Chine, et même payer une prime qui ne sera qu’une fraction de ce qu’aurait coûté leur recyclage — si la France avait été en mesure de les accepter.

Enfin, 3) Vous êtes persuadé que Washington, depuis toujours obsédé par son exigence d’éliminer tout plutonium dans l’île, est favorable à une telle coopération au travers du Détroit de Formose, et que le MB10 - en attente depuis trente années – ne sera qu’une formalité.

Je ne conteste pas le bien-fondé et les avantages pour les deux cotés du Détroit de votre plan. Mais que faites-vous des actuelles tensions entre Pékin et Taipei

La presse occidentale regorge d’articles sur les risques d’un affrontement militaire. Et Taïwan vient d’organiser des exercices de défense civile en cas de débarquement de troupes communistes ...

Ce contexte permet-il d’imaginer que les deux gouvernements s’accorderont sur ce dossier, dans un avenir proche et surtout un délai qui permettrait la relance pour vingt années de quatre des six réacteurs de TPC ? Qui est en fait - je le rappelle - votre principale sinon exclusive perspective.

RV  Ce ne serait pas une négociation entre les deux gouvernements, même si les gouvernement seront évidemment plus qu’attentifs à la négociation entre deux industriels.

Les gouvernements auront à la fois à donner le feu vert à la rédaction rapide d’un MoU, puis auront l’absolu contrôle de la décision ultime - comme ce fut le cas précédemment pour le câble sous-marin en fibre optique qui contribue - abondamment et avec profit - au très actif internet au travers du Détroit ; et tant d’autres accords et projets bilatéraux, tellement rentables …

Pour que le concept aboutisse, il doit demeurer au niveau des industriels, négocié de manière non-gouvernementale, non-confidentielle, publique et ouverte, compréhensible par tous, faisant le bonheur conjoint des pro et des anti nucléaires taïwanais. Et, bien-sûr, sans go-between, ni inutiles intermédiaires.

Il y a juste besoin d’une banque non-chinoise, non-taïwanaise, indépendante des parties, qui servirait modestement de notaire pour la transaction, à meilleure date, des 20 contrats de 250 tonnes, pour chaque rotation du navire de PNTL.

FD  Dans quel délai ?

RV  Il faut aller vite pour la première cargaison, qui prouvera en bougeant l’efficacité réaliste du concept et en offrant une très réelle et sérieuse opportunité de remettre en route un, puis le deuxième réacteur de KuoSheng.

Quitte à utiliser pour cette première cargaison de simples “châteaux de transport” comme ceux d’un modèle ancien, de seconde main, qu’Orano pourrait sans délai fournir, « retrofités » intérieurement aux spécifications des assemblages de combustibles BWR (NDLR : Réacteur à eau bouillante) de KuoSheng.

FD  Votre éloquence vous entraine, vite et loin. Mais revenons aux coupures de presse qui parlent de possible ou probable conflit armé.

RV  :  Oui mais tout indique que l’appareil chinois qui considère que la carte d’une invasion est trop lourde pour qu’il s’y risque, ne lancera pas une attaque directe contre l’Île.

Il en simule régulièrement la gestuelle agressive pour ne pas avoir à réagir à une déclaration d’indépendance dont d’ailleurs la perspective qui ne serait pas appuyée par Washington, n’est pas probable. Depuis quelques années, espérant que l’Amérique ne réagira pas, Pékin semble plutôt s’exercer à installer un blocus.

Il faut cependant avoir conscience que les forces armées taïwanaises réagiraient instantanément et violemment à un blocus, déclenchant sans délai une guerre ouverte, plusieurs crans au dessus, dans son espace vital maritime, qui forcerait Washington (et pas seulement Washington) à s’impliquer.

Donc, malgré l’apparence de l’agressivité chinoise, le créneau actuel est heureusement propice à une nouvelle et pacifique poignée de mains industrielle, plutôt qu’à rejouer à la guerre civile avec des instruments d’extermination très modernes.

FD   Comptez-vous les avions militaires chinois régulièrement repérés et médiatisés qui égratignant la ligne de démarcation au mitan du Détroit de Formose ?

RV   J’en prends note. Mais ils sont en bien plus petit nombre que les quelques 500 avions, gros porteurs chinois et taïwanais qui, chaque semaine, assurent dans les deux sens - sans la moindre anicroche - des vols commerciaux bourrés à craquer de passagers et de fret.

Si vous voulez me faire avouer qu’il y a des risques de guerre, je ne le conteste pas - puisque même le Figaro en parle (après avoir interdit - quand Peyrefitte le dirigeait - qu’on imprime le mot Taïwan).

Mais nous ne sommes pas dans la situation de la Russie en « vraie  » guerre avec l’Ukraine, et ses innombrables cadavres de militaires et de civils. Une guerre où le précédent président russe menace formellement l’Europe de l’emploi d’armes nucléaires. Pour l’instant Taïwan, se plaindrait surtout que la Chine n’envoie plus trois millions de touristes par an, comme avant la Covid.

FD  Pékin, de son coté, regrette que les deux millions de Taïwanais implantés en Chine — qui assuraient 40% des exportations chinoises — ne soient plus qu’un million en permanence. La part de la Chine dans le commerce extérieur de Taïwan avait atteint 55 % — plus qu’avec le reste du monde ! Elle est redescendue à un peu moins de 40% : mais cela reste considérable.

RV   Je crois que 20% du chiffre d’affaires de TSMC se fait encore et toujours avec la Chine, soit à peu près le pourcentage du Trésor taïwanais investi dans le capital de cette entreprise. Mais je pense que le marché chinois pour Taïwan représente bien plus que 20% du bénéfice de TSMC et des autres entreprises de semi-conducteurs.

Je ne connais pas le montant de l’impôt collecté au titre des revenus des personnes à Taïwan, mais je suis persuadé que les dividendes du Trésor taïwanais relatifs à ce chiffre d’affaires chinois à hauteur de 20% — pour sa participation de ses 20% dans TSMC — permettraient de supprimer à Taïwan l’impôt sur le revenu des individus et des familles.

FD C’est une image, mais elle est lourde de sens.

RV : Si vous voulez que je donne des conseils à Pékin et Taipei pour se faire la guerre, je manque d’expérience et de crédibilité. Ma valeur ajoutée est ailleurs. Je suis confiné à un rôle plus pacifique où ma très modeste expertise – historique - et mon expérience industrielle — contingente — concerne une remarquable opportunité de coopération, en sus de toutes celles qui, par ailleurs, se passent déjà très bien, sans que j’y prenne part.

Prendre un avion à Taipei pour se rendre à FuZhou, ShangHai,Pékin ou Xi’An, comme je le fais fréquemment depuis de longues années, est infiniment plus agréable et rapide que d’essayer de prendre l’Eurostar dans l’inconfort de la Gare du Nord pour se rendre à Londres. Destination pour laquelle - citoyen français - vous avez désormais besoin d’un visa (sic). Avec mon passeport français, je vais sans visa de Taïwan en Chine, et réciproquement.

Plus d’un million de Taïwanais disposent automatiquement d’un laisser-passer qui leur permet de circuler sans arrêt, comme bon leur semble, au travers du Détroit. L’eau de la célèbre île de JinMen [Quemoy], qui appartient à Taïwan mais est située dans la baie de XiaMen, est fournie par la Chine.

Bref, comme aurait dit Héraclite à Confucius, ce n’est plus la même eau qui coule dans le Détroit de Formose qu’à l’époque de la très réelle guerre de Quemoy en 1958. Le DPP, comme le reste de Taïwan, a bénéficié d’une importante fortune générée par le commerce bilatéral. Il peut désormais en tirer un avantage supplémentaire assez extraordinaire.

FD  Diriez vous que la symbiose économique et humaine actuelle est évidente, réelle, entre les deux rives du Détroit. ?

RV   Le Taïwanais Foxcon est le premier employeur privé de main-d’œuvre en Chine, avec un million de salariés. J’en passe et des meilleures. Les tensions précitées, à ne pas négliger, ne sont pas des querelles entre voisins, ce ne sont - à ce jour – que des scènes de ménages, charriant les remugles d’une guerre civile fort ancienne, vielle de bientôt cent ans (dans quelques mois, si l’on date son commencement des massacres de ShangHai par le KMT et la mafia de la « bande verte »).

Relisez Harold Isaacs que j’ai publié en chinois en 1974, après l’avoir traduit en français en 1967.

Il faut aussi relire Joshua Liao et se souvenir de la plus célèbre citation du du 三國演義 “ Les Trois royaumes” « 分久必合, 合久必分 ». « Ce qui a longtemps été divisé finira par s’unir ; ce qui a longtemps été uni finira par se diviser. Ainsi en a-t-il toujours été.  »

Ce livre est enseigné à Taïwan aux jeunes enfants, même sous l’actuel gouvernement DPP.

FD Cela peut-il revenir - malgré tout - à un nouvel épisode de guerre ouverte ?

RV Certes, il y a des troubles dans les andains. Et certains experts ont plein d’idées pour que cela dégénère.

Mais si vous focalisez sur la très sensible question de l’énergie électrique à Taiwan, une bonne partie de la solution se retrouve de manière optimale dans un accord industriel avec la Chine à propos des combustibles nucléaires usés. Et c’est mon sujet de dissertation aujourd’hui. 

Entre 1993 et 1998, j’ai été très près de réussir un contrat, très avantageux pour la France, qui remplissait d’enthousiasme Pékin et Taipei, sous l’œil bienveillant de Washington. Ce sont des Français qui ont fait dérailler cette perspective, comme me le rappellent mes interlocuteurs.

Ils ne sont pas loin de penser, puisqu’ils me disent que, désormais «   les Français n’etant plus dans le coup, les relations au travers du Détroit en seront d’autant simplifiées   ».

FD Une formule drôle, en chinois, à Taiwan, mais qui ne va pas vous faire des amis en France ! Essayez quand même de vous conserver un rôle dans votre schéma ! Si Orano, par exemple, avait envie de vendre ses remarquables Eagles fabriqués à Cherbourg !

RV  Assurément, mais je resterai a minima, à défaut, comme mémorialiste, et dans Question Chine - si vous y avez convenance.

Donc, pour commencer, je vais rédiger et publier un livre bilingue, en anglais et en chinois ; qui - en me permettant de prendre date - développera, avec de nombreuses précisions, notre dialogue d’aujourd’hui.


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