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Les conditions de l’indépendance énergétique. En filigrane d’un référendum, l’avenir de l’électronucléaire et le projet du transfert en Chine des combustibles nucléaires usés

Le revirement irresponsable et lourd de conséquences, du CEA français.

A droite Le siège du CEA, devenu en 2010 le Commissariat à l’Énergie Atomique & aux énergies alternatives.

A gauche, Philippe Rouvillois (1935–2014) fut administrateur du CEA de 1989 à 1995. Tragique erreur de casting, il saborda en 1995 l’accord entre la France, la Chine et Taiwan pour le recyclage à La Hague et l’optimisation d’aval, des combustibles nucléaires usés de Taiwan. Une hostile sottise, incohérente, très pénalisante pour l’industrie française, lourde de conséquences pour Taiwan.


*

FD  Et le gouvernement français ? Nous n’étions plus en 1983, avec vos souvenirs des bonnes relations avec la Chine. En 1995, les ventes d’armes françaises à Taïwan en 1992, avaient considérablement perturbé les esprits à Pékin et presque réduit à néant les relations diplomatiques franco-chinoises.

RV  Ce fut la très mauvaise surprise. Le président de la Cogema, Jean Syrota, s’attendait à des félicitations françaises unanimes.

Mais, lorsqu’un autre vice-ministre de l’énergie atomique de Taïwan le Dr Wang MannChao débarqua en France pour faire approuver à un niveau gouvernemental français (équivalent au sien) l’arrangement triangulaire industriel convenu entre Cogema, Taiwan et la Chine, et béni par Washington, Philippe Rouvillois l’administrateur du CEA, versa un baquet d’eau glacée sur nos têtes.

Tuant le projet dans l’œuf, il déclara notamment au vice-ministre taïwanais (sans avoir prévenu Cogema) qu’il interdirait le retraitement en France des combustibles usés taïwanais. Pour faire bonne mesure, il ajouta que - si cela ne tenait qu’à lui - La Hague serait démantelée, car dit-il, il n’aimait pas du tout le recyclage des combustibles usés.

FD  Qui était ce fou ?

RV  Philippe Rouvillois est un énarque, ne connaissant rien au nucléaire qui avait déjà sévi à la SNCF et, par une gestion aberrante des ressources humaines de la République, se retrouvait à la tête du CEA. Il faudra presque un an pour que le président de Cogéma fasse revenir un peu de bon sens après cette déraison. Mais c’était trop tard.

Au sein même de Cogema, des incompétents pervers jetaient des peaux de bananes.

Et on arriva vite au moment où DSK imposa Anne Lauvergeon à la tête de Cogema, en remplacement de Jean Syrota (et Vignon chez Framatome pour succéder à Jean-Claude Leny).

La manœuvre des chaises musicales entraîna un délabrement de l’industrie nucléaire toute entière, qui durera une douzaine d’années, avec des conséquences dramatiques qui se font encore sentir aujourd’hui, et que les actuels patrons d’EDF, de Framatome, d’Orano, doivent s’efforcer de corriger.

FD  Qu’avez-vous fait alors ?

RV  J’ai été poussé vers la sortie par les médiocres et les jaloux puis, après 18 ans de bons et loyaux services, amené à démissionner de ma responsabilité à Taipei pour laisser la place à un personnage ridiculement incompétent.

Ce dernier finira par décourager TPC, ruinant au passage mon schéma triangulaire. Ces mêmes pervers qui n’aimaient pas Taïwan, ne voulaient pas non plus que la Chine et Taïwan s’accordent autour d’un projet vertueux.

FD  C’est donc, pour vous, le dérapage historique qui explique le marasme actuel des combustibles usés taïwanais ?

RV  Assurément. Un moment propice, plus qu’opportun, fut gâché, alors qu’à ce moment, les tensions entre Taipei et Pékin n’étaient pas aussi lourdes, tandis que la Chine se serait réjouie de récupérer du MOX, une spécialité française.

Pour de très bonnes raisons, à ce moment, le gouvernement KMT de Taïwan était pro-électricité-nucléaire, tandis que TPC était très bien géré et profitable. Taïwan bénéficiait de l’électricité la moins chère au monde. Et deux millions de Taïwanais, implantés en Chine, produisaient 40% des exportations chinoises.

L’opposition n’était pas encore totalement convaincue de jouer l’inepte carte verdoyante anti-nucléaire. Le futur Premier ministre DPP Chang ChünHsiung (un avocat, que j’avais aperçu lors des procès de KaoHsiung et que Mark Pratt me présentera à sa résidence, de l’autre côté de mon propre jardin) avait visité La Hague peu après le Dr Li KuoTing. Il avait été enthousiaste.

Tout comme, en 1981, You Ching, le magistrat élu de la banlieue de Taipei (désormais Taipei-New-City), où se trouvent les quatre réacteurs de ChinShan et de KuoSheng.

Ces deux poids-lourds du - futur - DPP se réjouissaient sincèrement de l’opportunité de se débarrasser de manière rationnelle et scientifique, grâce à la France, des combustibles nucléaires usés.

Tous deux, convaincus et admiratifs, en déjeunant à La Hague, me laisseront espérer que les DangWai (NDLR ; littéralement « Hors parti », le DPP n’existait pas encore) sauraient éviter les délires des verts qui montraient le bout du nez.

C’est ainsi que vers 1995-97, moins de quinze années après l’historique signature du contrat d’uranium enrichi de 1982, la France était sur le point de tripler le chiffre d’affaires du retraitement (et de fabrication du MOX) en même temps que par Framatome, elle livrait à la Chine deux tranches nucléaires construites au FuJian.

Jean-Claude Leny et son adjoint Dominique Dégot, chez Framatome, étaient aussi enthousiastes que Jean Syrota, chez Cogéma.

Je fus invité par la Chine à visiter les différents sites où la France pouvait construire deux tranches nucléaires, en face de Taiwan - pour la commodité du nécessaire câble électrique sous-marin en courant continu traversant le Détroit -.

C’est ce qui m’a donné l’occasion de visiter - digression historique édifiante - ce qui restait — après les bombardements en 1884 de l’amiral Courbet, sur ordre de Jules Ferry — du chantier naval (quelques bâtiments d’époque, un musée et un cénotaphe) et de l’université francophone (dont il ne reste plus rien), établis en 1866 en aval de FuZhou par notre compatriote Prosper Giquel - auquel le Président XiJinPing a rendu un hommage appuyé - dans son premier toast à l’Élysée - en mars 2024.

FD  On peine à croire à la déroute qui s’ensuit après le délire contre La Hague de Philippe Rouvillois. On pouvait penser que le « lobby nucléaire » français avait plus de poids que les diplomates hostiles à Taïwan (et anti-nucléaires) du Quai d’Orsay.

RV  Il n’y avait pas, ou plus, de lobby nucléaire en France ! Sinon, Philippe Rouvillois, incompétent (et hostile au nucléaire !) n’aurait pas pu être nommé à ce poste décisif et déclarer à un ministre étranger qu’il serait heureux de pouvoir fermer La Hague.

FD  Après cette énorme déception, est-ce que TPC a essayé de renouer avec la France par la suite ?

RV  En 2015, un peu moins de dix ans plus tard, TPC a proposé de recycler sans plus a attendre un batch de 180 tonnes de Combustibles nucléaires usés pour permettre l’exploitation des deux réacteurs de KuoSheng jusqu’au terme de leur licence.

Après le départ d’Anne Lauvergeon, Cogéma - devenue Areva - remettra une offre. Mais une dizaine de députés DPP à l’Assemblée législative de Taïwan menacèrent de faire un scandale. On était à la veille d’élections et même le KMT fit, par maladresse, avorter le dossier.

En réalité, lancer un appel d’offres par formalisme, alors qu’il n’y avait qu’un seul prestataire possible, tout en convenant de ne traiter que 180 tonnes étaient deux erreurs.

Il fallait évidemment convaincre l’opinion publique - par un contrat exemplaire - que c’était la totalité des combustibles usés que la France était disposée à recevoir, pour en débarrasser Taïwan.

Du coup, Areva (depuis devenu Orano) va bêtement bouder.

Et l’incompétent qui en dirigeait le bureau de Pékin ferma la squelettique représentation à Taïwan, seulement dotée d’une secrétaire et ira même jusqu’à annuler un contrat (sur le point d’être signé) pour que la France récupère avantageusement une vingtaine de tonnes d’UF6 [1] qu’en 1982 j’avais vendu à l’Institut de Recherche Nucleaire & Energétique mais dont Taiwan qui avait fermé son centre de recherches nucléaires, n’avait plus l’usage.

FD La presse française n’a pas voulu en parler, mais, récemment, vous avez expliqué que, via son Représentant à Paris, le Dr François Wu ChihChung, la Présidente Tsai IngWen avait tenté, un an avant la fin de son mandat, de convaincre la France de reconsidérer une possibilité d’évacuer tous ses combustibles nucléaires usés, pour - enfin - réaliser son rêve et sa promesse d’un « Nuclear Free Taiwan ».

Cette fois, elle poussait le réalisme anti-nucléaire à son terme, puisque, pour une fois, elle n’oubliait pas l’éléphant dans la pièce des combustibles nucléaires usés.

RV  Tout à fait. Il faut saluer le courage de la Présidente Tsai IngWen, Mais c’était trop tard.

A cause du passif des querelles d’Anne Lauvergeon avec EDF et de son manque de vision prospective, La Hague était saturée des combustibles usés d’EDF et n’était plus en mesure d’accueillir des combustibles usés étrangers, même si - désormais - ceux de Taïwan auraient été les bienvenus, le Quai étant, sur ordre de l’Élysée, devenu pro-Taiwan.

Note(s) :

[1NDLR : UF6 : Hexafluorure d’uranium, hautement toxique et corrosif est utilisé pour séparer les isotopes de l’uranium dans le processus d’enrichissement, une étape cruciale pour produire du combustible nucléaire pour les réacteurs et potentiellement pour les armes nucléaires.


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