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La stratégie de rupture de Xi Jinping et le désir d’Occident de la Russie.
Au-delà des connivences actuelles, il est permis de douter que les antiques élans de la Russie vers l’Occident vieux de trois siècles récemment rappelés par Hélène Carrère d’Encausse, qui le, 8 février dernier, assurait au magazine Le Point que « les Russes ne veulent pas rompre avec l’Europe », pourraient s’accommoder de la rupture radicale que Xi Jinping a installée avec tous les pays occidentaux.
Au 19e Congrès de l’automne 2017, les « caractéristiques chinoises » qui affirment le contraste avec les valeurs occidentales ont été incorporées dans la constitution du Parti. Lors de la réunion de l’ANP, en mars 2018, elles ont été ajoutées au préambule de la Constitution de la RPC.
La rupture n’est pas un vain mot. Dès 2013, la directive n°1 de Xi, avait donné le ton. D’abord secrète avant qu’une indiscrétion la rende publique, elle définissait sept sujets « 七个不要讲 – qige bu yao jiang – » dont l’évocation publique par les médias et les intellectuels serait désormais interdite. Il s’agit des « erreurs historiques du Parti », des « valeurs universelles », des « tensions dans la société civile », du « droit des citoyens », de « l’indépendance de la justice », des « privilèges de l’oligarchie » et de « la liberté des médias ».
Ce n’est pas tout. Le 5 février dernier, Zhuoran Li, assistant de recherche à l’École supérieure d’Études internationales de l’Université John Hopkins, analysait dans un article publié dans The Diplomat, la destruction par Xi Jinping de toutes les armatures de la « démocratie consultative » du Parti.
Désormais l’appareil, dont l’objectif est la normalisation univoque de la pensée, ne considère plus ces institutions de consultation et de dialogue, jadis promues par le Parti lui-même comme les armatures de la « démocratie interne », mais comme des handicaps à la mise en œuvre de ses politiques et des menaces pour la stabilité du régime.
Dans la foulée de cette mise aux normes qui se poursuit aujourd’hui dans le secteur productif où les agents du parti ont investi l’entreprise, eurent lieu dès 2015, des arrestations massives d’avocats et de militants des droits, favorisées par des appels à la délation.
Visant à éliminer ou à intimider toute critique, elles ont, au nom de la supériorité de la culture politique chinoise du consensus confucéen, tué dans l’œuf toute coopération ouverte avec les sociétés civiles occidentales. La seule institution locale de dialogue ayant survécu dans un société civile moribonde, est la boîte aux lettres des doléances anonymes qui ne dépasse guère, précise Zhuoran Li, la résolution des différends entre voisins.
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Surtout, analysant les terrains de convergence idéologiques possibles entre Moscou et Pékin, il faut prendre conscience de l’ampleur du fossé creusé par Xi Jinping, au nom du nationalisme ethnique Han.
Moscou et Pékin se rejoignent sur de nombreux domaines, y compris celui idéologique de la critique des démocraties occidentales jugées laxistes, hypocrites et défaillantes. Les deux laissent aussi entendre que leur système de gouvernement plus efficace et plus consensuel, moins générateur de fractures internes, pourrait être exporté à des peuples lassés des incessantes joutes politiques à la fois en quête d’harmonie et d’efficience politique.
Pour autant, en dépit de fortes tensions interethniques russes impossibles à nier dont la mémoire rappelle les mises aux normes staliniennes ou, plus récemment, les conflits dans le Caucase, aujourd’hui rien dans la politique intérieure de Moscou n’évoque à ce point l’éradication systématique des structures de concertation politiques et l’officialisation d’une élimination des particularités ethniques appelées à disparaître sous la chape d’une sinisation brutale.
Au contraire, au moins dans l’affichage, Vladimir Poutine a, le 7 mai 2012, le jour même de sa troisième entrée en fonction à la tête de l’État russe, signé le décret n°602 « Sur la concorde entre les nationalités ». S’appuyant sur le « Conseil des relations entre les Nationalités », qu’il a lui-même créé, il élaborait une stratégie publique envers les Nationalités.
Elle affirmait à la fois l’idée d’une « Nation politique unie » et « la conservation de la diversité ethno-culturelle des nationalités de Russie. » Parmi les objectifs énoncés figuraient clairement « l’harmonisation des relations intra et inter-ethniques ; la garantie de l’égalité des droits et des libertés de l’homme et du citoyen sans distinction de nationalité, de langue, de religion ».
Un « génocide » culturel ?
Au XXIe siècle et quelles que soient par ailleurs les menaces islamistes pesant sur la région, à l’heure où Pékin qui, dans sa propre constitution, prône le respect des minorités et se pose en modèle global, l’actuelle stratégie de sinisation du Xinjiang par des moyens aussi brutaux que la stérilisation massive des femmes et l’emprisonnement collectif pour « séparatisme » à la moindre évocation d’une possible nuance culturelle, sort de l’épure « d’une caractéristique particulière » d’une civilisation, pour clairement entrer dans le domaine du crime contre l’humanité.
Au sujet de l’arbitraire culturel impitoyable du régime lire : Condamnation à la prison à vie d’un intellectuel ouïghour.
Considérant les effets moralement indésirables et politiquement destructeurs d’un soutien de Moscou à Pékin sur ce sujet, il n’est pas très certain que même la realpolitik y trouve son compte. D’autant qu’en novembre 2021, de nouveaux « Xinjiang Papers » confirmaient le rôle personnel de Xi Jinping dans la répression.
Pour autant, l’appareil chinois se souvient peut-être de la pensée d’ouverture exprimée par Hu Yaobang, le secrétaire général limogé par Deng Xiaoping en 1987 (lire : L’obsédant héritage de Hu Yaobang). A rebours des actuelles brutalités, il prônait de restreindre la stratégie d’immigration massive des Han et conseillait aux cadres d’apprendre la culture et la langue locales.
Xi Jinping a-t-il été sensible aux pressions du boycott ? Ou s’est-il souvenu des conseils de Hu Yaobang ? Toujours est-il que, récemment, il a fait procéder au Xinjiang à la relêve de Chen Quanguo, principal artisan de la sévère mise aux normes de la province, abritée sous le prétexte de la lute contre le terrorisme et le séparatisme.
Objet des appels au boycott officiel des JO d’hiver par Washington, la politique de Pékin au Xinjiang, a, le 20 janvier dernier, été condamnée par un vote de l’Assemblée nationale française.
Le texte de la résolution n° 758, portait sur « la reconnaissance et la condamnation du caractère génocidaire des violences politiques systématiques ainsi que des crimes contre l’humanité actuellement perpétrés par la République populaire de Chine à l’égard des Ouïghours. »
Lire : Au Xinjiang, Chen, le très efficace nouveau secrétaire général mêle répression et action sociale directe et Au Xinjiang, Chen Quanguo laisse la place à l’ancien ingénieur missiles devenu homme politique, Ma Xingrui.
