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›› Politique intérieure

Au Xinjiang, Chen Quanguo laisse la place à l’ancien ingénieur missiles devenu homme politique, Ma Xingrui

Ma Xingrui (62 ans) gouverneur de la province de Canton, ingénieur missiles de formation qui fut à la tête de la mission lunaire Chang’e 3, mais ayant basculé dans la politique en 2013, a été nommé à la tête de la très sensible province du Xinjiang où la politique de Pékin visant à « rééduquer » les Ouïghour musulmans concentre les critiques occidentales contre la Chine accusée de « génocide » par les États-Unis.


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Dans le microcosme politique chinois, les mouvements de personnels ne sont pas moins fréquents qu’ailleurs. Mais il est très rare qu’ils fassent la une des médias internationaux.

Si la dépêche de Xinhua du 25 décembre annonçant la nomination à la tête du Xinjiang de Ma Xingrui 马兴瑞 (62 ans) un ingénieur missiles titulaire d’un Doctorat de l’Institut des Technologies de Harbin, ancien Directeur général de la CASC [1], responsable des missions d’exploration lunaire de Chang’e 3 et vice-ministre de l’Industrie et du numérique depuis 2013, déjà secrétaire général à Canton depuis 2016, attire les regards des observateurs, c’est bien parce que la vaste province du Nord-ouest chinois est au cœur des controverses entre la Chine et l’Occident pour la manière dont y sont traités les Musulmans Ouïghour.

Son prédécesseur Chen Quanguo, 陈全国, 66 ans, entré au Bureau Politique en octobre 2017, est crédité d’avoir réussi à stopper les suicides par le feu des moines tibétains (lire : Le Tibet brûle t-il ?) et d’avoir stabilisé le Xinjiang grâce à une stratégie de quadrillage serré de la population, mêlant étroitement surveillance, répression et aide au développement.

Pour autant, Jean-Paul Yacine l’écrivait déjà en 2017, dans son article Au Xinjiang, Chen, le très efficace nouveau secrétaire général mêle répression et action sociale directe, « L’épine dorsale de la méthode étant tout de même (au nom de la lutte contre le terrorisme) une plongée de l’appareil sécuritaire du Parti au sein même de la vie privée des familles ouïgour, il est permis de douter qu’à terme elle ne provoque pas de réaction adverse. »

Aujourd’hui, il est un fait que la stratégie de contrôle des Ouïghour emballée jusqu’à un système de rééducation de masse dans des camps dont l’existence est attestée par des images satellites et des témoignages (lire Le Xinjiang sous la chape de « rectification. »), met Pékin en porte-à-faux.

La nomination de Ma Xingrui signale un ajustement de l’appareil. Au plan politique, elle indique aussi l’émergence d’une réserve de ressources humaines issue du cœur même de la modernité technologique chinoise, à juste titre, une des plus grandes fiertés chinoises.

Xi Jinping dont les ambitions de remise en ordre et le style parfois à l’emporte-pièce ont dérivé vers une nouvelle forme de culte de la personnalité, heurtant nombre d’intérêts acquis, s’est-il, par pragmatisme, rapproché de ce vivier de grande qualité ?

Son espoir est peut-être que ses membres, rompus à l’action concrète, exempts de l’influence des factions rivales, seront capables de concilier l’harmonie politique avec son souci de vaste et rapide efficacité réformiste.

Une ressource humaine à l’écart des clans politiques.

Ma Xingrui et son prédécesseur au Xinjiang Chen Quanguo, actuel n°20 du Bureau Politique.


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Ma Xingrui n’est pas le premier ingénieur spatial à hériter d’une mission politique cruciale.

En 2020, dans son fief politique du Zhejiang, Xi Jinping avait confié au jeune et très brillant Yuan Jiajun (59 ans), ancien directeur des vols habités, la difficile tâche aux dimensions épiques de réconcilier le développement moderne avec l’idéal de « prospérité commune 共同富裕 ».

L’arrière-plan égalitariste du slogan, tranche avec l’idéologie de l’après Deng Xiaoping ayant porté au pinacle un capitalisme d’État qui favorisa l’émergence de grandes fortunes commerciales que Xi Jinping s’applique aujourd’hui à mettre au pas (lire : Au Zhejiang, la pensée marxiste de Xi Jinping tente la mise aux normes du marché à l’aune des « caractéristiques socialistes »).

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L’appareil est conscient que la relève de Chen Quanguo pourrait donner l’impression qu’il s’est fourvoyé dans une stratégie à l’emporte-pièce du « tout sécuritaire » (lire : Le Parti, point de situation et perspectives. La « sécurité nationale », assurance à large scope pour la pérennité du Parti-État).

Il sait aussi que la dérive de rééducation politique aux allures concentrationnaires, nourrit les critiques occidentales contre la Chine, alors même que, le 23 décembre, Joe Biden signait un décret bannissant l’importation des produits du Xinjiang, « fruits du travail forcé dans les camps », a moins, dit le décret, « d’apporter la preuve du contraire. ».

La charge américaine, violente et sans nuances, confirme, onze mois après le départ de D. Trump, le caractère bipartisan du tropisme antichinois aux États-Unis. Commentant le décret, Antony Blinken parlait de « génocide en cours ». La formule était reprise par le sénateur démocrate Jeff Merkley.

C’est pourquoi, la communication chinoise qu’elle soit officielle ou parallèle fait l’éloge de Chen Quanguo tout en réfutant les accusations américaines, promettant sans élaborer une « riposte ultérieure ». A Washington l’ambassade de Chine, contre-attaque par un mail posté par le porte-parole Liu Pengyu.

Il explique que l’embargo sur la production de tomates, de coton et de poly-silicium élément clé des panneaux solaires, - représentant plus de 9 Mds d’exportations chinoise en 2020 - « ignore la vérité et calomnie avec malveillance la situation des droits de l’homme au Xinjiang ». (…). Ajoutant qu’il s’agit « d’une grave violation du droit et des normes internationales, constituant une ingérence flagrante dans les affaires intérieures chinoises. »

Alors que, muté vers une destination inconnue qui pourrait être une promotion, Chen Quanguo avait en juillet 2020 fait l’objet avec trois autres officiels chinois, de sanctions américaines au nom du « Global Magnitsky Act », Hu Xijin 胡锡进, l’ancien rédacteur en chef du très nationaliste Global Times, lui a rendu hommage dans un tweet :

« Chen Quanguo a terminé sa mission au Xinjiang. Il a stabilisé la région et a mis fin aux attaques terroristes. Bien que son approche de la gouvernance du Xinjiang ait été sérieusement mal interprétée par l’Occident, l’histoire chinoise reconnaîtra qu’il est un fonctionnaire exemplaire. ».

Pour l’heure le premier discours public de Ma Xingrui qui fut aussi vice-ministre de l’industrie nommé en 2013 dont l’affectation au Xinjiang laisse entendre qu’il entrera au Bureau Politique à l’automne 2022 lors du 20e Congrès du Parti, affirmait que la ligne de Chen ne serait pas modifiée. Son objectif reste toujours « la stabilité à long terme » et, a t-il dit, « durement gagnée de la province ».

Biographie de Ma Xingrui.

Le 23 septembre 2013 Ma Xingrui alors Président de l’Agence Spatiale chinoise était avec Kiyoshi Higuchi, président japonais de la Fédération internationale d’astronautique lors de son 64e Congrès organisé à Pékin du 23 au 27 septembre 2013.

A cette occasion on discuta de la possibilité pour la Chine tenue à longueur de gaffe par Washington mais pas par la NASA, d’intégrer le groupe international pour l’exploration spatiale en Anglais (International Space Exploration Coordination Group ISECG). Huit ans plus tard, c’est chose faite. L’agence spatiale chinoise était représentée à la dernière réunion virtuelle des 27 membres de l’ISECG du 30 novembre au 2 décembre 2021.

Une question lancinante à côté des projets d’exploration de la lune qui dessinent une compétition entre d’une part la Chine et la Russie et d’autre part les États-Unis (lire La station spatiale Tian Gong accueille trois spationautes chinois. Dans l’espace, comme sur terre, l’humanité avance en ordre dispersé), est celle des débris accumulés orbitant autour de la terre à des vitesses de l’ordre de 8000 m/s pouvant en cas de collision détruire un satellite.


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La vie et la trajectoire professionnelle de Ma Xingrui sont à la fois emblématiques de la modernisation de la Chine et du système méritocratique de promotion des élites par cooptation.

Né en 1959 dans le vieux centre industriel minier ayant prospéré autour du charbon à Shuangyashan, à l’Est du Heilongjiang, à 200 km de la frontière de l’Extrême-Orient russe de l’Oblast de Primorié, ses racines familiales sont au Shandong, dans le district de Yuncheng, 160 km au sud de Jinan.

Dans les années trente le grand-père avait émigré vers le nord-est pour fuir les dures conditions de vie et les faibles revenus de la campagne rocailleuse du Shandong.

En 1982, à 23 ans, Ma est diplômé de l’institut des ressources minières de Fuxin devenu l’Université de Technologie du Liaoning. A 29 ans, il adhère au Parti après avoir obtenu un doctorat de mécanique à l’Institut de technologie de Harbin. Trois ans plus tard, il y est nommé professeur, puis doyen de l’Institut de mécanique, avant d’en devenir le vice-président en 1996 à 37 ans.

La même année, il est nommé vice-doyen de l’académie des technologies spatiales (CAST) et responsable du projet de satellite expérimental « Shijian 5 实践五号 – SJ 5 - » lancé par une fusée Longe Marche 4B sur le thème de la détection de particules. (pour mémoire, la série des satellites expérimentaux « SJ » en est arrivée à « SJ 21 », lancé le 23 octobre 2021 par une fusée LM 3B pour évaluer l’impact des débris spatiaux et le moyen d’en atténuer les risques.)

Trois ans plus tard, il a alors 40 ans, Ma est promu n°2 de la CASC dont il deviendra le Directeur Général en 2007, à 48 ans, après avoir occupé le poste de PDG de la Sino Satellite Communication Company (satellites de communication géostationnaires) et travaillé aux missions lunaires. En 2012, ses succès lui ouvrent la porte du 18e Comité Central du Parti dont il devint un membre permanent.

2013 est une année faste et le tournant politique majeur de sa carrière.

Ma devient à 54 ans PDG de l’agence spatiale chinoise 国家航天局, Directeur de l’autorité de l’énergie atomique, vice-ministre de l’Industrie et du numérique et Directeur de la SASTIND, (State Administration of Science, Technology and Industry for National Defense, en Chinois 国家国防科技工业局). C’est au sein de cette structure qu’il fut le responsable de la première mission d’exploration lunaire Chang’e 3 du 14 décembre 2013.

Mais en même temps, en novembre de la même année, Ma, en dépit de ses succès professionnels, alors qu’il était devenu un des scientifiques de terrain les plus reconnus en Chine, s’apprêtait à quitter la sphère spatiale, pour être muté à Canton au poste de n°2 de la province, où il prit en même temps la tête de la Commission provinciale des affaires politiques et juridiques.

En mars 2015, à 56 ans, il était nommé n°1 du Parti à Shenzhen, pour succéder à Wang Rong proche de la faction Jiang Zemin, muté à la Commission consultative du Peuple chinois et dont la réputation avait été ternie par des rumeurs de corruption.

Peu après, en décembre 2016, il avait 57 ans, Ma devint gouverneur par intérim du Guangdong, contre la tradition voulant que les gouverneurs soient issus du tissu politique local. Moins d’un mois plus tard, le 23 janvier 2017, il en devenait le gouverneur de plein exercice, à la suite de Zhu Xiaodan.

Note(s) :

[1La « CASC. China Aerospace Corporation - 中國航天科技集團公司 » est une puissante entreprise stratégique d’État, employant près de 200 000 personnes, fondée en 1999.

Elle est principalement engagée dans la recherche, la conception et la fabrication industrielle de lanceurs spatiaux, de satellites, de véhicules cargos et de modules habités ayant pour mission la navigation spatiale, l’exploration de la lune et de l’espace y compris vers Mars, et la construction de la station spatiale chinoise.

A côté de la mission d’affirmer la puissance spatiale de la Chine, comportant aussi des recherches sur les matériaux innovants, les nouvelles énergies, la biologie, les télécom et l’imagerie spatiale, la CASC produit aussi la vaste panoplie de missiles stratégiques et tactiques de la 2e Artillerie dont les lanceurs longue portée sont le cœur de la dissuasion nucléaire de la Chine.


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