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›› Politique intérieure

Au Zhejiang, la pensée marxiste de Xi Jinping tente la mise aux normes du marché à l’aune des « caractéristiques socialistes »

Hangzhou (11 millions d’habitants), capitale du Zhejiang est située à 200 km à l’ouest de Shanghai, à l’extrémité sud du « grand canal » long de 1800 km qui la relie à Pékin, construit entre le Ve siècle av-JC et les Sui – 581-618 ap-JC -. La ville est depuis plus de 10 siècles l’un des plus célèbres et plus riches centres urbains de Chine. Marco Polo qui la visita plusieurs fois à la fin du XIIIe siècle sous la dynastie Yuan, la célébrait comme la « cité du paradis et la plus merveilleuse ville du monde ».

Aujourd’hui peut-être par référence à son passé glorieux dont les nombreuses traces attirent les touristes, elle construit une réplique des tours de Manhattan (Gate Towers, à droite sur la photo). Dotée de plusieurs zones de développement industriel et de hautes technologies, Hangzhou qui abrite des usines et des centres R&D de Motorola, Siemens et Nokia est le siège du n°1 de la vidéo-surveillance Hikvision, des produits de beauté Meili, des automobiles Geely et d’Alibaba, le géant chinois du e.commerce.

Récemment ce dernier, créé de toutes pièces par Jack Ma ancien professeur d’anglais ayant compris avant les autres le formidable potentiel commercial porté par la frénésie de consommation des internautes, a été mis « aux normes » du socialisme de marché au nom de la lutte contre les monopoles et l’abus de position dominante. Le risque de l’intention égalisatrice est qu’elle affaiblisse l’esprit d’entreprise ayant fait la richesse de la province.


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Nous le savons, l’épine dorsale du pouvoir communiste chinois porte un idéalisme englobant et centralisé dominé par la politique. Rien n’y échappe, depuis l’aménagement du territoire jusqu’à toutes les facettes de la vie du pays qu’il s’agisse de la respiration politique de la société civile jusqu’à l’université et le secteur artistique, en passant par l’écologie, la lutte contre les inégalités sociales et l’éradication de la corruption.

Dès lors a surgi la tentation omnipotente de créer de toutes pièces un espace territorial exemplaire à la fois protégé des interférences capitalistes où la population aux ambitions « normalisées » seraient d’autant plus facilement contrôlable que les écarts de revenus seraient réduits.

En septembre 2018, QC avait signalé qu’une telle expérience était en cours à Xiong’an, à 100 km au sud de Pékin : Xiong’an, le meilleur des mondes chinois.

Dans un article de « china-US Focus », du 20 avril 2018, Cheng Li et Gary Xie citaient une déclaration de Xinhua, précisant que, tout en accélérant la montée en puissance des zones de développement de la région Pékin – Tianjin – Hebei au nord 京 津 冀 au nord et celle du delta de la rivière des perles au sud, Xiong’an allait contribuer « à supprimer les disparités du développement entre les régions chinoises ».

Déjà, le réflexe englobant porté par un paradigme de pensée que l’article de China Focus avait relié à l’idée de « meilleur des mondes », mêlait l’aménagement du territoire et l’objectif de lutter non seulement contre la pollution, mais également contre la spéculation immobilière, principal responsable de la hausse exorbitante du coût des logements. Elle même, selon les économistes et les sociologues chinois, à l’origine de la chute de la natalité.

Le Zhejiang modèle du socialisme normalisé.

En désignant le Zhejiang comme une province pilote du « socialisme de marché aux caractéristiques chinoises » Xi Jinping, ici en visite dans une zone rurale excentrée, ambitionne de réduire les écarts de développement et les abus crées par les excès du capitalisme de marché.


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Le 17 juin, « Le vent de la Chine – VDLC - » (payant) signalait qu’explorant une nouvelle étape du projet de mise aux normes de la société et de l’économie, l’appareil avait le projet de faire de la province du Zhejiang, ancien fief politique de Xi Jinping, une « zone pilote pour la prospérité commune » (共同富裕, gòngtóng fùyù).

Le projet porte lui aussi la marque d’une vision prescriptive globalisante où les chiffres de développement et l’injonction de partage de richesses et de réduction des inégalités sont définis par le centre qui les exprime par un discours vertueux et volontariste.

Ce n’est pas tout. L’objectif fixé à la province n’est pas seulement « la prospérité commune », vieux concept maoïste, revisité par Deng Xiaoping qui, lui-même avait remis à l’honneur sa variante confucéenne de « société modestement aisée – 小康社会 - devenue populaire sous Jiang Zemin et Hu Jintao ».

La feuille de route donnée à Yuan Jiajun (袁家军), 59 ans, le très brillant secrétaire du parti du Zhejiang, ingénieur spatial formé en Allemagne qui fut Vice-Directeur de l’Aérospatiale chinoise (CASC 中國航天科技集團公司) et Directeur du programme des vols habités, est d’une extraordinaire densité.

Couvrant un vaste éventail de domaines, la liste des objectifs est longue : promotion de la marque « produit du Zhejiang 浙江 制造 » ; réduction de l’empreinte carbone ; meilleure circulation de la main d’œuvre par la suppression du Hukou (lire : Les embarras de la réforme du Hukou) ;

Amélioration de la connectivité vers les zones de développement adjacentes ; lutte contre la spéculation immobilière et les monopoles dont Jack Ma vient de faire les frais ; sans oublier la panoplie des objectifs sociaux au cœur des soucis d’équilibre budgétaire du pouvoir (salaire minimum, couverture médicale, retraites, aide aux personnes âgées et aux familles, à quoi s’ajoute le soutien à la natalité par l’augmentation du réseau de crèches, dernière priorité du pouvoir destinée à relancer la démographie.).

Pour mener à bien cette tâche pilote alliant l’aménagement du territoire à des objectifs de développements sociaux et humains d’une ampleur exceptionnelle, le choix du Zhejiang province en pointe, déjà parmi les quatre plus riches de Chine derrière les provinces de Canton, du Jiangsu et du Shandong, ne manque pas de pertinence.

Le Zhejiang (64,5 millions d’habitant), déjà parmi les moins inégalitaires du pays, abrite de nombreuses PME et une puissante communauté d’affaires privée, dont, au passage, sont issus 60% des 700 000 Chinois en France, venant notamment de la région de Wenzhou (lire la thèse de Zhi Pengli) et notre article : Le long chemin d’intégration des Chinois en France.

Pour le n°1 Yuan Jiajun, « une feuille de route » aux dimensions épiques.

Né en 1962 dans la province du Jilin (59 ans), membre du Comité Central depuis le 2017, le n°1 du Zhejiang est un homme brillant. Nommé à la tête de la province en 2020 après en avoir été le gouverneur, il est ingénieur de l’aérospatiale en partie formé au Centre aérospatial allemand de Cologne. En avril 2000, il a été nommé à la tête du programme de vols habités Shenzhou, dont il était le n°2 depuis 1995. Ayant étudié à l’Académie Chinoise des technologies de l’espace, il fait partie de l’équipe du programme spatial chinois dont Xi Jinping s’est rapproché parce qu’il estimait que ses membres étaient exempts de l’influence politique des faction rivales, rompus à l’action concrète et capables de prendre des décisions impopulaires.


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Quelle que soit la modernité qualitative de la province, les objectifs chiffrés fixés au n°1 Yuan Jiajun n’en sont pas moins un formidable défi.

Selon les termes de la directive en 12 points du Conseil des Affaires d’État, se réclamant de la « de la pensée de Xi Jinping du socialisme aux caractéristiques chinoises 以习近平新时代中国特色社会主义思想为指导 », il doit, d’ici 2025, augmenter le PIB par habitant de 30% pour le porter au niveau des économies « moyennement développées 中等收入 » (soit 20 000 $ / hab, approchant le niveau moyen européen de 23 000 $ - Statistique de 2020 -) ; et avoir réduit les inégalités villes–campagnes 城乡区域发展差距, 城乡居民收入和生活水平差距持续缩小.

Traduisant la volonté du n°1 d’affirmer sa pensée marxiste, la directive met l’accent sur l’amélioration significative de la protection sociale 和社会福利水平明显提升 et l’augmentation du niveau de vie des groupes à faibles revenus 低收入群体增收能力. Enfin, en 2035, la province devra avoir atteint la « prospérité commune - 基本实现共同富裕 - grâce, dit la directive, à un « développement de haute qualité 高质量发展 ».

On ne peut qu’être frappé par la rationalité normative de ce volontarisme vertical à grande échelle. Compte tenu du haut niveau de dynamisme de la province et de sa croissance (+3,6% en 2020 malgré l’épidémie et une perspective de +6,5% en 2021), et grâce à l’efficience de l’appareil, il n’est pas exclu que les objectifs, même ambitieux soient atteints.

Pour autant, le simple inventaire des écarts de développement entre les provinces suggère que la performance sera difficile à répliquer partout dans un contexte où les écarts de richesse qui s’étaient réduits de 2008 à 2015, augmentent à nouveau.

Au point que Pékin ne publie plus son indice de Gini qui révèlerait un retour au niveau d’inégalités d’il y a quinze ans. Estimé à 0,47 (zéro serait une égalité parfaite), il serait très supérieur à la moyenne des pays de l’OCDE (0,3) et à la France (0,29) (voir le dernier paragraphe sur la grande pauvreté).

Enfin, l’activisme centralisé du pouvoir manque peut-être que, par le passé, les principaux leviers de l’enrichissement et de la hausse du niveau de vie des habitants du Zhejiang furent avant tout l’esprit d’entreprise individuel et le dynamisme des entreprises privées qui, en 2020, comptaient pour 66,3% du PIB, 74% des revenus fiscaux, 80% des exportations, 87% de l’emploi.

L’objectif est d’éradiquer la très grande pauvreté .

Encore visible même dans la périphérie des grandes villes, l’extrême pauvreté est la première cible de Xi Jinping qui entend l’éliminer non seulement par souci social, mais aussi parce que son étalage public heurte sa vision d’une Chine puissante, modèle du socialisme global.


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Dans un article du journal Le Monde de novembre 2020, écrit depuis la province du Gansu dont le PIB de 134 Mds de $ est près de huit fois inférieur à celui du Zhejiang, Frédéric Lemaître faisait le point de la lutte contre la pauvreté en Chine.

En substance, les promesses sociales du pouvoir sont que chacun puisse se nourrir, se vêtir et bénéficier des « trois garanties » qui sont l’accès à une éducation obligatoire, à des services médicaux de base et à un logement. Selon les critères du parti, en Chine est « pauvre » celui qui bénéficie d’un revenu annuel inférieur à 4000 Yuan (674 US $).

Les responsables chinois eux-mêmes le reconnaissent : le seuil retenu est particulièrement bas. Alors que le revenu annuel médian en Chine est de 26 500 yuans (39 200 yuans - 6048 US $ - dans les villes et de 14 390 yuans - 2220 US $ - dans les campagnes), la barre internationale de 60% du revenu médian pour désigner la pauvreté devrait dans les campagnes être de 8600 yuan (1326 US $), plus du double de celui retenu.

Le calcul croise la déclaration du premier ministre Li Keqiang qui, lors de l’ANP en vidéo-conférence de mai 2020, avait déclaré que 600 millions de chinois soit 40% de la population vivaient avec à peine 1000 Yuans mensuels (140 US $).

En réalité écrit Frédéric Lemaître, « la Chine combat surtout la grande pauvreté rurale. Une tâche titanesque. Sachant que leur carrière en dépend, les responsables se mobilisent.

Dans les campagnes, chaque famille pauvre est étroitement suivie par les fonctionnaires » (...). Tandis que le volontarisme politique impose des transferts de richesses et d’investissements des provinces riches de la côte Est vers les pauvres de l’intérieur. Avec cependant des réticences et des lenteurs telles que, note Lemaître, « le mouvement n’est pas massif ». C’est une litote.

Le résultat est la persistance des migrations internes d’ouvriers qui ayant quitté leur province excentrée de l’intérieur pour les usines de la côte, envoient une partie de leur salaire à leurs familles. Par exemple, « dans le comté de Tanchang, 230 km au sud de Lanzhou, qui compte 300 000 habitants, 90 000 sont partis vers une autre province et ne rentrent au Gansu qu’une à deux fois par an. »

Tant que le parti ne s’attaquera pas à la « moyenne pauvreté », on peut douter que le volontarisme vertueux égalisateur exprimé au Zhejiang qui au passage porte le risque de brider l’esprit d’entreprise, parvienne à mettre un terme à ce dysfonctionnement socio-économique.

Ses racines sont en effet structurelles liées à la disparité régionale du développement. Celle-ci transparaît clairement dans les écarts des salaires garantis allant de plus ou moins 2200 Yuan (340 US $) sur la côte Est à à peine 1000 Yuan (143 US $) dans la plupart des zones rurales.


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