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Taïwan sujet d’une réaction enflammée de Wang Yi.
Andreas Kluth, ayant la double nationalité allemande et américaine, qui fut correspondant à Berlin et à Pékin et ancien éditeur du Handelsblatt Global, écrit dans un article de Bloomberg que « les dissonnances du voyage n’étaient rien comparées à celles qui s’exprimèrent à l’étape de Berlin. »
En arrière-plan explosif des tensions, le voyage le 30 août dernier à Taïwan de la délégation de sénateurs tchèques conduite par le président du sénat Milos Vystrcil. (Voir le § « Riposte taïwanaise en République tchèque » de notre article A Taïwan, la pandémie éclaire la brutalité de Pékin du 16 avril dernier).
S’adressant à la presse allemande le 31 août dernier, Wang qui répondait à une question sur le sujet, sortit de ses gonds pour menacer vertement le président du Sénat tchèque dont « la trahison » dit-il « faisait de lui l’ennemi des 1,4 milliards de Chinois ».
La fulmination du ministre provoqua aussitôt une réponse aigre de son homologue allemand Heiko Maas qui, à propos des relations dans le détroit de Taïwan, avait récemment noté en substance qu’au XXIe siècle, quelles que soient l’histoire et les revendications, les menaces militaires n’avaient pas lieu d’être.
A la colère de Wang Yi, il répondit avec une froideur qui tranchait radicalement à la fois avec la fureur du ministre chinois et avec les anciennes émotions conviviales du couple A. Merkel – Li Keqiang.
En Europe dit-il où les États membres respectent leurs interlocuteurs étrangers et attendent la même considération en retour, les menaces n’avaient pas leur place. Il ajouta, accompagné par le soutien de ses collègues européens, que l’Union Européenne refusera de devenir un enjeu de la rivalité sino-américaine.
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Observant l’ensemble de la tournée, on constate qu’à l’évidence Wang Yi habitué à des discours européens plus accommodants, fut pris de court par la somme des résistances à la Chine exprimées, non seulement lors des dialogues officiels, mais également par des manifestations anti-chinoises sporadiques qui l’accompagnèrent à presque toutes ses étapes.
Enfin c’est peu dire que l’échauffement de Berlin exprima un contraste avec les habituels échanges sibyllins de la diplomatie traditionnelle. Depuis des lustres en effet nombre de pays européens ferment les yeux face aux manquements de la Chine aux droits des individus et au droit international ; Dans le même temps, la plupart ne protestent que mollement aux profits que les entreprises et investisseurs chinois tirent de l’ouverture du marché européen, alors que la Chine ferme toujours une partie de son marché (annexe 4).
Au fond, la mauvaise ambiance du voyage qui ne parvint ni à corriger les conséquences des agressivités chinoises depuis 2018, ni à désolidariser l’Europe des États-Unis, même si la plupart des Européens disent refuser de se laisser embarquer dans les tensions sino-américaines, est le résultat d’une accumulation.
Les points d’échauffement vont l’intransigeance nationaliste chinoise en mer de Chine du sud et dans le Détroit de Taïwan attisée par des démonstrations de force, à la férocité de son approche commerciale, en passant par la sévère mise au pas des Ouïghour au Xinjiang et des démocrates à Hong Kong.
La prochaine étape de la relation Chine – Europe était prévue le 14 septembre à Leipzig. Mais le sommet qui devait finaliser l’accord sur les investissements en discussion depuis 2014, a été annulé. Pire, au lieu de faciliter encore plus l’entrée des capitaux chinois, Bruxelles et les pays européens ont commencé à les freiner.
L’impossible rattrapage de Yang Jiechi.
Il est permis de douter que le voyage éclair de Yang Jiechi, envoyé en Espagne et en Grèce du 2 et au 4 septembre dans deux pays de l’Europe du sud plus ouverts à la Chine, puisse réparer une relation dont les tensions sont récemment apparues au grand jour.
Venant du Myanmar où il se trouvait le 1er septembre pour les mêmes raisons politiques visant à tenir à distance les contrefeux de l’ASEAN résistant aux pressions de Pékin, il a, à Madrid et Athènes développé un discours convenu sur les avantages du multilatéralisme.
Alors qu’en Europe les dialogues et les coopérations de Pékin avec les pays d’Europe Centrale et orientale (groupe de Visegrad, États balkaniques, Pays Baltes) dont onze sont membres de l’UE, parfois critiques de la rigidité budgétaire de la Commission, apparaissent clairement à Bruxelles comme une stratégie du cheval de Troie visant à diviser l’Europe, Yang a appelé au renforcement du partenariat stratégique Chine – Europe que les coups de boutoir de Pékin sur le flanc sud de l’Union ont cependant contribué à fragiliser.
Au demeurant, ceux qui suivent de près la carrière et de Yang Jiechi et ses déclarations, notamment les pays de l’Asie du Sud-est savent que sa vision des relations internationales est articulée aux rapports de puissance.
En juillet 2010, lors d’une réunion de l’ARF (ASEAN Regional Forum) à laquelle il assistait en sa qualité de ministre des Affaires étrangères, il manifesta sa colère contre les riverains qui s’opposaient aux réclamations de Pékin.
S’adressant à son homologue singapourien, il laissa échapper « La Chine est un grand pays ; les autres sont des petits pays, c’est un fait ». Lire : China’s Missteps in Southeast Asia : Less Charm, More Offensive.
Ian Storey, expert de l’Asie du sud-est, chercheur à l’institut Yusof Ishak de Singapour qui rapportait l’incident dans « China Brief » du 17 décembre 2010, notait que le message brutal envoyé par Yang avait ranimé l’inquiétude des riverains.
Tous s’interrogèrent sur la sincérité des discours chinois évoquant le « développement pacifique de la région ». Dix ans plus tard, l’inquiétude n’a pas disparu. Elle est au contraire devenue le ferment des raidissement anti-chinois dans la zone. Lire : En mer de Chine du sud, les limites de la flibuste impériale chinoise.

