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En Norvège Hong Kong, Nobel et menaces de représailles.
A Oslo, l’étape suivante, le ministre a repris un ton polémique, mettant en doute l’origine chinoise du virus arguant que si Pékin avait été le premier à signaler la maladie rien ne prouvait son origine chinoise. « Nombre de rapports ont signalé le virus ailleurs qu’en Chine, peut-être même avant ».
Surtout, le 28 août, il exprima avec véhémence la nervosité offusquée de l’appareil quand, répondant à une question provocante sur l’éventualité de l’attribution du prix Nobel à un activiste de Hong Kong, il a mis en garde contre « la politisation du prix Nobel et les interférences dans les affaires intérieures chinoises. »
L’incident est l’occasion d’un retour en arrière sur la stratégie chinoise de la force et ses limites.
En Norvège, chacun garde le souvenir des représailles exercées par Pékin après l’attribution en 2010 du prix Nobel à l’activiste dissident Liu Xiaobo. Alors en prison pour « incitation à la subversion de l’État » où il resta jusqu’à sa mort en 2017, Liu payait le prix des sévères critiques politiques adressées au régime dont l’essentiel avait été relayé par Voice of America. Lir : La force du symbole de Liu Xiaobo et la crainte des influences occidentales.
Mais Pékin ne se contenta pas de « punir » Liu Xiaobo. Très vite le régime, ignorant la liberté académique du Comité Nobel, dirigea sa vindicte contre Oslo.
Après les menaces officielles exprimées avant même le choix du Comité dont Pékin qui sanctionne le gouvernement, ne reconnaît pas l’indépendance académique, des restrictions drastiques aux relations commerciales, culturelles, touristiques et politiques furent brutalement appliquées. Celles-ci qui gelèrent la relation au point que tous les contacts politiques furent coupés, restèrent en place sans faiblir jusqu’à ce qu’Oslo « rectifie sa position ».
Ce n’est qu’en 2016, après six années de gel et, suite à des gestes accommodants du gouvernement d’Erna Solberg, que la relation commença à se normaliser. Soucieux de préserver l’indépendance de l’institution, le gouvernement ne s’excusa pas pour l’attribution du prix Nobel, comme l’exigeait Pékin. Mais il fit le geste de refuser de recevoir les Dalai Lama.
C’était une première dans l’histoire de la Norvège. Madame Solberg, très critiquée par l’opposition, expliqua que c’était le prix à payer pour que la relation avec la Chine sorte « du congélateur ». Un « sacrifice » selon elle « nécessaire pour signifier aux Chinois que, pour nous, le dialogue avec eux est important ».
L’exemple de cette relation heurtée entre Oslo et Pékin est un cas d’école qui mérite d’autant plus attention qu’il est un épisode chimiquement pur de la démocratie coercitive articulée aux rapports de forces que Pékin affectionne et met en œuvre à un rythme élevé depuis 2018.
Un récent rapport de l’Australian Strategic Policy Institute (ASPI), d’autant plus intéressé par le sujet que Canberra est engagé dans un intense rapport de forces avec Pékin (annexe 3), montre que depuis 2010, le régime a mis en œuvre cette stratégie de l’intimidation 152 fois contre 27 pays, avec une accélération notable depuis deux ans.
Nuance intéressante, les rédacteurs du document précisent aussi que les représailles sont à géométrie variable. Logiquement la Chine ne les exerce pas quand elles nuisent à ses intérêts commerciaux. Ainsi contre l’Australie, elle s’abstient de cibler le minerai de fer ou la laine.
Plus généralement, chacun constatera que la force des vendettas dépend de la dimension et de la puissance de la cible.
En dépit des très féroces offensives que Washington ne cesse de lancer contre Pékin et ses intérêts, la dernière en date ayant directement menacé la survie de Huawei (lire : Huawei sévèrement touché, mais pas coulé. La guerre sera longue et difficile.), les officiels chinois restent ouverts à des négociations commerciales avec les États-Unis, même s’il est évident qu’ils n’en maîtrisent pas le rythme imposé par la Maison Blanche.
A Berlin, colère et crispations.
La dernière étape de la tournée fut Berlin. Elle fut très riche d’enseignements sur l’évolution radicale de la relation avec Pékin depuis l’époque où, peu soucieuse de solidarité européenne, Angela Merkel faisait avec le concours de Wen Jiabao puis avec Li Keqiang la promotion en Chine des machines-outils et des voitures haut-de-gamme allemandes. Lire : Chine – Allemagne – Europe. Le grand malentendu.
Un premier signe que le temps allait très vite se gâter eut lieu en 2016, quand le 23 mai, à la veille d’un nouveau voyage d’Angela Merkel à Pékin, la Frankfurter Allgemeine Zeitung commentait en première page une photo d’archives de Xi Jinping marchant aux côtés de la Chancelière en soulignant que la « Chine imposait d’importantes restrictions commerciales quand les industriels chinois faisaient librement leur marché en Allemagne. »
Anticipant que, cette fois, le dialogue avec Pékin ne serait pas harmonieux l’article était publié alors qu’en juillet 2015, le Bundestag avait adopté de nouvelles règles augmentant les pouvoirs de l’exécutif pour fermer la porte aux investissements étrangers.
Ciblant en réalité Pékin, les freins visaient à faire cesser les prises de participation de capitaux chinois dans les entreprises allemandes fabriquant des machines-outils haut-de-gamme.
Lors du 11e voyage en Chine de la Chancelière en mai 2018 (lire : Sous la « tempête Trump », les illusions chinoises de la Chancelière.), apparut soudain par le truchement d’un article du Global Times du 25 mai, le piège que l’opportunisme de Pékin tendait à l’Allemagne, à l’unité de l’Europe et à la solidarité atlantique.
En contrepoint, de la brutalité du Président Américain, l’auteur naïf, n’ayant à l’évidence ni le recul de l’histoire ni la connaissance des complexités européennes, exhortait l’Allemagne à « transcender les barrières idéologiques et géopolitiques » et à se rapprocher de la Chine.
La conclusion, confondante d’aveuglement sinocentré, renvoyait à la conception du régime puissamment nationaliste des « caractéristiques chinoises » où le droit s’efface non seulement devant la prévalence culturelle, mais également sous la pression des rapports de forces.
Exhortant Berlin à oublier « les règles occidentales » de protection de la propriété intellectuelle ou celles de l’OMC articulées au respect par tous du libre marché, l’auteur suggérait tout bonnement qu’en échange de l’appui chinois contre la brutalité de Trump, l’Allemagne abandonnât ses méfiances à l’égard de ce que l’auteur appelle les « valeurs chinoises ».
Avec en tête cet arrière-plan qui dessine une classe politique chinoise à la fois imbue de la puissance du pays et fermée aux réalités complexes de l’Union et de sa relation avec les États-Unis, férocement arc-boutée aux dogmes de souveraineté en mer de Chine du sud et dans le détroit de Taïwan, persuadée de la pérennité de son système politique pourtant infirme du peu d’attention aux droits des individus et à l’indépendance de la justice, on ne s’étonnera pas que l’étape de Berlin fut l’occasion d’un des incidents les plus enflammés de la tournée de Wang Yi, sèchement « recadré » par le ministre des Affaires Heiko Maas.

