›› Taiwan
La très sensible proximité stratégique entre Taipei et Washington.
Sur fond de nervosité grandissante de Pékin accentuant la tendance autocrate à promouvoir la réunification quels que soient les résultats des scrutins et des sondages révélant la désaffection croissante pour le Continent, la situation dans le Détroit est marquée par un rapprochement stratégique de plus en plus ostentatoire entre Taipei et Washington.
Signe évident que l’actuelle équipe de la Maison Blanche a tourné le dos à la prudence manifestée par ses prédécesseurs à l’égard de la Chine, le 23 août dernier, pour la première fois, le Directeur de l’Institut Américain de Taïwan Brent Christensen, plus haut représentant américain dans l’Île ayant rang d’ambassadeur, a participé avec Tsai Ing-wen aux cérémonies commémorant le bombardement de Jinmen par l’armée chinoise en août 1958 [2].
Le rapprochement stratégique s’exprime aussi par le rythme de ventes d’armes américaines à l’Île qui ne faiblit pas. Lire la deuxième note de notre article Guerre froide ? Guerre chaude ? Le risque des dérives somnambules § « Taïwan et l’incandescent nationalisme chinois. »
La correction de trajectoire de Washington tournant le dos à la prudence observée jusqu’en 2016 dans le Détroit pour ménager Pékin, accompagne et renforce la détermination de Tsai Ing-wen à hausser les enjeux de sa résistance à Pékin au niveau des principes universels de la démocratie menacée par le parti communiste chinois.
*
L’opposition du KMT en revanche, dont l’audience dans l’Île faiblit [3], met en garde contre le risque d’un dérapage militaire dont Taïwan ferait les frais.
Tout en sachant que Tsai Ing-wen ostracisée par le régime chinois n’en a pas les moyens, elle prône pour tenir à distance un engrenage néfaste, une stratégie moins dépendante de Washington et la réouverture de canaux de contacts directs avec Pékin.
La proposition est en réalité un appel à l’opinion pour qu’elle cesse de soutenir le DPP dont la politique est jugée dangereuse, et qu’elle en revienne à soutenir le KMT dont les relations avec Pékin sont un garde-fou.
A la mi-août 2020, l’ancien parlementaire Lin Yu-fang, aujourd’hui membre de la Division défense nationale et politique étrangère de la « Fondation Nationale pour la politique, centre de recherche affilié au KMT notait « Quand les éléphants se battent, l’herbe est piétinée ».
En alertant l’opinion sur les risques d’un rapprochement trop marqué de l’Île avec Washington, alors que la relation sino-américaine est effondrée, le parti nationaliste prend appui sur la crainte réelle des Taïwanais que la situation dérape vers un conflit.
Les menaces récurrentes de Pékin d’une réaction militaire nourrissent l’inquiétude. Elle monte chaque fois que les tensions dans le Détroit s’exacerbent autour de la question sensible de la souveraineté, quand bien même personne à Taïwan ou à Washington, y compris les plus radicaux du lobby taïwanais aux États-Unis, n’a jamais évoqué l’indépendance de l’Île.
La défiance des Taïwanais à l’égard du Continent augmente.
Si les élites politiques restent prudentes, dans l’opinion en revanche, les pressions produisent l’effet inverse.
L’obstination chinoise à négliger les verdicts électoraux en vertu de l’affirmation sans nuance du dogme de la souveraineté historique et culturelle du Continent, les féroces obstructions diplomatiques infligée par Pékin à Taipei et la récente répétition des démonstrations de force chinoises dans les parages de l’Île (franchissement de la ligne médianes du Détroit par les chasseurs de combat de l’APL, missions des bombardiers H6-Xian, transit de porte-avions, manœuvres aéronavales) contribuent, en dépit de l’anxiété, à renforcer les sentiments de défiance des Taïwanais à l’égard du Continent.
La tendance est confirmée par les sondages réguliers commandés par le gouvernement de Taipei. La première enquête publique menée depuis les présidentielles de janvier révèle en effet une augmentation significative du pourcentage de Taïwanais considérant que la Chine était « hostile » (不友善 – bu you shan) à l’égard du gouvernement (76,6%) et à l’égard de la population (61,5%).
Les pourcentages montrant une accélération de la défiance depuis 2016, sont les plus élevés depuis 10 ans. L’évolution défavorable est également perceptible quand on interroge les Taïwanais sur la manière dont ils voient les relations dans le Détroit.
Comparés à 2016, s’il est vrai que le pourcentage des Taïwanais favorables au statu-quo est stable à 84,4% (contre 86,7% en 2016), on note par contre un accroissement de +6,9% des réponses favorables à une avancée progressive vers l’indépendance (26,7%), tandis que le pourcentage de ceux qui souhaitent une indépendance immédiate a également augmenté de +2,8%, pour atteindre aujourd’hui à 9,3%.
Source : Mac.gov.tw, citée par Russel Hsiao dans une note de National Interest du 12 avril 2020.
Russel Hsiao souligne que la modification du sentiment des Taïwanais à l’égard de l’indépendance (prés de 10% en faveur d’une rupture immédiate et près de 30% pour une séparation à terme), est le résultat des incessantes pressions exercées sans nuance depuis 2016 par Pékin.
Alors que 91,5% se disent choqués par les pressions exercées par Pékin sur le réseau diplomatique de l’Île, l’évolution significative de l’opinion, en dépit des affirmations répétées de Tsai Ing-wen en faveur du statu-quo, est aussi la conséquence de la normalisation politique à Hong Kong.
Récemment 91,6% ont été ulcérés par la discrimination infligée à Taïwan par l’OMS et Pékin lors de la pandémie, alors que l’Île a réagi à l’épidémie avec une efficacité remarquable (495 cas, 7 décès, à la date du 9 septembre, soit l’un des plus faibles taux au monde par million d’habitants).
*
L’attitude négative des Taïwanais a l’égard des propositions chinoises de réunification a été confirmée par un autre sondage révélant que 90% des sondés rejettent la formule « Un pays deux systèmes ».
Le pourcentage de refus a significativement augmenté de 75,4% à 90% en 2020 depuis les propositions en 5 points de Xi Jinping [4] de Xi Jinping le 2 janvier 2019, lors de ses vœux aux Taïwanais. Lire : Les défis de l’obsession réunificatrice.
Un autre sondage exprimait un soutien de 86,4% à la déclaration de politique générale de Tsai Ing-wen du 11 janvier 2020, selon laquelle les relations dans le Détroit devraient reposer sur la volonté de paix, la démocratie, la réciprocité et le dialogue, tandis que 92,1% estimaient que l’avenir de l’Île devrait être décidé, non par un scrutin impliquant les Chinois du Continent qui assurerait arithmétiquement le triomphe de la réunification, mais exclusivement par un vote démocratique des 23 millions de Taïwanais.
*
La rigidité inflexible de Pékin qui renouvelle régulièrement ses menaces militaires pour dissuader une déclaration formelle d’indépendance, réussit certes à tenir à distance le tabou d’une rupture officielle. Mais, en même temps, l’accumulation insistante des pressions contribue à modifier sensiblement l’état de l’opinion et creuse l’écart entre l’Île et le continent.
Objectivement, les tensions qui montent depuis l’élection de Tsai Ing-we, harcelée sans répit depuis 2016, réduisent la possibilité d’une réunification pacifique. Si le régime continuait sur cette même pente à la fois humiliante et menaçante, il prendrait le risque, comme l’indiquent les sondages, que la mouvance indépendantiste se maintienne au pouvoir dans l’Île après 2024.
Note(s) :
[2] En août 1958, trois mois après le lancement du catastrophique « Grand bond en avant » qui provoqua au moins 30 millions de morts, Mao déclencha un intense bombardement des îles taïwanaises de Jinmen et Matsu situées en face de Xiamen et Matsu respectivement à moins de 10 et 20 nautiques du Continent.
Le pilonnage d’artillerie, qui constitue la 2e crise du Détroit, fut accompagné par d’intenses harcèlements aéronavals et déclencha une réaction du Président Eisenhower qui ordonna le renforcement de la 7e flotte et des missions anti-blocus pour garantir l’approvisionnement logistique de l’Île.
Des avions de chasse F-100D, F-101 et F-104 furent déployés dans l’Île tandis qu’une unité de l’aviation des Marines stationnée au Japon débarqua à Kaohsiung au sud de l’Île. Le 22 septembre, un mois après le déclenchement des attaques, eut lieu un combat aérien entre une trentaine de F-86 taïwanais équipés de missiles air-air Sidewinder avec une centaine de chasseurs Mig-15 et Mig-17 de l’armée de l’air chinoise.
Peu après, l’artillerie chinoise manqua de munitions. A partir d’octobre 1958, l’intensité des bombardements diminua. Par la suite les deux côtés du Détroit continuèrent à échanger des tirs d’artillerie dont les obus étaient chargés de tracts de propagande. Ce face-à-face dura jusqu’en 1979, année de la reconnaissance diplomatique de la Chine par Washington.
[3] Entre 2012 et 2020, l’audience du KMT dans les sondages est passée de 35,8% à 15,8%. Celle du DPP de Tsai Ing-wen progresse de 31,2% à 36,8%. Le pourcentage des indécis régresse de 41,8% à 37,8%. (Source Election Study Center)
Une enquête du Pew Research Center du 30 novembre 2019 révélait que les États-Unis avaient la faveur de 85% des Taïwanais pour les relations économiques et de 79% pour les relations politiques, contre respectivement 32 et 36% se déclarant partisans de relation avec la Chine.
[4] 1) La réunification est une tendance historique ; 2) Elle se fera par le truchement du schéma « Un pays, deux systèmes ; 3) Sans ingérence extérieure ; 4) A la suite d’une consultation électorale des Taïwanais et des Continentaux ; 5.- Elle garantira le mode de vie des taïwanais
