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›› Politique intérieure

La chute énigmatique et embarrassante du Général Zhang Youxia, premier militaire du pays

Nettoyer les écuries d’Augias.

Xu Caihou à gauche et Guo Boxing deux figures parmi les plus corrompues éliminées par Xi Jinping. Le premier est décédé d’un cancer de la vessie ; le 2e est en prison à vie.


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A son arrivée à la tête de l’appareil en 2012, Xi Jinping fut confronté à la puissance politique, d’État dans l’État de la commission militaire centrale d’autant plus intouchable que de 1983 à 1990, elle avait servi à Deng Xiaoping de position retranchée pour extraire le pays du radicalisme idéologique de Mao.

Le « Petit Timonier » navigua d’abord habilement entre, d’une part, les tenants de la ligne politique inflexible comme Li Peng, Chen Yun et Yang Shang Kun alors président de la République, et d’autre part, les forces prônant la sincérité et l’ouverture dont le flambeau fut Hu Yaobang. (lire : L’obsédant héritage de Hu Yaobang) ou Zhao Ziyang (lire : Le défi d’outre-tombe de Zhao Ziyang menace-t-il le Parti ?).

Mais la conscience marxiste-léniniste inflexible de Deng, garante de l’absolu « rôle dirigeant du Parti », le poussa le 4 juin 1989 à une extrémité dont le souvenir hante toujours les militaires chinois. Il noya dans le sang par l’engagement brutal sur la place Tian An Men de l’équivalent d’une division blindée, la protestation des étudiants qui, à la suite de la mort de leur mentor Hu Yaobang, le 15 avril 1989, réclamaient la 5e modernisation démocratique du pays.

Presqu’un quart de siècle plus tard, à son arrivée à la tête du Parti à l’automne 2012, Xi Jinping trouva le pouvoir parallèle de l’armée, resté intact. Plus encore, il avait proliféré sans mesure dans tout le pays par un enchevêtrement d’innombrables tentacules affairistes.

Sous Jiang Zemin et Hu Jintao écrit le général Henri Eyraud ancien Attaché de Défense à Pékin, auteur de « La réforme autoritaire » Ed. Bleu de Chine, 2001, créateur de Question Chine, « Les régions militaires et les grandes unités de l’ALP se sont lancées sans limites dans des activités commerciales et de services de grande envergure. » (…), extrait de « L’armée chinoise au cœur du système » (avril 1997) (lire : L’armée chinoise au coeur du système).

(…) Henri Eyraud poursuit son constat funeste révélant le fossé existant entre l’APL et une armée moderne, normalisée et professionnelle : « L’armée de l’air créait les nouvelles sociétés de transport aérien civil, la marine, des sociétés de transport fluvial et de cabotage, l’armée de terre des entreprises de travaux publics ou de transport. Toutes essayaient d’investir dans les industries de transformation et les technologies nouvelles, plus récemment encore dans le développement des réseaux de téléphone mobile. »

« Tout étant permis, l’armée et la police développèrent aussi – surtout dans le Sud – certaines activités plus discutables, voire franchement inavouables : hôtellerie, bars karaoké, contrôle de réseaux de prostitution ou de contrebande, etc. »

Ainsi décrite, la situation conduisit logiquement Xi Jinping, le 15 mars 2014, à la brutale offensive publique de l’arrestation télévisée de général Xu Caihou, 徐才厚, Vice-président et Chef du département politique de la Commission Militaire Centrale, alors qu’il se mourrait d’un cancer de la vessie à l’hôpital militaire 301, dans le district de Haidian au nord-ouest de Pékin (lire : Coup de balai à la tête de l’APL).

La spectaculaire arrestation de Xu Caihou, fut suivie en février 2015, par la mise en examen pour corruption du Général Guo Boxiong 郭伯雄 déjà à la retraite depuis 2013.

Lui aussi avait été membre du Bureau Politique et premier militaire du pays au poste de Vice-Président de la CMC (2003-2013), après avoir servi à la tête de grandes unités opérationnelles, y compris le 47e groupe d’armées, comptant 90 000 hommes, dont le cœur est à Lanzhou. A ce titre, preuve qu’il avait la confiance de la hiérarchie, il avait la charge de la défense du nord-ouest et de la vigilance contre « les séparatistes » qui désignent le Xinjiang comme le Turkestan oriental, pourtant complètement passé sous la domination des Qing (1644-1911) en 1750.

En somme la destitution brutale de Zhang Youxia est un des points d’orgue de la normalisation de l’APL en force militaire opérationnelle moderne voulue par Xi Jinping soucieux de la dépouiller de son pouvoir occulte retranché au sein de la Commission Militaire centrale.

La CMC réduite à néant. Dangereuse fuite en avant.

Le général Zhang Sheng Min est le seul survivant de la CMC. Nommé le 23 octobre 2025, Commissaire politique de longue date, sa fonction n’est pas opérationnelle mais disciplinaire. Sa mission traquer les corrompus et le manque de loyauté à Xi Jinping.


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Après la récente vague de destitutions spectaculaires (Li Shangfu, Ancien ministre juin 2024, He Weidong ancien Vice-président de la CMC et Miao Hua Amiral Directeur du département politique de la CMC, tous deux révoqués en octobre 2025 et Zang Youxia et Liu Zhenli destitués dans la même charrette en janvier 2026), la Commission Militaire Centrale, creuset de l’ancien pouvoir occulte au sein de l’APL vidée de ses membres, est réduite à la portion congrue d’un seul survivant.

Encore s’agit-il du Général Zhang Shengmin 张升民, 68 ans, nommé le 23 octobre 2025, par Xi Jinping pour dénoncer ses pairs, alors que le Bureau Politique lui-même a, au passage de ce vaste coup de balai, été débarrassé des deux seuls militaires présents Zhang Youxia et He Weidong, aujourd’hui aux arrêts avec tous les autres.

Après une carrière presque exclusivement centrée sur la fonction de Commissaire politique de la force missiles (ancienne 2e artillerie), Zhang Shangmin est le seul rescapé de la purge. Cumulant désormais les fonctions de premier militaire du pays et de Secrétaire de la Commission d’inspection disciplinaire de la CMC, il est à l’origine de la dernière vague de destitutions.

L’obsession de Xi Jinping qui, sans y parvenir, vise depuis douze ans à nettoyer complètement l’APL de toute trace de corruption dans le but d’en faire une force moderne et fiable aux ordres du Parti, porte en elle, par la répétition scabreuse et désespérante des destitutions, le poison délétère de la défiance généralisée qui ne peut que miner la cohésion et l’efficacité au combat des armées chinoises.

Le 26 janvier, Deng Yuwen, 邓聿文 politologue chinois, essayiste, ancien éditeur du Study Times 学习时报 organe officiel de l’École Centrale du Parti, contraint de se réfugier avec sa famille aux États-Unis, après avoir écrit que la Chine devrait abandonner son soutien à la Corée du Nord, faisait le point dans « Forgeign Policy », des probables effets néfastes des purges incessantes.

Il relevait notamment que cette fois, l’accusation renvoyait non seulement à la corruption dont il reconnait lui-même qu’elle est endémique, mais surtout à une lutte de pouvoir avec Xi Jinping lui-même dont la réalité est clairement apparue dans un communiqué du porte-parole de l’APL.

Pour ce dernier qui s’exprimait au nom de la hiérarchie alignée sans réserve au Parti, Zhang et Liu avaient « gravement bafoué et sapé le système de responsabilité ultime qui incombe au président de la CMC » et, par la même ils ont menacé « le leadership absolu du Parti sur les forces armées ». Tout est dit ; Xi Jinping qui ne tolère aucune critique se sentait menacé dans son pouvoir absolu.

Une rupture de l’armée avec Xi Jinping ? A propos de Taiwan ?

La question essentielle restée opaque est quel était l’objet de cette dissension entre les chefs militaires et Xi Jinping ?

Nombre d’analystes qui sans preuves tangibles, tentent de lire dans les feuilles de thé, avancent que Zhang Youxia et Liu Zhenli, deux militaires ayant connu l’expérience du feu faisaient, à l’inverse des jeunes turcs va-t’en guerre, partie des responsables militaires ayant régulièrement mis en garde contre les risques de l’agressivité de l’APL dans le Détroit de Taïwan et en Mer de Chine du sud.

L’hypothèse a déclenché des avalanches de commentaires sur les risques aggravés ou non de conflit dans le Détroit. La mise à l’écart des officiers les plus pragmatiques opposés à une action de force pourrait en effet ouvrir une période d’incertitude et accroitre les risques d’une erreur de jugement, par des « jeunes turcs » courtisans aux tendances belliqueuses attisées par le refus du Président taïwanais, Lai Qing De de reconnaitre le consensus d’une seule Chine.

La décision finale appartiendra à Xi Jinping dont il n’est pas certain que, sans le secours de ceux qu’il vient d’éliminer, il puisse résister aux va-t’en guerre. Heureusement il lui restera le garde-fou de la cohorte des retraités qui pourraient modérer tout aventurisme.

Enfin, pour sortir de la pensée à la fois désespérante et insultante que toutes les hiérarchies militaires chinoises ne seraient que corrompues, dépourvues de la moindre conscience nationale, et même de l’éthique des exigences militaires à l’égard des ordres dangereux du pouvoir politique, il faut se souvenir de la rébellion des généraux de l’APL qui refusèrent d’intervenir à Tian AnMen contre les manifestants, le 4 juin 1989.

Souvenir de quelques chefs rebelles lucides.

Extrait de la vidéo devenue virale du procès en cours martiale du général Xu Qinxian 徐勤先 qui, le 4 juin 1989, refusa d’engager la 38e armée dans Pékin. Elle circule sous le titre 抗命军 长 – le général qui a refusé les ordres.


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Le 18 mai 1989 le général Xu Qinxian 徐勤先 commandant le 38iéme Armée stationnée dans les faubourgs de Pékin, décédé en 2021 à l’âge de 81 ans avait refusé d’engager ses troupes contre les étudiants.

A son procès il avait déclaré : « L’armée populaire n’a jamais été utilisée pour réprimer le peuple dans son histoire, je refuse absolument, préférant être décapité plutôt que de devenir un criminel de l’histoire. » Il avait été aussitôt été demis de son commandement et condamné à cinq ans de prison.

Il ne fut pas le seul. Le 20 mai sept généraux dont six à la retraite et un en activité signèrent une pétition demandant que l’APL n’entre pas dans Pékin. Tous étaient des hommes d’expérience ayant eu d’éminentes responsabilités dans l’APL. Certains avaient connu la Longue Marche, la plupart la guerre civile, la lutte contre le Japon. Certains la guerre de Corée.

Il s’agissait de Zhang Aiping, ancien ministre de la Défense, Yang Dezhi, ancien chef d’état-major, suivis des généraux Ye Fei, ancien commandant de la marine et gouverneur du Fujian, Xiao Ke, ancien vice-ministre de la défense et très respecté Directeur de l’académie militaire, Chen Zaidao, ancien commandant de la région militaire de Wuhan, Song Shilun ancien président de l’Académies de Sciences Militaires, vétéran de la guerre contre le Japon, de la guerre civile et de la guerre de Corée, et Li Jukui, vétéran de la Longue Marche, ancien ministre du pétrole.

Le plus malin fut le jeune général d’active Xu Feng Commandant de la 116e division de le 39e Armée. Sans opposer un refus catégorique, mais feignant une panne radio pour éviter les ordres de ses supérieurs, il n’a pas mené ses troupes dans le centre de Pékin. Il avait quand même été démis de ses fonctions.

Enfin, relançant en Chine le débat sur la légalité des ordres militaires et le dogme souvent contesté dans l’histoire récente de l’allégeance de l’APL au Parti plutôt qu’au peuple et à la Nation, en novembre 2025, un anonyme a mis en ligne les six heures de vidéo du procès en cour martiale du général Xu Qinxian en 1990.

Alors que 37 ans après, les discussions sur le massacre de Tian Anmen par l’APL, sont toujours strictement censurées, le pavé dans la marre a mis mal à l’aise le dogmatisme rigide du parti.

Une des réponses du Général Xu que l’actuelle direction politique pourrait méditer fut parlant des manifestants de Tian An Men « Je voulais que cela se gère mieux » (…) « Qu’on le règle correctement, qu’on évite le conflit, qu’on évite l’effusion de sang. [Mais] vous avez amené des armes, des chars, des véhicules blindés, des mitrailleuses. »


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