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Vers des bases navales chinoises sur l’Atlantique.
Du 8 au 13 juillet 2023, trois bâtiments de guerre chinois dont le destroyer lance-missiles DDG 162 Nanning 南宁, 7500 tonnes équipé de 64 systèmes de lancement vertical de missiles anti-aériens HQ-9, antisurface YJ-18 et anti-sous-marin CY-5 étaient en escale à Libreville au Gabon. Le passage témoignait de l’intérêt de la marine chinoise pour la façade atlantique de l’Afrique. S’il est exact que Pékin a manifesté son intérêt pour l’installation d’une base au Gabon, pour l’heure le projet le plus abouti semble être celui d’une base à Bata en Guinée équatoriale, entre le Gabon au sud et le Cameroun au nord.
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L’histoire qui débute au milieu des années 2000 est en effet un jalon de la bascule stratégique du modèle purement économique de la Chine-Afrique vers le paradigme plus vaste d’une ambition stratégique dont l’Afrique serait un des points d’appui. Le rappel historique illustre aussi le schéma de rapport de puissance du fort au faible qui fonde la stratégie d’influence de Pékin.
Au milieu des années 2000, soulevant quelques frustrations stratégiques à Washington dont les groupes pétroliers furent à l’origine de la découverte et de l’exploitation du pétrole de Guinée équatoriale, la Chine était devenue le principal partenaire de développement du pays.
En 2006, l’Exim Bank chinoise et le gouvernement de Guinée équatoriale signèrent un accord de crédit de 2 milliards de dollars adossé à la manne pétrolière pour la transformation en port en eau profonde du site de Bata, la capitale économique du pays peuplée de 800 000 habitants. Confiée au groupe public « China Communications Construction Company 中国交通建设 », la modernisation du port fut achevée en 2014.
Son inauguration officielle eut lieu en 2019 par le chef de l’État, Théodoro Obiang Nguema, 82 ans cette année. Ancien militaire, en fonction sans interruption depuis 1979 après un coup d’État contre son cousin Francisco Macias Nguema, l’homme est un dictateur sans scrupule, régulièrement cité par les ONG des droits pour ses abus criminels et le système de corruption généralisée qui soutient son pouvoir.
Entretemps, la baisse des revenus du pays due au coulage des actifs de l’État, à la mauvaise gestion et à la chute des prix du pétrole creusèrent les déficits systématiquement comblés par un alourdissement des dettes à la Chine.
En 2019, Malabo intégrait le projet des Nouvelles Routes de la soie, autorisant Pékin à établir une zone économique spéciale et le groupe de télécoms Huawei accusé en Occident d’être un canal d’ingérence de Pékin (lire : Guerre totale contre Huawei. Les intérêts américains en Chine menacés. Sévère discorde entre Pékin et Washington) à installer une connexion par fibre optique, tandis que les compagnies de travaux chinoises construisaient des campus à Malabo et Bata.
En 2020, Pékin devenu le principal partenaire du pays dans la lutte contre la pandémie de covid-19, donna au gouvernement Obiang 100 000 doses de vaccins Sinopharm, puis, tirant profit de l’urgence, lui vendit - le sens des affaires chinois n’est jamais loin - 500 00 doses supplémentaires.
Résultat, en 2021, la dette de la Guinée équatoriale aux banques chinoises s’élevait à environ 49,7% du PIB du pays, limitant drastiquement les choix souverains de Malabo.
Aujourd’hui, en dépit des efforts de séduction déployés à la dernière minute par les États-Unis en Guinée équatoriale, culminant avec la visite du principal conseiller adjoint américain à la sécurité nationale Jonathan Finer pour discuter en apparence de la sécurité maritime, en réalité pour tenter de dissuader Malabo de céder aux sirènes financières chinoises, le gouvernement Obiang semble toujours retenir l’option d’autoriser la marine de l’APL à s’installer à Bata.
Autre sujet de tensions entre les Occidentaux et la Chine, le projet d’une autre base navale chinoise à Port Gentil au Gabon.
Dans ce cœur de la France Afrique fortement bousculé par les séductions chinoises, son principe avait été négocié par Ali Bongo avant sa destitution en août 2023, par le coup d’État du Général Brice Oligui Nguema.
Source d’inquiétude pour Washington et Paris qui tentent d’enterrer le projet, le 4 septembre dernier, le Général Nguema qui avait été reçu à l’Élysée le 31 mai 2024, il y a seulement 4 mois - au passage une volte-face de Paris après les « fermes » condamnations du coup d’État de 2023 - était en visite à Pékin à l’invitation du Président Xi Jinping.
Convié au 9e Forum Chine-Afrique, le général putschiste était, comme tous ses homologues du continent, en quête d’investissements « gagnant- gagnant » prodiguées par les banques chinoises.
Les anciennes cartes sont biaisées et le vent des influences a tourné.
Lors du coup d’État du 30 août 2023 ayant destitué Ali Bongo, héritier d’une famille qui fut longtemps le principal relais grassement rémunéré de la France-Afrique, Pékin, fidèle à son principe de non-ingérence s’était, contrairement aux premières condamnations occidentales, dont celle de Paris, montré conciliant.
A la sortie de l’audience avec le nouvel homme fort du Gabon, l’ambassadeur Li Jinjin avait déclaré « Entre le Gabon et la Chine, il existe une très bonne relation. Si le Gabon traverse une transition politique, il n’existe pas pour autant de transition entre le Gabon et la Chine ».
Enfin, signe que la rivalité sino-américaine n’a pas de cesse et ne se limite pas à l’Asie-Pacifique, la visite à Pékin du Général Brice Oligui Nguema faisait suite à sa rencontre à Libreville, le 17 juillet dernier avec Kurt Campbell, le Secrétaire d’État adjoint venu lui aussi au Gabon pour tenter de tenir à distance le projet de base navale chinoise au Gabon.
Le dessous des cartes des affichages spectaculaires.
Pour autant, s’il est vrai qu’en 2000 le surgissement lors du premier forum de la « Chine–Afrique » avait diffusé un vent d’émancipation anticoloniale, il serait illusoire de croire que tous les chemins de Pékin sur le Continent seraient bordés de roses.
Il y a en effet quelques nuances entre, d’une part, la réalité d’une Afrique aux arrière-plans culturels et historiques très loin d’être homogènes, dont les situations politiques et économiques sont contrastées et, d’autre part, le discours de Xi Jinping qui, promettant de hausser toutes les relations bilatérales au niveau « stratégique », affirma que les échanges Chine–Afrique étaient à « leur meilleur niveau historique. »
S’il est exact que le total des dettes du Continent dues à la Chine approche les 90 milliards de $, certains pays sont plus endettés que d’autres. L’Angola, l’Éthiopie, le Kenya, la Zambie, le Nigeria qui cumulent à eux seuls près de 50 milliards de débits aux banques chinoises sont engagés dans des trajectoires politiques contrastées avec des défis spécifiques impossibles à traiter selon un schéma rigide applicable à tous.
C’est bien pourquoi, le pragmatisme des acteurs les a cette fois conduits à traiter le particularisme de leurs relations bilatérales par des réunions restreintes derrière le rideau des affichages spectaculaires des grand-messes collectives.
Pour échapper aux critiques sur le gigantisme des projets dont la rentabilité a été mal calculée, Pékin a ostensiblement réduit leur taille et promis d’accorder plus d’importance aux volets humains et sociaux de la coopération. Mais des interrogations subsistent sur la trajectoire des financements annoncés et l’état réel d’avancement des projets dont la gestion est restée opaque.
Enfin avec les critiques récurrentes sur le piège des dettes non remboursables, le déséquilibre du commerce reste l’un des principaux points d’achoppement des relations, au milieu de quelques malentendus sur l’ampleur réelle des investissements de la Chine en Afrique comparés à ses engagements ailleurs dans le monde.
Pour Xavier Aurégan, docteur en géographie-géopolitique de l’Institut français de géopolitique, auteur de « Chine puissance africaine », dernier livre sur le sujet paru chez Armand Colin en juin 2024, l’influence de Pékin en Afrique ne se mesure pas à l’aune de ses investissements qui, par prudence, restent très en-dessous de 3% de ses engagements dans le monde, quand ils représentent plus de 63% en Asie-Pacifique.
Même le critère de l’ampleur des prêts accordés n’est pour le moment plus pertinent puisqu’après le pic de 2016 où ils étaient à 26 milliards de $, ils sont tombés à 1 milliard avant de repartir faiblement à la hausse pour atteindre 3 milliards en 2023. Conscient de la mauvaise image donnée par cet effondrement, le Président Xi Jinping a, dans son discours du 5 septembre, promis de les relancer rapidement [3].
En revanche, le cœur de la puissance de la Chine en Afrique – qu’elle considère toujours comme un réservoir de matières premières et un marché pour ses exportations à faible valeur ajoutée - reste sa capacité à décrocher en moyenne plus de 30% des contrats d’infrastructure mis sur le marché dans tout le Continent.
Réalisés par ses entreprises de BTP publiques ou privées dont les travaux (routes, voies ferrées, centrales électriques, infrastructures portuaires, projets immobiliers) ils sont au cœur de l’aménagement des territoires africains.
Dernier point, l’augmentation de l’empreinte chinoise se mesure aussi à l’aune du commerce Chine-Afrique dont la valeur totale est passée de 11,67 milliards de $ en 2000 à 282 milliards de $ en 2023.
Dans ce contexte d’augmentation rapide des échanges, multipliés par vingt en un quart de siècle, même réduit en 2023, conséquence de l’augmentation des achats chinois en Afrique, le déficit commercial des pays africains qui approche les 100 milliards de $, reste une source de frustrations des élites africaines.
Le 2 septembre en amont du forum, le président sud-africain Cyril Ramaphosa a regretté que la Chine n’ait pas tenu sa promesse du 8e forum d’acheter 300 milliards de $ d’exportations africaines ; Il a en même temps exprimé au président chinois l’urgence à la fois de réduire le déficit commercial avec la Chine et de réexaminer la structure des échanges.
« Nous appelons à une production manufacturière plus durable et à des investissements créateurs d’emplois » a-t-il dit dans un contexte où le déficit commercial sud-africain avec la Chine, a atteint 13 milliards de $ en 2023, tandis que le stock des prêts chinois à l’Afrique du Sud estimé à 3 milliards de $, soit moins de 3% de sa dette totale, quand les créances chinoises de l’Angola, le pays africain le plus dépendant de la Chine représentent près de 35% de sa dette totale, ce qui donne à Pretoria une marge de manœuvre politique que d’autres plus dépendants des finances chinoises n’ont plus.
Note(s) :
[3] Depuis le sommet inaugural du forum Chine-Afrique en 2000, Pékin a engagé plus de 170 milliards de dollars en subventions et prêts aux pays africains. Pour relativiser les récentes inquiétudes sur la chute catastrophique des investissements que Xi Jinping a promis de corriger, rappelons qu’en décembre 2023, 44 des 54 pays africains avaient intégré le projet des « Nouvelles routes de la soie » à l’origine de 2,5 fois plus d’investissements chinois dans les infrastructures africaines que tous les pays occidentaux réunis.

