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›› Politique intérieure

Faces cachées et risques de la mise au pas des groupes numériques

Une société saturée de compétions.

Le premier facteur sous la surface est de nature « psycho-sociale ». Très attentif à la jeunesse qu’il cherche à rallier politiquement, le Parti a noté que, sous la surface, sont récemment apparus des mouvements et façons de penser plus tout à fait en phase avec l’ambiance ultra-concurrentielle, fond de tableau impitoyable de la nébuleuse des affaires privées.

Dans son livre paru en 2020 « La méthode par soi-même – 把 自己 作为 方法 - » le jeune journaliste Wu Qi, décrypte les travaux de Xiang Biao, anthropologue et sociologue, né et éduqué en Chine, aujourd’hui professeur à Oxford et à l’Institut Max Planck d’anthropologie sociale de Halle près de Leipzig.

L’ouvrage décrit notamment les très féroces compétitions à l’œuvre dans la société chinoise : « A l’étage inférieur de la société, on espère toujours changer le destin de sa naissance, mais les classes moyennes et supérieures qui ne regardent plus tellement vers le haut, sont saisies par l’angoisse profonde de tomber vers le bas. Leur plus grande peur est peut-être de perdre ce qu’ils ont déjà. » (…) « Du coup, quelle que soit la classe à laquelle on appartient, le sentiment qui domine est l’angoisse ».

Un mouvement de pensée est né qui rejette ce fatalisme du tourment et de l’inquiétude frappant ceux qui se battent pour se hisser vers le haut, tandis que les nantis arrivés aux étages supérieurs se crispent pour ne pas « dévisser ». Refusant la dictature de la compétition sans nuance qui saisit tous les jeunes depuis la période scolaire et se prolonge dans les foires d’empoigne professionnelles, ils ont inventé le concept « d’involution », surgi par contraste avec celui « d’évolution » ou de « progrès ».

Traduit en Chinois par 内卷 - nei juan -, l’idée est celle d’une société où les travers de la compétition à outrance s’alimentent les uns les autres, jusqu’à former un piège dont il est impossible de s’extraire.

Du coup, la charge violente contre les géants du net, symbole de réussites, fruits de féroces compétitions, rencontre un écho favorable dans une partie de la jeunesse dont l’état d’esprit croise les tenants de l’idéologie de l’apathie, symbolisée par le mouvement - 躺平 – Tang Ping – rester à plat - » (lire : Le très faible enthousiasme pour la « politique des trois enfants »).

Contrôler le capital, dynamiser l’industrie et réduire les inégalités.

Le deuxième fondement de la charge contre les grandes fortunes du numérique dont il arrive que l’influence se propage à l’étranger, est à la fois clairement socio-économique, porté par la volonté de réorienter les capitaux vers la production industrielle pourvoyeuse d’emplois ; elle est aussi idéologique, directement lié à l’état très inégalitaire de la société, une des préoccupations essentielles de Xi Jinping qui, à ce sujet, revisite ses convictions marxistes.

Non pas que l’actuel n°1 serait aussi radical que Mao qui condamnait avec suspicion tout mercantilisme « persuadé que même l’application du principe “à chacun selon son travail“ ou le développement de la petite production, faisaient le lit du capitalisme, l’économie marchande ayant par principe un fort pouvoir de corrosion » (voir « Renverser ciel et terre » Une plongée saisissante dans la tragédie de la révolution culturelle).

Mais, si on se souvient que Xi Jinping s’applique depuis qu’il est au pouvoir à régénérer la doctrine marxiste de l’appareil pour en garantir la prévalence politique contre toutes les menaces externes ou internes, on ne peut pas évacuer l’idée que, comme Mao, il considère que l’économie marchande a un fort pouvoir de corrosion, pouvant, de fil en aiguille, conduire à une pensée révisionniste portant le risque d’affaiblir le Parti.

Quand Xi Jinping a déclenché sa féroce charge contre le milliardaire Jack Ma brutalement remis dans l’axe, il avait certainement en tête à la fois les écarts de revenus, les 600 millions de Chinois vivant avec moins de 200 $ par mois et, peut-être par dessus tout, le spectre de la chute du Parti communiste de l’URSS, dont Mao disait qu’elle avait été causée par une fracture entre le peuple et les élites.

Mais quelles que soient les causes politiquement rationnelles ou, celles psychosociologiques, sous la surface, la sévère brutalité de la manœuvre pourrait provoquer des effets indésirables.

La mise au pas aura t-elle des conséquences ?

Le 30 juillet, Nathaniel Taplin, ancien de Reuters Shanghai et de la société d’analyse financière Gavekal Dragonomics de Hong Kong, analysait dans le Wall Street Journal les possibles contrecoups de l’offensive du Parti contre les géants du numérique.

Après avoir rappelé que l’une des principales causes de la charge agressive contre les plateformes numériques pourrait être l’amertume de l’exécutif que l’avalanche financière baignant le numérique en ligne ne soit pas plutôt dirigée vers les secteurs concrets que sont les microprocesseurs, la robotique et les nouveaux matériaux, Taplin pointe le risque.

Il consiste à avoir mis en danger un des secteurs les plus lucratifs, les plus vibrants et pourvoyeurs d’emplois de l’économie, pour un objectif aléatoire. Celui de tenter, peut-être sans succès, de mettre à flot les industries nationales des microprocesseurs et de la robotique.

La tâche sera en toutes hypothèses complexe, tant leurs structures étatiques trop lourdes paralysent leur compétitivité face aux étrangers ultra performants que sont, par exemple dans le secteur des « chips » le Coréen Samsung, les Américains Intel, Qualcom et Broadcom ou encore le Taïwanais TSMC, dans un palmarès où, dans les dix premiers fabricants, ne figure aucun chinois [2].

En comparant les retours sur investissements par secteurs, on constate qu’ils sont très nettement à l’avantage des plateformes numériques qui sont aussi d’importants créateurs d’emplois du secteur des services. Entre 2016 et 2020, la moyenne des retours pour Alibaba et Tencent fut de 18,9%, contre seulement 3,6% et 7,4% pour les fabricants de microprocesseurs SMIC et Hua Hong.

Pour le fabricant de batteries Contemporary Amperex Technology (CATL) les résultats sont meilleurs à 15,5%, mais ils sont tombée à 10% après la fin des subsides publics en 2019 et l’ouverture du marché aux concurrents étrangers. Si dans les dix années à venir le tissu industriel se constituait d’une majorité de compagnies comme CATL, SMIC ou Hua Hong et de moins d’Alibaba ou ByteDance, les conséquences sur la croissance, l’emploi et la dette pourraient être significatifs.

Il est vrai que des champions industriels existent comme Shenzhen Inovance (robotique), avec un retour de 20% en 2020. Un autre est Huaweil n°1 mondial des infrastructures telecom, présent dans 170 pays avec des projets d’usines en France.

Mais, touché par la guerre technologique avec Washington, il a vu son chiffre d’affaires baisser de 29,4% au premier semestre 2021, tandis que sa branche portables perdait 47% suite aux sanctions américaines, avec une part du marché global tombée de 20% fin 2020, à seulement 4% au 2e semestre 2021. Lire : Huawei sévèrement touché, mais pas coulé. La guerre sera longue et difficile.

Aussi longtemps que la Chine ne sera pas technologiquement autonome et que ses marchés resteront contraints par les embargos, l’horizon du groupe, symbole de la capacité chinoise d’excellence industrielle, restera bien moins dégagé qu’à l’époque où il pouvait accéder librement aux technologies américaines et, sans restriction, aux marchés de la planète.

La contrainte vaut pour tous les industriels du secteur, d’autant que tous n’ont pas le dynamisme innovant de Huawei. L’impact sur l’emploi, de cette campagne d’alignement à marche forcée politiquement plus facile à mettre en oeuvre Chine qu’en Occident, pourrait être significatif y compris sur l’offre aux jeunes diplômés.

Note(s) :

[2Il faut nuancer. La capacité chinoise de produire des géants industriels dans le secteur des microprocesseurs ou de la robotique, sans siphonner les technologies étrangères, pourrait se réveiller, compte tenu des considérables investissements publics de 100 Mds de $ dans les microprocesseurs et la part des dépenses de R&D supérieure à 2% en forte hausse et plus élevée qu’au Japon ou dans l’UE.


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