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Les longues racines idéologiques de la crise.
Ce n’est pas tout. « Le livre présente une histoire chinoise de la révolution culturelle qui n’est pas l’histoire officielle. Il la restitue dans son contexte en donnant à comprendre les tenants – les facteurs historiques qui en sont à l’origine ; et ses aboutissants, la victoire finale des réformateurs - ». (Extrait de l’avertissement du traducteur).
La genèse du mouvement ne fut en effet pas seulement une lutte de pouvoir. Elle exprimait surtout, dès l’origine, l’utopie révolutionnaire maoïste d’installer une société égalitariste débarrassée de toutes les incitations réactionnaires.
Mao était par exemple « persuadé que l’application du principe “à chacun selon son travail“ ou le développement de la petite production, faisaient le lit du capitalisme et que l’économie marchande avait un fort pouvoir de corrosion » (…) « Il pensait que si on laissait le champ libre à la recherche de profits matériels, si on abandonnait l’esprit révolutionnaire des années de guerre, le parti deviendrait révisionniste ». (…).
Pour Mao, l’erreur du Parti Communiste de l’Union Soviétique aura été d’introduire dans le système « des incitations matérielles ». Le 14 juillet 1964, le Quotidien du Peuple publiait la 9e des « Neuf critiques du PCUS » par Mao. Sa première phrase qui ciblait directement la bureaucratie eut un important écho en Chine où, historiquement, l’administration inspire une grande défiance populaire.
« La classe privilégie de l’Union Soviétique contrôle le Parti et l’administration, ainsi que d’autres départements importants. Elle transforme l’autorité destinée à servir le peuple, en autorité qui l’opprime ; elle se sert de son pouvoir de répartition des biens de production et de consommation pour les intérêts particuliers du petit groupe qu’elle forme ». (Extraits de l’introduction de l’auteur, qui cite Milovan Djilas « La nouvelle classe dirigeante » 1957 ).
Tel est le prisme à longue portée par lequel Yang Jisheng examine les racines du mouvement. Il diffère radicalement de l’histoire officielle et de l’analyse qui en est faite en Occident, dont la clé principale est la lutte pour le pouvoir.
Dans cette vision opposant l’utopie d’une société idéale protégée des tentations capitalistes aux pragmatiques ou aux réalistes que Mao voyaient comme des traitres révisionnistes, la marche vers le surgissement radical de 1966 commence dès la campagne de rectification des “droitiers“ en 1957 ; elle se poursuivit par l’élimination en 1959 au Plenum du parti à Lushan 庐山会议 [2] de Peng Dehuai, ministre de la défense qui critiquait le Grand Bond en Avant, puis de Liu Shaoqi, président de la République, après la conférence des 7000 cadres au début de 1962.
Lui aussi fustigeait le Grand Bond en avant dont, disait-il dans son rapport au Parti, l’échec était à 70% dû aux erreurs humaines, ce qui désignait directement Mao qui eut du mal à contenir sa rage. Yang le dit « La voie politique choisie par Mao avait un arrière-plan idéologique précis qui a encouragé le fanatisme, la folie d’un peuple entier, d’une cruauté sans précédent, contre toute opposition, en reniant la morale traditionnelle ». Ainsi dit-il, « la Révolution culturelle, ne fut pas un mouvement de masse, mais « des masses en mouvement ».
Elles furent mises en branle avec une férocité sans précédent non seulement grâce à « la prodigieuse autorité de Mao », mais également « au moyen de l’idéologie inculquée à chacun, année après année, jour après jour, dans les manuels scolaires, par la presse, au cours de réunions » (…) « Le système était étanche à toute idée venue de l’extérieur. Ceux qui pensaient différemment étaient critiqués sans relâche. »
Mais de 1962 à 1965, le mouvement d’éducation socialiste, destiné à relancer l’esprit révolutionnaire, devenu une brutale répression qui fit plus de 70 000 morts et persécuta plus de cinq millions de personnes, cristallisa l’opposition de Liu Shaoqi et de la bureaucratie. Aussitôt, dit Yang, « le fer de lance de la révolution culturelle fut pointé sur les cadres dirigeants. »
Là se situait la contradiction qui portait en elle l’échec du mouvement. Ayant entre 1966 et 1967 lui-même observé les premières salves contre l’administration, Yang note aussi que Mao fut contraint de s’appuyer sur elle quand le mouvement lui échappait. « Le processus de la Révolution culturelle est un processus de lutte à répétition entre l’anarchie et l’autorité de l’administration, qui s’est terminé par la victoire de la seconde ». (…) « Les factions rebelles utilisées par Mao pour créer le chaos et abattre la vielle société ont finalement été broyées par la grande roue de la bureaucratie ».
A partir de 1968, alors que Liu Shaoqi et Deng Xiaoping sont écartés et que Zhou Enlai s’est aligné sur Mao, ce dernier fit appel à Lin Biao, « sa main droite » qu’il désignera comme son successeur l’année suivante, avant de l’éliminer en 1971.
La remise en ordre fut brutale. Les cinq millions de gardes-rouges disparurent, envoyés à la campagne avec les étudiants (entre 1968 et jusqu’en 1980, près de 17 millions de jeunes citadins furent déportés « en stage » dans l’arrière-pays.)
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Le bilan tiré par Yang de ce qu’il appelle « une immense cataclysme » est sans appel. S’appuyant sur le rapport au 1er Plenum du 12e Congrès (1982) du Maréchal Ye Jianying, chef de l’État et président de l’ANP de 1978 à 1983, il compte plus de 1,5 millions de morts, dont la grande majorité en zone rurale, 113 millions de personnes persécutées, dont 557 000 ont disparu, 2,5 millions de cadres soumis aux séances de rectification, 302 700 mis en détention illégale et 115 000 décédés.
Politiquement, la secousse a détruit le mythe de l’infaillibilité incontestable du Parti et la confiance du peuple dans la lutte des classes et dans l’idéologie utopique construite depuis 1949.
En même temps, ayant favorisé une certaine libération de la pensée, elle a ouvert la voie aux réformes, tandis que la méfiance envers la bureaucratie, à la fois victime et bourreau, a attisé les réflexions sur la nécessaire prévalence du droit.
Avec cependant un regret qui renvoie à l’état actuel des rapports de forces dans le pays : « Le malheur c’est que les ultimes vainqueurs de la révolution culturelle étaient encore les bureaucrates. Ce sont eux qui avaient le pouvoir d’enquêter sur les responsabilités, celui de diriger la réforme et l’ouverture et d’en répartir les fruits ».
Enfin, signalons, le dernier paragraphe de l’Avertissement de Louis Vincenolles, magistral traducteur de cette somme. Il mérite attention : « Comme c’était le cas pour “Stèles“, cet ouvrage n’est pas dirigé contre la Chine. Son objectif est de livrer une analyse et une synthèse qui en permettent la compréhension. »(…)
« Quant au lecteur occidental, il doit garder présent à l’esprit qu’aujourd’hui encore, les dirigeants de ce grand pays sont des hommes et des femmes qui ont traversé les épreuves de ces dix années terribles, ou dont les parents en ont vécu et subi les affres. »
Note(s) :
[2] Les proches de Mao, à la fois alignés sur ses utopies et courtisans de son pouvoir, allèrent jusqu’à détruire le rapport accablant de Peng Dehuai sur les catastrophes du Grand Bond, objets de « Stèles », le premier livre de Yang Jisheng. Parmi eux se trouvaient Bo Yibo, le père de Bo Xilai qui fut au cœur d’un scandale à Chongqing en 2012 (lire : La sulfureuse saga de la famille Bo).
