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Taïwan : Le nucléaire civil solution au talon d’Achille énergétique

Le Kuo Min Tang, est soudain ramené à la vie par la fâcheuse bévue du DPP d’avoir tenté de corriger la composition du Yuan Législatif élu par une campagne de destitutions de masse.

Dans la foulée, le vieux parti nationaliste qui s’exerce à la quadrature du cercle de composer avec la Chine communiste, son rival historique qui tient l’Île sous la menace de ses missiles, met en demeure Lai Qing De d’inclure le dilemme énergétique de l’Île dans les débats sur la sécurité nationale.

Au cœur de l’appréciation des risques stratégiques qui ne peuvent pas se réduire au seul face à face avec la menace chinoise, l’énergie nucléaire, que la mouvance écologique radicale a voulu effacer à jamais du mix énergétique de l’Île.

La question est précisément le sujet d’un des derniers articles de « Foreign Affairs » publié le 30 juillet sous le titre « Le talon d’Achille de Taiwan  ». Lire : Taiwan’s Achilles’ Heel.
Ses auteurs sont deux hommes de l’art issus des entrailles même des sciences et techniques de l’énergie nucléaire et de la puissance militaire américaines.

Jim Ellis, 78 ans, Amiral à la retraite, ancien pilote de chasse de l’aéronavale, chercheur associé à la Hoover Institution, centre de recherches installé au cœur de l’Université de Stanford, il fut aussi au terme de 39 ans au sein de l’US Navy, à la tête du Commandement stratégique des États-Unis (USSTRATCOM).

A l’heure de sa retraite, il était le Président de INPO - Institute of Nuclear Power Operations - à Atlanta -, une ONG à but non lucratif dont la mission est de promouvoir les plus hauts niveaux de sécurité, de fiabilité et d’excellence dans l’exploitation des centrales nucléaires civiles.

Steven Chu, 77 ans, fils d’émigrés chinois, prix Nobel de physique en 1997 [1], fut le secrétaire d’État à l’énergie du Président Obama de 2009 à 2013. Alors que depuis 2020, il est aussi Président du Conseil scientifique de L’École supérieure de physique et de chimie industrielles de la ville de Paris (ESPCI Paris), ses recherches ont porté sur la physique atomique et le développement des techniques de refroidissement et de capture des atomes par Laser.

*

L’analyse montre à quel point le nucléaire civil dont le DPP a fermé le dernier réacteur en mai dernier, sous la pression des lobbies alarmés par les catastrophes de Tchernobyl - 1986 - et de Fukushima - 2011 - [2] est au cœur même de la survie de l’Île.

Alors même qu’en 2022, le gouvernement de Tsai Ing-wen réélue le 11 janvier 2020, s’engageait à atteindre la neutralité carbone en 2050, le bilan des décisions prises sous le coup des émotions sans nuance qui détruisirent la seule filière sans émissions, est affligeant.

« Au milieu des années 1980, l’Île produisait la moitié de son électricité à partir de l’énergie nucléaire, dont l’initiative avait été lancée par Tchang Kaï-chek en réponse au choc pétrolier des années 1970 ». (…) « Aujourd’hui, elle en est réduite à importer 98% de son énergie, sous forme de pétrole, de gaz naturel liquéfié (GNL) et de charbon. »

Dans l’actuelle montée des tensions dans le détroit de Taïwan, le risque stratégique de cette vulnérabilité vitale saute aux yeux. Elle serait facilement exploitée par la marine et les garde-côtes chinois qui s’exercent régulièrement à interdire l’accès aux ports commerciaux et militaires de l’île. En somme, en cas de conflit avec Pékin, le blocus chinois fermerait aux pétroliers et aux méthaniers la route logistique de l’approvisionnement en énergie de l’Île, aussitôt menacée d’asphyxie.

Pourtant, ignorant ce risque vital, le gouvernement taïwanais a, après Fukushima, laissé expirer les licences de six réacteurs nucléaires en activité, alors même que ces derniers affichaient un excellent bilan de sûreté nucléaire. En même temps, il a interrompu la construction de deux autres sites.

Ce faisant, il a, en toute connaissance de cause, gravement compromis la sécurité énergétique de l’île.

Mais il y a plus.

Alors que Taïwan fournit aux États-Unis la quasi-totalité des microprocesseurs les plus avancés, indispensables composants miniaturisés de haute-technologie alimentant les entreprises américaines de l’intelligence artificielle, le désastre de la vulnérabilité énergétique de l’Île dessine mécaniquement par contagion directe, un scénario calamiteux pour les États-Unis.

Au demeurant, Taïwan est déjà confrontée à une crise énergétique (lire : Pannes à répétition et sécurité énergétique). Son infrastructure électrique surchargée, peine en effet à tenir la cadence accélérée de la production des puces haut-de-gamme de l’intelligence artificielle.

Voracité en énergie des microprocesseurs, fragilité du réseau et stockage insuffisant.

A elle seule, l’entreprise de fabrication de micro-processeurs Taiwan Semiconductor Manufacturing Company – TSMC - consomme 8% de l’électricité taïwanaise, soit près de la moitié de la consommation totale des foyers de l’île. En même temps, la vérité oblige à dire que deux ans après la promesse de décarbonation totale à l’horizon 2050, le rythme de passage aux renouvelables n’a pas été tenu. Alors que la promesse était un mix énergétique 2025 avec 20% de renouvelables, en 2024, il n’était qu’à 12%.

Les causes du retard sont multiples. Elles vont des limitations légales d’utilisation des sols à l’augmentation générale des coûts en passant par les blocages des collectivités locales hostiles à la construction dans leur environnement direct de nouvelles infrastructures énergétiques, comme les terminaux de gaz liquéfié.

Le résultat est l’extrême saturation des deux seuls terminaux d’importation de GNL existant. Un troisième terminal devrait être livré en 2025, mais le projet accuse déjà plusieurs années de retard.

L’insécurité énergétique de Taïwan est aggravée par la fragilité du réseau de distribution qui achemine l’électricité produite dans le sud, moins peuplé, vers les centres de forte consommation du nord, via trois lignes de transport construites en zone montagneuse.

En conditions normales d’exploitation, les marges de réserve du réseau électrique en cas de choc imprévu tombent régulièrement sous la barre préoccupante des 10%.

Il en résulte des pannes à répétition qui affectèrent toute l’Île en 2017, 2021 et 2022. Selon une note d’Adrien Simorre d’octobre 2024 du Centre Asie de l’IFRI -, en avril 2024, suite à la panne de plusieurs unités de production électrique, la marge de réserve du réseau a chuté à 3%, frôlant de peu une nouvelle coupure électrique.

Cette vulnérabilité met à rude épreuve les fabricants de microprocesseurs taïwanais. Lors de la panne de mai 2021, la moitié des parcs scientifiques taïwanais où sont fabriquées les puces d’extrême finesse ont été confrontés aux effets ruineux des pannes d’électricité.

L’insécurité énergétique est également exacerbée par l’actuelle capacité limitée de l’Île à stocker l’énergie. Alors que le Japon et la Corée du sud stockent 40 jours de réserves de gaz dans une importante flotte de méthaniers, Taïwan ne dispose que d’une disponibilité immédiate de dix jours.

Avec un méthanier déchargeant dans un port taïwanais tous les jours et demi – soit 20 livraisons par mois - un blocus naval, voire deux typhons consécutifs épuiseraient rapidement les réserves.

En Europe, le cas de l’Allemagne constitue un exemple utile permettant, par analogie, de mettre en garde Taïwan contre ses vulnérabilités énergétiques. Les deux pays ont fermé des réacteurs nucléaires performants s’appuyant sur la stratégie plus aléatoire d’importation de gaz naturel. En même temps, les deux espéraient que les renouvelables se développeraient suffisamment vite pour combler les lacunes.

Entre les deux, il y a cependant une différence de taille. Alors qu’avec le déclenchement de la guerre en Ukraine, l’Allemagne doit faire face à l’inconfort stratégique de dépendre de ses importations de gaz russe, Taïwan dispose encore d’une marge de manœuvre pour s’adapter à un choc. L’Île pourrait notamment investir pour améliorer la résilience du réseau, développer ses capacités de stockage et redémarrer des réacteurs nucléaires récemment fermés.

L’évolution de l’opinion crée une opportunité propice.

Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les Taïwanais prennent en effet plus au sérieux leur sécurité énergétique. S’identifiant à l’Ukraine, dont le réseau électrique est soumis à des destructions quotidiennes, et constatant les conséquences économiques des perturbations énergétiques, la perception des Taïwanais a changé.

Le 17 février dernier, deux mois exactement avant l’arrêt du réacteur nº2 de la centrale de Maanshan, Eric Chu, président du KMT annonçait dans une conférence de presse qu’il militerait pour amender la loi sur le contrôle des installations nucléaires 核子反應器設施管制法 et proposerait l’extension de 40 à 60 ans de la durée de vie des réacteurs existants.

A l’appui de sa proposition, il citait un sondage réalisé par le Centre de recherche du KMT, révélant que désormais seulement 20,7% des personnes interrogées s’opposaient au nucléaire civil, quand 73,6% l’approuvaient.

Remettant le débat sur le terrain politique, Chu ajouta que la sortie totale du nucléaire mise en œuvre par le DPP, avait gravement affaibli l’équilibre et la sécurité énergétique de l’Île.

Pour autant, s’il est exact que la répulsion anti-nucléaire sans nuance a commencé à se résorber, des obstacles persistent dont le premier est que le dynamisme de la très vibrante démocratie de l’Île nourrit une puissante minorité antinucléaire bien organisée. Les autres freins sont à la fois techniques et liés au statut de l’Île.

Taïwan dispose de peu d’experts techniques extérieurs vers lesquels se tourner pour obtenir des conseils sur la manière de changer de cap, notamment parce que l’Île n’est ni membre de l’Agence internationale de l’énergie – partie de l’OCDE - dont la mission est d’analyser et d’atténuer les risques pour la sécurité énergétique.

*

La conclusion de l’article est un appel insistant adressé au pouvoir à Washington pour l’inciter à s’impliquer plus directement dans le dilemme énergétique de l’Île jusqu’ici négligé par le Département d’État.

L’argument est sans détour « Le destin de la démocratie taïwanaise pourrait dépendre de sa capacité à produire et à stocker de l’énergie » et, plus directement en ligne avec les enjeux de puissance américains « la stabilité énergétique de l’Île est vitale pour l’industrie des microprocesseurs, elle-même au cœur des intérêts stratégiques de l’Amérique si elle entend rester au premier rang des recherches sur l’intelligence artificielle. »

Il s’accompagne de conseils concrets de mise en œuvre d’une coopération immédiatement opérationnelle à court terme.

« Au moment où le président Donald Trump soutient la renaissance du nucléaire civil en signant des décrets visant à simplifier les procédures d’autorisation avec l’objectif de rétablir l’Amérique dans son rôle mondial de l’énergie nucléaire », la note qui vise l’efficacité par l’exemple concret, suggère « d’inviter les responsables taïwanais du nucléaire civil à assister au démarrage des petits réacteurs modulaires de troisième et quatrième génération plus sûrs et potentiellement moins coûteux que les modèles précédents. »

En même temps, dit l’article, la coopération en matière de sécurité énergétique devrait dépasser le domaine nucléaire. Washington et Taipei devraient notamment étudier conjointement l’augmentation des capacités de stockage de gaz de l’Île.

Note(s) :

[1Avec Claude Cohen-Tanmoudji et William D. Phillips, les recherches de Steven Chu qui lui valurent le Nobel portent sur le refroidissement et la capture d’atomes par rayonnement Laser.

[2S’il est exact que l’explosion du réacteur de Tchernobyl déjà connu pour son instabilité, est due à une combinaison de facteurs dont une conception défectueuse, des erreurs humaines et d’importantes lacunes dans le dispositif de sûreté, l’accident du 11 mars 2011 de la centrale de Fukushima située sur le littoral à 300 km au nord de Tokyo, n’eut pas pour cause directe une déficience de l’installation nucléaire elle-même.

Ayant provoqué une contamination radioactive du sol et du sous-sol dans un rayon de 30 km et, sur les 300 000 personnes déplacées, le décès de plus de 2000 personnes souvent âgées, mortes du surmenage des évacuations, la catastrophe a été directement provoquée par un séisme de magnitude 9 à l’origine d’une vague de 30 m dont le bilan humain a lui-même dépassé 18 000 morts par noyade jusqu’à 10 km à l’intérieur des terres.

Après l’arrêt automatique des réacteurs et la perte accidentelle de l’alimentation électrique dus au choc tellurique, environ une heure plus tard, la vague a mis hors service les systèmes assurant le refroidissement des réacteurs et des piscines de stockage du combustible irradié, ce qui entraîna la fusion des cœurs de trois réacteurs et la surchauffe d’une piscine de désactivation.

Au Japon les plaignants victimes de la catastrophe ont soutenu en justice que le désastre aurait pu être évité si les concepteurs de la centrale avaient mis en place une source d’alimentation de secours en hauteur, capable d’échapper à la vague.


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