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Le cuirassé Bayard, au large des Pescadores, à bord duquel est mort, le 11 juin 1885, l’Amiral Courbet, Commandant l’escadre d’Extrême Orient.
Terrassé par le choléra qui le rongeait depuis 1883, il avait scrupuleusement suivi les instructions du gouvernement Jules Ferry (1883-1885) pour, en réaction à la mort de 22 soldats français tués à Bac Le au Vietnam dans la région de Long-Son, détruire la flotte chinoise le long du fleuve Min 閩江 et, au passage, l’arsenal naval de Fuzhou construit dix ans plus tôt par l’ingénieur naval français Prosper Gicquel.
Lire : La France en Chine du XVIIe siècle à nos jours. Par Bernard Brizay.
De même, quand il reçut l’ordre d’installer un blocus face à Taiwan il s’exécuta non sans avoir prévenu Paris qu’il ne disposait pas de forces nécessaires pour le rendre étanche.
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Alors que nombre de commentateurs des médias grand-public établissent un peu rapidement des liens entre l’agression contre l’Ukraine par la Russie, qui au passage n’a pas atteint ses objectifs initiaux, et une probable invasion de Taiwan par la Chine, le chercheur de la Rand Corporation Scott Savitz vient de publier une édifiante étude sur les moyens dont dispose l’Île pour se protéger.
En corollaire, son travail met en évidence les risques encourus par un candidat à l’invasion (texte de l’article en anglais : A Historical Analysis of a True Invasion of Taiwan).
Après la conquête partielle de l’Île par la dynastie mandchoue des Qing en 1683, l’essai prend appui sur le seul exemple historique connu d’une invasion avortée, menée par la flotte française de l’Amiral Courbet à la fin de la guerre indochinoise entre août 1884 et avril 1885.
Face à l’Empire chinois moribond, le contexte stratégique était une tentative de Paris de prendre le gage taïwanais, possession chinoise depuis 1683, en appui des offensives françaises pour la conquête du Tonkin au Vietnam, alors toujours sous la domination tributaire de la Chine, en dépit de la longue résistance vietnamienne (lire : Querelles sino-vietnamiennes. Rivalités des frères ennemis et enjeu global).
L’objectif de l’Amiral Courbet n’était pas d’occuper définitivement Taïwan, mais de s’emparer de parties importantes de l’Île à faire valoir à la table des négociations avec Pékin.
Scott Savitz explique qu’en dépit des immenses différences technologiques entre le théâtre opérationnel du Détroit aujourd’hui et celui d’il y a 140 ans, la comparaison n’est pas anachronique. Selon lui, la défense réussie des Taïwanais contre la flotte de Courbet aux capacités navales incomparablement supérieures, fournit des indications précieuses sur la manière de protéger l’Île aujourd’hui.
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L’étude rappelle d’abord le déroulement des opérations
L’esquisse est de L. Huard, journaliste, patron de presse et homme de lettres français. Extraite de La guerre du Tonkin (Paris, 1887), elle documente l’évacuation de Keelong par les Français en 1885.
Sous la conduite de Courbet la marine française a bombardé Keelong en juin 1884 pour faire pression sur la Chine. Empêché d’aller plus loin en raison de la topographie de l’île et de la résistance de l’Amiral Liu Mingchuan, 劉銘傳 Courbet opta pour le blocus. Outre les morts au combat, beaucoup de Français ont été emportés par de la typhoïde et de choléra qui eut raison de l’Amiral Courbet.
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Après l’échec d’un premier débarquement à Jilong en août 1884, un deuxième trois mois plus tard, s’enlisa contre le harcèlement par la guérilla chinoise. Ces déboires français furent suivis par la conquête réussie de l’archipel des Pescadores où Courbet trouva la mort (lire le § « Formose la belle île … » de l’article de J-P. Yacine de juillet 2011 : Formose, « la Belle Ile » des Portugais, devenue Taiwan la Chinoise, aujourd’hui rebelle et éternel enjeu.).
Scott Savitz déroule la séquence qui dura huit mois en analysant soigneusement les leçons qu’il faudrait en tirer aujourd’hui, non sans avoir souligné que l’excès de confiance des Français assurés de leur supériorité, fut probablement en partie à l’origine de leur revers.
Cinq points émergent de ce travail :
1. A Taïwan comme ailleurs, les mouvements d’une marine hostile peuvent être entravés par l’utilisation de mines navales ou d’obstacles physiques inertes. Sous les Qing, contre la marine française, la défense de l’Île, facilitée par la faible profondeur des eaux, fut assurée par l’obstruction de l’entrée de la rivière Tamsui par des navires coulés.
2. Toute campagne militaire impliquant Taïwan doit considérer l’importance tactique de l’archipel des Pescadores (Penghu Qundao 澎湖群島), à la fois point d’appui indispensable d’un blocus de l’Île et base départ d’une invasion. L’erreur principale de Courbet fut de ne pas avoir contrôlé l’archipel dès le début des opérations.
Autrement dit, aujourd’hui, les Taïwanais devraient positionner sur l’archipel suffisamment de forces capables d’infliger des pertes à un agresseur cherchant à le contrôler. Simultanément ils devraient détruire toutes les installations portuaires et bases aériennes utilisables par un envahisseur.
3. Avoir conscience qu’aucun obstacle installé par des défenseurs aussi sophistiqué soit-il, n’est complètement étanche. Les troupes au sol débarquées par Courbet avaient réussi à s’infiltrer par dizaines de milliers, transportant de vastes quantités de matériels.
A l’inverse, même si la Chine d’aujourd’hui dispose d’effectifs plus importants et de capacités de détection, d’avions et de missiles, elle ne sera peut-être pas en mesure d’isoler hermétiquement Taïwan du reste du monde. L’usage de leurres et de brouillage électronique, des manœuvres de déception détournant l’efficacité du réseau chinois de surveillance pourraient réduire l’étanchéité d’un blocus.
En même temps, de petites forces mobiles et discrètes à faible signature radar pourraient, comme le font les contrebandiers, s’infiltrer entre les patrouilles chinoises pour ravitailler l’Île. En dépit des risques, l’appât du gain sera un puissant incitatif.
Il en résulte que, même si certains biens deviendront plus rares, tandis que l’Île devra mettre en place des chaînes logistiques improvisées pour redistribuer à la population la logistique livrée discrètement le long des plages, la Chine aurait tort de croire que Taïwan capitulera docilement et rapidement sous la seule pression d’un blocus.
4. La géographie de l’Île, jouera en faveur des défenseurs. En 1884, le relief et la végétation de Jilong ont permis de bloquer la première offensive de Courbet et de gravement handicaper la seconde. Aujourd’hui, l’Île est moins boisée, mais la densité urbaine crée un inextricable entrelacs d’obstacles qui augmentera l’efficacité défensive d’une tactique de guérilla.
5. L’échec du débarquement à Tamsui causé par la mort du clairon des troupes au sol tué au début des combats, alors qu’il répercutait les ordres, assurant ainsi la cohérence des opérations, souligne l’importance de ce que les armées modernes appellent le « C4ISR - Command, Control, Communications, Computers (C4) Intelligence, Surveillance and Reconnaissance (ISR) ».
Autrement dit la dépendance excessive des troupes de Courbet à un seul système de cohérence opérationnelle, a aggravé le désastre.
Si aujourd’hui, une force chinoise débarquait à Taïwan, il serait possible de perturber ses capacités de communication par le brouillage électronique, la déception et les cyber-intrusions ciblant les nœuds stratégiques de son réseau de commandement.
Au total, la conscience des risques pesant sur une opération d’invasion pourrait contribuer à dissuader l’APL et les dirigeants chinois aussi longtemps qu’ils se sentiront incapables de disposer de communications parfaitement fiables et sécurisées.
Aujourd’hui, conclut Scott Savitz, la Chine continentale a tendance à sous-estimer le petit adversaire taïwanais soixante fois moins peuplé. Il reste que, comme ceux de l’Ukraine, les soldats de l’Île ont peut-être plus de compétences et de motivation que ne le pensent les agresseurs potentiels du Continent.
En somme dit-il, dissuader une agression consiste à détromper la Chine de l’illusion d’une victoire facile – Cette vanité aveugle et présomptueuse qui, en 2022, avait conduit l’avant-garde de Poutine à préparer ses uniformes pour un défilé de la victoire à Kiev –.