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›› Chronique

D. Trump-Chine. Guerre des taxes. Entre menaces, compromis et riposte chinoise

S’il est exact qu’avec le Mexique et le Canada, le méthode transactionnelle « donnant-donnant » semble avoir fonctionné et apporté au moins provisoirement les résultats souhaités par Trump, en revanche, les droits de douane infligés à la Chine ont provoqué une riposte rétive de Pékin.


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Le 2 février, mettant ses menaces à exécution, la Maison Blanche a décrété de nouveaux droits de douane de 10% infligés au Mexique au Canada et à la Chine. Peu après les trois ont promis de riposter. Julien Trudeau a même précisé avec emphase qu’il le ferait par des rétorsions « de grande envergure. »

Avec l’UE, les trois figurent en haut de la liste des relations commerciales des États-Unis, totalisant 42% des échanges de l’Amérique avec le reste du Monde soit 1200 Milliards de $ [1].

Mais, si avec le Mexique et le Canada la nouvelle politique de Donald Trump est une radicale volte-face par rapport à la liberté de commercer sans droits de douane décidée par le protocole de l’ACEUM (Accord Canada - États-Unis - Mexique) signé en 2018 avec la Chine, les nouvelles taxes ne sont en revanche qu’un prolongement de la guerre commerciale qui fait rage entre Washington et Pékin depuis les deux dernières administrations.

Au passage, les controverses avec Ottawa et Mexico paraissent illustrer le sentiment qu’avec D. Trump dont l’absolue préférence à l’Amérique ne s’encombre pas des alliances même anciennes, la politique étrangère de Washington cible d’abord ses amis, en menaçant par exemple d’annexer le Groenland ou de reprendre le contrôle du canal de Panama, tandis que les indices d’apaisement avec Pékin, plusieurs fois documentés par QC donnent le sentiment qu’il ménage ses adversaires.

L’impression est confirmée par les menaces de Trump à ses voisins directs du Canada et du Mexique d’augmenter de 25% les taxes infligées à leurs exportations (message du 2 février sur son réseau social « Truth Social » de la plateforme « Trump Media & Technology Group – TMTG - »). Au moins en apparence la stratégie de l’intimidation a produit des résultats concrets.

Le 3 février Trump annonçait par un tweet sur Truth Social, une « pause immédiate d’un mois » de ses pressions douanières, après des concessions acceptées au cours d’échanges téléphoniques avec Mexico et Ottawa.

La présidente du Mexique Claudia Sheinbaum a, dit Trump, accepté de dépêcher 15 000 militaires à la frontière avec le Texas pour « freiner le flux des migrants illégaux et les trafics transfrontières de Fentanyl ». Toujours selon la Maison Blanche, au cours de ce délai les ministres des AE respectifs tenteront de signer un « accord global » entre les deux pays.

Avec Ottawa, la « transaction trumpiste » est du même ordre. Le projet répressif des surtaxes infligées aux exportations canadiennes a été mis en attente après un échange téléphonique au cours duquel Justin Trudeau a promis de renforcer les contrôles frontaliers de l’immigration illégale et des trafics de Fentanyl [2].

Dans la foulée, soulevant de vives protestations de son opposition, le PM canadien a lui-même mis à l’arrêt son projet de rétorsions « de grande envergure. »

Avec la Chine la stratégie des « transactions » est plus difficile.

Une des principales raisons du déficit commercial des États-Unis avec la Chine, que l’imposition des taxes ne règlera pas, tient aux différences en nature des deux économies. Alors que la Chine qui produit trois fois plus qu’elle ne consomme, dépend structurellement de ses exportations, naturellement portées vers les marchés solvables de l’UE et des États-Unis, les Etats-Unis, dans une situation inverse, ne produisent que 50% de ce qu’ils consomment.

Le point commun entre les deux est qu’ils cherchent à se libérer de leurs dépendances extérieures, la Chine en produisant chez elles plus de biens d’équipements à haute valeur ajoutée que, pour l’instant elle est contrainte d’importer ; Les États-Unis en poussant leurs entreprises – y compris en menaçant de taxer les réticents - à se relocaliser aux États-Unis.


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Avec Pékin, la manœuvre « donnant-donnant » basée sur des concessions réciproques, pourrait être moins facile, même si D. Trump lui-même prend soin de préciser qu’il n’est plus dans une guerre douanière contre la Chine, mais d’abord dans le contrôle des migrants illégaux et dans la lutte anti-drogue.

Pour mesurer à quel point le Parti Communiste Chinois est officiellement rétif à tout accommodement, il suffit d’écouter le ministère du commerce.

Après avoir annoncé un durcissement des quotas d’exportation de ses terres rares dont la Chine a, de loin, les plus grandes réserves au monde, Pékin a fait valoir que les nouvelles taxes de Washington infligées à la Chine violaient sérieusement les règles internationales du libre commerce et annoncé une plainte à l’OMC.

A compter du 10 février, sa riposte comportera des taxes de 15% sur les exportations américaines en Chine de charbon et de gaz liquéfié et de 10% sur le pétrole brut, les machines agricoles, les véhicules particuliers de grosse cylindrée, les voitures de sport et les pickups.

Sur la question sensible du Fentanyl, la position chinoise est officiellement une fin de non-recevoir. Rappelant qu’elle-même luttait de manière inflexible par des peines de mort ou de prison à vie contre les trafics de drogue, le discours chinois met Washington face à ses responsabilités, en soulignant que les États-Unis n’avaient jamais fait état d’une saisie par la douane fédérale de précurseurs chimiques fabriqués en Chine.

« Au lieu de menacer les autres pays par des hausses de taxes arbitraires, les États-Unis doivent considérer et résoudre leur propre problème de fentanyl de manière objective et rationnelle. ».

La consommation des opioïdes, une vulnérabilité américaine.

Alors que la Chine affirme ne pas être concernée par la crise des opioïdes aux États-Unis (ici, des habitants de San Francisco accablés par la consommation de stupéfiants de type Fentanyl en juillet 2024) - D. Trump accuse Pékin de ne pas contrôler les laboratoires clandestins qui fournissent les Cartels mexicains en précurseurs chimiques du Fentanyl.


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Alors que surgissent des polémiques accusant la Chine de mettre en œuvre, après un siècle et-demi, une « guerre de l’opium inversée », force est de reconnaitre que les États-Unis sont aujourd’hui confrontés à une « Tragédie des opioïdes aggravée par un système de santé défaillant ».

Tel est le titre d’un article publié en septembre 2024 dans « The Conversation » par Amy Greene, chercheur associée à l’Institut Montaigne, spécialiste de la société américaine, enseignante à Sciences Po Paris et à la Boston University.

On peut y lire qu’aux États-Unis, « la consommation massive des opioïdes est, depuis près de dix ans, devenue un facteur central de la chute de l’espérance de vie  » (…) et que « chaque jour, 220 Américains succombent aux opioïdes. », dans un contexte général où « plus de 1,7 millions d’Américains ont une addiction aux opioïdes en lien avec les médicaments antidouleur – NDLR : dont le Fentanyl - prescrits légalement. »

La crise se développe au sein d’une contradiction.

Alors même que les dépenses de santé de l’Amérique dépassent largement celles de tout autre membre de l’OCDE, il n’en reste pas moins que du fait des inégalités générées par le maquis des assurances privées et publiques et d’une proportion importante de familles amérindiennes, noires et hispaniques, peu ou mal assurées, « environ 42 millions d’Américains - soit plus de 13% de la population - ne possèdent aucune couverture médicale. »

Enfin, dernier volet de l’analyse, aux États-Unis même, la stratégie des taxes infligées à la Chine par D. Trump n’a pas bonne presse dans les milieux d’affaires.

La grogne des milieux d’affaires.

Après l’annonce de la Maison Blanche, les patrons étaient vent debout. Beaucoup soulignèrent que les taxes infligées à la Chine allaient augmenter les prix à la consommation et qu’en revanche elles ne contribueraient pas à effacer le déficit commercial.

Alors que la Chambre de commerce mettait en garde contre la hausse des coûts qui frappera les ménages américains, Jay Timmons, Directeur de l’Association des industriels producteurs, fut le plus virulent : « Les effets d’entraînement seront graves, en particulier pour les petites et moyennes entreprises de production qui manquent de flexibilité et de capitaux pour absorber la montée en flèche des coûts énergétiques et trouver rapidement des fournisseurs alternatifs aux produits chinois. » (…)

« En fin de compte, ce sont les industriels qui subiront le plus gros des effets négatifs produits par cette avalanche inédite des droits de douane. Ils compromettront leur capacité à vendre leurs produits à un prix compétitif et mettront en danger les emplois des Américains. »

La critique a porté. Le 7 février, la Maison Blanche a laissé entendre qu’elle pourrait revenir sur la suppression des franchises exonérant les importations chinoises inférieures à 800 $. Compte tenu que le nombre de colis à faible valeur a, en 2024, atteint 1,3 milliards, l’inflexion est loin d’être négligeable.

Note(s) :

[1En 2024, parmi ces trois pays, les exportations mexicaines étaient en tête du palmarès avec 493 Milliards de $, suivi du Canada (481 Mds de $) et de la Chine (439 Mds de $). Mais c’est avec la Chine que les États-Unis ont leur plus gros déficit commercial.

A 295 Mds de $ en 2024 – cependant en sérieuse baisse depuis le pic de 2018 quand il avait atteint 418 Mds de $ -, le déficit est à la racine des rancœurs de D. Trump contre la Chine qu’il accuse de ne pas respecter les règles du libre commerce. La tendance est globale. Au total, en 2024, le commerce chinois avec le reste du monde a accumulé un surplus commercial voisin de 1000 Mds de $, dont 223,6 Mds avec l’UE et 295 Mds avec les États-Unis.

Pour mémoire en 2024, les exportations de l’UE vers les États-Unis ont atteint 607,5 Mds de $, tandis que le déficit global des États-Unis avec l’Union, était de 235,5 Mds de $, un record depuis 2011.

[2L’opioïde de synthèse « Fentanyl » n’est pas une drogue nouvelle. Inventée à la fin des années 1950 par le chimiste et pharmacien belge Paul Jansen, son potentiel analgésique est cent fois supérieur à celui de la morphine et cinquante fois plus efficace que l’héroïne.

Au-delà de 2 milligrammes, soit cent fois moins que l’héroïne, la surdose est mortelle.

D’abord utilisée par injection ou directement par application sur la peau pour soulager les douleurs des patients atteints d’un cancer en phase terminale, la substance, bon marché, mais hautement addictive, consommée comme « drogue de rue », a, selon les chiffres officiels de l’agence fédérale américaine du Centre de contrôle et de prévention des maladies - « Center for Desease Control – CDC - » -, été à l’origine en 2024 de 70 000 à 80 000 décès aux États-Unis (et non pas plusieurs centaines de milliers comme a dit D. Trump lors de son investiture, le 20 janvier dernier).

Depuis plusieurs années Washington accuse directement la Chine d’être la principale source de produits chimiques nécessaires à la fabrication du Fentanyl distribué aux États-Unis à partir de laboratoires mexicains.

Dans un rapport de la RAND corporation publié le 8 février 2022, qui souligne la difficulté de la lutte due aux faibles doses nécessaires, on peut lire le constat suivant :

« Le Mexique est aujourd’hui la principale source du Fentanyl illicite et de ses dérivés. Ils sont fabriqués par les “cartels” dans des laboratoires clandestins à partir de précurseurs chimiques provenant en grande partie de la République Populaire de Chine (RPC).  »


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