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›› Technologies - Energie

Au milieu des tensions, une irrésistible modernisation à marche forcée tous azimuts

Une des emprises en Chine de Wingtech, maison mère de Nexperia. Le siège se trouve à Jiaxing dans le Zhejiang. La R&D et les usines principales sont à Shanghai, Shenzhen, Xi’an et Wuxi. En septembre le gouvernement chinois a imposé des restrictions à l’exportation des puces de Nexperia, quelques jours après la prise de contrôle de ses activités par les Pays-Bas. L’échauffourée était un nouvel épisode du bras de fer pour le contrôle des technologies stratégiques essentielles à l’Intelligence Artificielle. Elle fut aussi un épisode de l’affirmation de puissance chinoise par la coercition.


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Il y a deux semaines, les Pays-Bas ont été le théâtre d’une courte passe d’armes de la bataille des nouvelles technologies, réplique de celle globalement en cours pour la maîtrise des microprocesseurs.

L’épisode a jeté une lumière crue sur le dynamisme combatif de l’innovation industrielle chinoise qui fait feu de tout bois face à une Europe frappée de léthargie bureaucratique qui peine à relever les défis.

Le 19 novembre Amsterdam a suspendu sa décision de prendre le contrôle de NEXPERIA, fabricant de semi-conducteurs, filiale de la holding chinoise Wingtech Technologies qui l’avait racheté en 2019 pour 3,7 milliards de $ à la société d’investissements Jianguang Asset Management qui l’avait elle-même achetée en 2017 pour 2,7 milliards de $ aux actionnaires néerlandais.

La marche-arrière a eu lieu après qu’Amsterdam avait, dans un premier temps, décidé – certains disent après une injonction de Washington ce que Vincent Karremans, ministre des Affaires économiques des Pays Bas, dément – de prendre lui-même les rênes de NEXPERIA.

Pour justifier la décision de mise sous tutelle, Karremans avait expliqué que le 18 septembre, il avait appris que la Direction chinoise de NEXPERIA avait des projets « très avancés » de délocaliser ses activités en Chine, ce qui, selon lui, menaçait la sécurité économique de l’Europe dont l’industrie se nourrit des puces fabriquées par l’entreprise.

Son choix de prendre le contrôle de l’entreprise est intervenu le 30 septembre, peut-être facilité – même si Karremans s’en défend – par le fait que la maison mère chinoise, Wingtech Technologies, inscrite à la bourse de Shanghai, avait été placée sur une liste noire d’entreprises chinoises considérées par Washington comme des menaces pour la sécurité nationale.

Dans le même mouvement, Zhang Xuezheng, 50 ans, le PDG milliardaire de NEXPERIA, diplômé de Qinghua avait été démis de ses fonctions par la Cour d’appel de la Chambre des entreprises du tribunal d’Amsterdam, tandis que les droits de vote attachés aux actions NIXPERIA détenues indirectement par Wingtech étaient transférées à un administrateur indépendant désigné par la Chambre des entreprises.

Londres, Berlin, Washington et Pékin n’avaient été informés qu’après le remaniement décidé par Amsterdam.

Commentant sa décision, Vincent Karremans avait lancé une alerte aux Occidentaux qualifiant la tentative du NEXPETRIA de rapatrier en Chine son tissu industriel de « Signal d’alarme ».

Brutale riposte chinoise.

Pékin a d’abord joué l’étonnement offusqué et moralisateur d’avoir été rangé par le Ministre dans la catégorie des menaces contre lesquelles l’Occident devait se protéger.

Noyant les faits dans un discours laissant entendre qu’Amsterdam s’opposait à la liberté d’entreprendre, le porte-parole du ministère du commerce accusait Karreman de travestir la réalité et d’offenser la vertu de l’entreprise par son attitude à courte vue : « La Chine exprime sa profonde déception et son vif mécontentement face à ces propos qui confondent le bien et le mal, déforment les faits et persistent dans une attitude bornée. »

Peu après, laissant peu de doutes sur la nature pugnace de la Chine bien décidée à remporter ce bras de fer par une vaste coercition commerciale, début octobre, Pékin décidait un embargo sur les microprocesseurs destinés à l’Europe fabriqués par NEXPETRIA dont 70% transitent par ses usines en Chine avant export.

La brutalité de la riposte a aussitôt installé un sentiment de panique dans toute la filière automobile européenne lourdement dépendante des puces de NEXPETRIA pour les systèmes de frein, les airbags et, plus généralement, toutes les parties des véhicules équipées de senseurs.

Sans attendre Volkswagen, Honda, Nissan, BMW, Mercedes-Benz, Stellantis et GM ont averti que la mesure d’embargo chinoise allait à brève échéance provoquer l’arrêt des productions, faute de stocks. Certains, comme l’Association allemande de l’industrie automobile - Verband der Deutschen Automobilindustrie (VDA) - évoquèrent même la fermeture d’usines et des licenciements massifs.

NEXPERIA. Un passé de controverses avec l’Occident.

Alors que les alertes fusaient de toutes parts, le 19 novembre, le gouvernement néerlandais annonçait qu’il renonçait à la mise sous tutelle à la suite, dit-il de « discussions constructives » avec Pékin. La Chine a aussitôt salué l’initiative, y voyant un « premier pas dans la bonne direction vers une solution satisfaisante ».

En même temps, signe que le bras de fer pourrait encore durer, Pékin soulignait que la décision de justice néerlandaise demeurait un obstacle majeur au règlement du différend, tandis que le 4 décembre Wingtech Technologie, propriétaire de NEXPERIA, indiquait qu’elle n’avait toujours pas repris le contrôle de l’entreprise.

Alors qu’objectivement il n’existe qu’une faible probabilité que le tribunal annule la décision de la Chambre de commerce, il pourrait de toutes façons s’écouler des mois, voire des années, avant qu’une décision finale ne soit rendue.

En attendant, à Amsterdam on échafaude des plans pour le futur de l’entreprise. Selon le South China Morning Post du 20 novembre, les usines chinoises de NEXPERIA pourraient être gérées séparément. Les sites chinois comprendraient notamment l’usine d’emballage de Dongguan, dans la province du Guangdong, qui représente 70% de la production, ainsi que les services commerciaux et de soutien en Chine continentale.

Les activités hors Chine, dont deux sites d’emballage en Asie, et les usines de fabrication de plaquettes de silicium accueillant les circuits intégrés restées en Europe, seraient gérées depuis les Pays-Bas.

En élargissant l’observation avec en tête la problématique de l’influence chinoise dans le tissu industriel européen, on perçoit deux problèmes.

Le premier est lié aux intentions des entreprises chinoises ayant réussi à s’infiltrer par leurs prises de participation majoritaires. Les liens entre Wingtech et Nexperia remontent à 2018, alors que Wingtech était encore un sous-traitant de smartphones à faible marge. Cette année, Wingtech proposa 25,2 milliards de yuans (3,7 milliards de US $ de 2018) pour acquérir 75,86% des actions de NEXPERIA.

À l’époque, Bloomberg qualifiait Wingtech d’« obscure entreprise chinoise ». Au moment de l’offre, sa capitalisation boursière était inférieure à 20 milliards de yuans, tandis que celle de NEXPERIA dépassait déjà les 35 milliards de yuans.

L’opération fut donc largement considérée en Chine comme la plus importante fusion de l’histoire des semi-conducteurs, comparable disaient les médias, à « un serpent avalant un éléphant. » Wingtech a ensuite encore déboursé 6,7 milliards de Yuan (950 millions de $) pour s’approprier la totalité de l’entreprise.

Ce n’est pas la première fois que NEXPERIA, ancienne division de Philips dont l’histoire remonte aux années vingt, se retrouve au cœur de préoccupations concernant son contrôle par des capitaux chinois.

En 2021, NEXPERIA avait racheté Newport Wafer Fab, une usine de fabrication de plaquettes située au Pays de Galles, nº1 des semi-conducteurs au Royaume-Unis. En 2022, le gouvernement britannique émettait un « ordre de cession » inattendu, forçant NEXPERIA à vendre l’usine de Newport en raison de ses liens avec la Chine. En 2023, NEXPERIA revendait Newport Wafer à l’Américain Vishay Intertechnology pour 177 millions de dollars.

Une stratégie de puissance sans état d’âme.

La robotisation pilotée par l’IA s’installe partout. Depuis 2022, toutes les grandes usines de production ont été équipées de robots « intelligents. » Ce mariage entre la haute technologie numérique et la fabrication s’ajoute à l’utilisation opérationnelle de l’IA dans la R&D, la planification et l’organisation systématique des tests de qualité. La révolution IA produit un saut qualitatif de modernisation conférant à la Chine un important avantage industriel.


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A côté des intentions industrielles invasives, l’autre constante révélée par la séquence renvoie aux stratégies de pression auxquelles Pékin n’hésite pas à recourir pour parvenir à ses fins, comme récemment celle de stopper les exportations des puces de NEXPERIA.

La méthode qui exerce des pressions auxquelles il est difficile de résister avait, en 2024, visé le gouvernement espagnol de Pedro Sanchez qui s’était abstenu de voter les droits de douane contre les véhicules électriques chinois en échange de l’installation par un investissement de 4,1 milliards d’€, à Saragosse en Espagne de la JV Stellantis - CATL (géant chinois des batteries au lithium) d’une usine géante de batteries au Lithium-Fer-Phosphate.

En Pologne, en revanche qui avait voté pour les droits de douane, la JV Leapmotor-Stellantis a abandonné la production d’un modèle électrique dans l’usine de Tichy. Ce n’était pas un hasard. Selon Reuters, la décision faisait suite à une injonction de Pékin aux constructeurs automobiles chinois de suspendre leurs investissements dans les pays européens ayant soutenu les droits de douane.

L’image qui est celle d’une préoccupante submersion par un rouleau compresseur à la fois quantitatif et de plus en plus qualitatif, renvoie aux commentaires de Louis Gallois le 3 décembre dernier à RFI à l’occasion du voyage en Chine du Chef de l’État, « La Chine peut être un bulldozer qui écrase tout sur son passage ».

L’ancien patron de la SNCF, d’Airbus puis de PSA, soulignait le défi considérable de la rapide montée en gamme qualitative des productions chinoises, y compris dans les secteurs de très hautes technologies, auquel l’Europe mal préparée, qui réagit trop lentement et en désordre répond mal.

En novembre, avec le souci de gagner en autonomie et l’objectif de placer la Chine au sommet de la modernisation et des chaînes de valeur mondiale par les nouvelles technologies, le Conseil d’État et le ministère de l’Industrie et des Technologies de l’information (MIIT) se sont mis en ordre de marche.

Le but affiché de cette bourrasque de modernisation qui s’appuie sur un quasi monopole des terres rares, est clairement un défi pour l’Occident : promouvoir l’application industrielle du numérique et de l’IA dans tous les secteurs d’activité par le concept « Initiative IA + Fabrication », synthèse ralliant à la fois les technologies numériques, la modernisation industrielle par la robotique et la planification stratégique à moyen et long terme.

Comme le souligne la plateforme « Made in China », « En intégrant l’Intelligence Artificielle dans les lignes de production, les chaînes d’approvisionnement et les processus de R&D, la Chine vise à créer une nouvelle génération d’usines intelligentes, principaux outils de sa montée en gamme qualitative. » (…)

« Les objectifs opérationnels clés incluent l’accélération de la robotisation alimentée par l’IA générative, le développement de la maintenance prédictive et la généralisation de l’inspection qualitative, en particulier dans les secteurs à forte valeur ajoutée tels que l’automobile, l’aérospatiale, l’électronique, la biomédecine et l’industrie verte. »

Mais à l’évidence, ce vaste affichage d’une puissance sans limites n’est pas sans provoquer des alarmes.


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