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›› Chronique

A Pékin et Shanghai, les très petits pas de l’apaisement des tensions commerciales

Le 30 août, la secrétaire d’État au commerce américain Gina Raimondo, 52 ans, juriste, diplômée de Yale, féministe engagée, première femme gouverneur de Rhodes Island et, au sein de l’administration démocrate, une des figures les plus déterminées à lutter contre la contrefaçon chinoise, terminait une visite de quatre jours, par une rencontre à Shanghai avec des femmes d’affaires ayant une expérience de PDG.

Certains commentateurs y ont vu une manière d’insister sur le recul du rôle des femmes dans les postes politiques de haut niveau en dix années de pouvoir de Xi Jinping.

La visite qui coïncidait avec celle du MAE britannique James Cleverly arrivé à Pékin le 28 août, précédant de peu celle d’une Vice-ministre des AE sud-coréenne, Oh Youngju, eut lieu trois jours après le sommet des BRICS au moment où l’appareil, toujours aux prises avec un sentiment de défiance interne [1], redoublait ses efforts de propagande pour exalter le rôle essentiel joué par Xi Jinping dans l’élargissement de l’obédience anti-occidentale à Johannesburg (lire : Les BRICS à Johannesburg, symbole de la contestation de l’Amérique et de l’Occident).

Alors que, depuis juin, les visites successives du Vice-secrétaire d’État aux Affaires étrangères pour l’Asie de l’Est et l’Asie Pacifique Daniel Kritenbrink, suivi quelques semaines plus tard par Antony Blinken peu avant la responsable du Trésor Janet Yellen en juillet, la mission de Gina Raimondo à la fin août, quatrième passage à Pékin d’un haut responsable américain en moins de trois mois, était vue par certains comme l’occasion d’apaiser l’âpreté des tensions bilatérales, il n’en a rien été.

Guerre des microprocesseurs, malentendus, « Due diligence » et culture chinoise du secret.

Selon Raimondo elle-même qui s’est exprimée à la presse à Pékin, dans le TGV et à Shanghai, de ses rencontres avec le PM Li Qiang, le Vice-PM He Lifeng et Chen Jining, le nº 1 à Shanghai, tous trois membres du Bureau Politique, également avec le ministre de la culture Hu Heping et avec son homologue au commerce Wang Wentao, la seule conclusion concrète de son voyage aura été le lancement d’une structure d’échanges d’informations pour, a-t-elle dit, « réduire les malentendus à propos des priorités américaines de sécurité nationale sur lesquelles toute négociation ou compromis est impossible ».

Pour l’heure les incompréhensions sont totales.

Alors que l’offensive menée le 22 mai par la Chine contre Micron fut une riposte directe aux féroces embargos américains interdisant le transfert à la Chine des hautes technologies de microprocesseurs, une mesure elle-même décidée par Washington en octobre 2022 pour réagir aux captations illégales chinoises (lire : Guerre froide sino-américaine. Pékin riposte aux embargos de Washington en interdisant le géant MICRON), Raimondo s’étonnait publiquement de la réaction de Pékin.

« Aucune justification n’a été donnée concernant ce qui est arrivé à Micron », (…) Assurée de parler au nom du « droit international » elle ajoutait : « [Dans nos relations] il ne peut y avoir de place pour l’arbitraire, le non-respect des procédures légales et l’absence de clarté  ».

Puis, confirmant que son voyage était loin d’avoir apaisé la relation commerciale, elle a menacé de rétorsions, « chaque fois que les règles du jeu seront inégales ».

Le 29 août, parlant à la presse, à bord du TGV vers Shanghai, n’hésitant pas à mettre les pieds dans le plat, Raimondo confiait que des groupes américains estimaient que la Chine était devenue un pays où il était impossible d’investir.

La remarque venait cinq mois après les représailles contre les sociétés américaines de « due diligence » comme le groupe Mintz dont cinq agents chinois avaient été séquestrés en mars dernier.

Le raid contre Mintz fut la première phase d’une offensive d’envergure contre la nébuleuse des services d’enquêtes indépendantes préalables à une transaction que la mentalité du Parti cultivant le secret considère d’autant plus comme une intrusion occidentale inacceptable que certains de leurs agents américains sont des anciens des services à la retraite. Le 27 avril, la bourrasque avait touché le siège de Brain & Co à Shanghai.

Un mois plus tard, la cible était « Capvision Partmers » dont les bureaux à Shanghai, Pékin, Suzhou et Shenzhen ont été investis par la police qui accusait la société d’avoir des liens directs avec des services de renseignement étrangers.

Autre indice que la relation s’est enkystée dans une inflexible guerre de tranchées pour la maîtrise des segments les plus avancés des microprocesseurs haut de gamme, Raimondo dit avoir refusé de céder à la demande chinoise d’annuler l’ordonnance de Joe Biden signée début août interdisant tout nouvel investissement américain en Chine dans le secteur des hautes technologies pouvant être utilisées pour augmenter les capacités militaires de Pékin.

Dernier avatar de la défiance réciproque éloignant les trajectoires des deux premières économies mondiales, le nouvel embargo qui fait suite à celui du 7 octobre 2022 (lire : « Micro-puces » et droit de propriété. La violente riposte américaine contre la Chine et ses contrefeux), que Pékin interprète comme une intention de freiner sa montée en puissance, interdit aux sociétés de capital-risque d’injecter d’avantage de fonds dans les projets chinois de développement touchant notamment aux semi-conducteurs, à l’intelligence artificielle et aux ordinateurs quantiques.

Imbrications commerciales et hantise du « découplage. »

Pour autant, au-delà de la brutalité inflexible visant à combattre le viol des brevets haut-de-gamme, la Secrétaire d’État avait à l’esprit la complexité de l’enchevêtrement des relations bilatérales et l’impossibilité structurelle d’une rupture totale.

A ces interlocuteurs, elle a souligné que les embargos ne touchaient qu’une faible portion des relations commerciales dont la valeur en 2022 était voisine de 700 Mds de $, il est vrai en fort recul depuis janvier 2023 [2].

« L’intention de Washington n’est pas le découplage  » a-t-elle répété, mais « le maintien d’une relation commerciale à un niveau important dont le volume est profitable à la Chine et aux États-Unis, tandis que la volatilité des échanges sino-américains nuit à la stabilité globale. ».

Sur ce point, son appréciation rejoignait celle de l’Ambassadeur de Chine à Washington Xie Feng (cf. la note nº2) : « Le découplage pouvant conduire à une confrontation entre les deux, est la plus grande source d’insécurité globale ».

C’était aussi la teneur du discours à la ministre, le 29 août du PM Li Qiang qui mettait en garde contre les risques d’une politisation excessive des questions économiques et commerciales et de l’élargissement du concept de « sécurité nationale. »

*

Enfin, même si pour l’heure les positions restent tranchées, notamment à cause de la situation dans le Détroit de Taïwan devenue inflammable, avec de faibles marges de manœuvre encore rétrécies par le nationalisme des opinions publiques, la volonté de Pékin et Washington de calmer les tensions, y compris par des initiatives modestes est réelle.

Exemple d’un « petit pas », lors de leur rencontre du 28 août, Raimondo et son homologue Wang Wentao, en poste depuis décembre 2020, ont décidé la création d’un groupe de travail conjoint.

Réuni deux fois l’an à partir de 2024 et composé de responsables politiques et d’hommes d’affaires des deux bords, il s’efforcera d’élargir l’éventail des opportunités et recherchera des solutions aux tensions commerciales et aux obstacles freinant les d’investissements. En même temps, signe de leur bonne volonté réciproque, Wang et Raimondo ont décidé de se rencontrer en personne une fois par an.

Note(s) :

[1Nourrie par la brutalité d’un confinement qui se voulait sans failles, ayant à l’automne 2022, au plus fort de la pandémie claquemuré 300 millions de Chinois, soit 20% de la population, la défiance avait atteint son paroxysme en novembre 2022, diffusée par divers incidents au travers tout le pays. Lire : De la toute puissance à la crise politique. L’itinéraire de l’affaiblissement de Xi Jinping.

Récemment, la relève opérée de manière opaque de plusieurs responsables de la composante stratégique de l’artillerie nucléaire qui suivit la brutale destitution du ministre des Affaires étrangères Qin Gang, elle aussi conduite sèchement et sans explications, ont accentué le sentiment d’une fêlure dans le style de gouvernance de Xi Jinping. Lire : Destitution de Qin Gang. Une brutalité suspecte.

[2A la fin août, la baisse des échanges bilatéraux évaluée à 14,5% au cours des six premiers mois de 2023 par rapport à 2022, a donné lieu à un échange verbal acerbe entre Gina Raimondo tout juste rentrée de Chine et Xie Feng, l’ambassadeur de Chine à Washington, successeur de Qin Gang depuis mai dernier.

Soulignant que les Européens ouvraient leur marché plus facilement que les États-Unis, notamment aux véhicules électriques chinois (lire : L’offensive des véhicules électriques chinois), Xie notait aussi les dommages causés aux investisseurs américains par les contrôles à l’export.

Alors qu’il attribuait la baisse des échanges à des taxes à l’importation plus importantes aux États-Unis (19%) qu’en Chine (7,3%) et aux restrictions américaines visant les transferts de haute technologie assimilées par lui à une « violation du principe du libre marché », la ministre a rappelé que les contrôles à l’export avaient été décidés par la Maison Blanche visant des secteurs précis, pour des raisons de sécurité nationale.

Elle ajouta qu’il existait toujours aux États-Unis un élan en faveur des affaires avec la Chine, mais que les acteurs avaient besoin de « prévisibilité, de procédures conformes au droit des affaires et de règles du jeu équitables »


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