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Face aux pressions stratégiques de l’Amérique, Pékin a, au cours du 3e plenum du Comité Central de juillet 2024, effectué un branle-bas dont le nouvel argument de sa rivalité avec Washington, n’est plus la puissance de son commerce, mais ses performances dans le domaine des hautes technologies, où elle a réussi à se hisser en position dominante dans plusieurs secteurs clés.
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Dans un récent article publié dans « Project Syndicate », Madame Yu Jie, chercheur au programme Asie Pacifique de Chatham House basé à Londres examine la manière dont les élites chinoises observent les joutes verbales de la présidentielle américaine à propos de la Chine, entre Kamala Harris et Donald Trump.
Sa conclusion qui se démarque du pessimisme spéculant sur la fatalité d’un conflit direct vient après l’exposé des efforts chinois pour que l’aggravation des tensions sino-américaines impacte le moins possible la croissance économique du pays.
L’analyse assez courte part du constat d’une vindicte américaine anti-chinoise bipartisane avec cependant la nuance qu’au fond ni les Démocrates ni les Républicains ne souhaitent réellement un conflit militaire ouvert avec la Chine qui pourrait précipiter le monde dans le cauchemar d’un chaos global incontrôlable.
Mais, dit Yu Jie, à Pékin la Direction politique a conscience que les années qui viennent continueront à être marquées par d’amères disputes commerciales, d’intenses compétitions technologiques et, surtout, les tensions hautement inflammables autour de la question taïwanaise.
Dans ce contexte, se préparant à des turbulences qui ne cesseront pas, Pékin opère un branle-bas stratégique tous azimuts. Réagissant à la stratégie d’endiguement commercial de Washington contre le « défi chinois », les alertes qui mobilisent toutes les ressources du pays, englobent non seulement le domaine des Affaires étrangères et de l’armée, mais aussi celui de l’économie et des technologies de pointe.
Envahie par le sentiment d’être assiégée, la Chine qui se prépare à des tensions à long terme, a entrepris de modifier son vieux paradigme de montée en puissance. Alors que ce dernier recherchait la croissance à tout prix par la puissance de son commerce, le nouveau modèle glisse aujourd’hui vers la résilience économique et stratégique.
Au cœur du projet, la prévalence accordée à l’innovation et aux « prouesses technologiques » qui, dans certains secteurs clé, propulsent la Chine au rang d’un champion mondial.
De la rivalité commerciale à la compétition technologique haut de gamme.
Alors que le Président Xi Jinping a entrepris de restructurer l’économie en réduisant sa dépendance excessive au secteur immobilier, la stratégie de résilience a été adoptée lors du 3e Plenum du 20e Comité Central à la mi-juillet 2024.
S’il est exact que la nouvelle trajectoire qualitative haut-de-gamme se heurte aux sanctions américaines infligées aux entreprises de hautes technologies chinoises, la vérité est tout de même que les priorités chinoises de la relation sino-américaine ont changé.
Désormais moins articulées au commerce bilatéral excédentaire et à la quête d’investissements étrangers qui, depuis le milieu des années 90 ont, envers et contre tout, stabilisé la relation sino-américaine, les priorités se structurent de plus en plus autour de la course technologique devenue le nouvel ADN de la compétition entre Washington et Pékin.
Quand les avantages commerciaux de la Chine s’estompent mécaniquement, conséquence de la hausse des salaires et du niveau de vie, tandis que les tensions avec l’Occident s’exacerbent, la Direction politique à Pékin s’efforce désormais de concurrencer Washington en portant ses efforts compétitifs sur la haute technologie dont les deux secteurs aujourd’hui emblématiques sont la fabrication de véhicules électriques et la mise au point de microprocesseurs de meilleure finesse.
Pour autant, ayant analysé les nouvelles architectures technologiques de la rivalité sino-américaine, Yu Jie n’oublie pas que les mèches incandescentes d’une explosion possible se situent à Taïwan avec le développement des tendances de rupture portées par la nouvelle Direction politique à Taipei.
Le point chaud de Taïwan. Des dissensions irrépressibles, mais une volonté partagée d’apaisement.
En dépit des tensions à propos de Taiwan attisées par la promesse par Xi Jinping d’une réunification inéluctable, si nécessaire par la force, principale hantise des Etats-Unis, Washington et Pékin ont récemment exprimé le consensus de régler leurs relations pour éviter un dérapage militaire catastrophique.
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C’est dans cette zone du Détroit que, par le jeu de la rivalité stratégique sino-américaine et de la proximité entre Taïwan et Washington, montent en gamme les ingrédients d’un conflit armé.
À l’analyse de Yu Jie on ajoutera que la nature déflagrante de la situation est encore attisée par la puissance des enjeux. En Chine où l’affaire taïwanaise est portée à la hauteur existentielle d’une mission sacrée ; et aux États-Unis où une agression réussie de la Chine contre l’Île sonnerait définitivement le glas de la prévalence stratégique de l’Amérique en Asie-Pacifique.
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Pour autant, la conclusion de Yu Jie s’écarte du pessimisme de nombre d’analystes qui, ces dernières années, n’ont cessé de spéculer sur la fatalité inéluctable d’un conflit ouvert.
Tout en reconnaissant que pour l’instant, Pékin se donne du temps et une marge de manœuvre à l’écart des marchés européens et américains, par le détour du « Sud Global », cultivant avec lui les ressentiments contre l’Occident, elle ne croit pas à un affrontement direct.
Il est exact qu’à Pékin, la férocité anti-chinoise des joutes électorales entre Kamala Harris et D. Trump ne laissent aucun espoir que, dans un avenir proche, la relation bilatérale pourrait s’apaiser comme par magie.
Mais, dit Yu Jie, le pessimisme excessif n’est pas réaliste.
A Pékin, la stratégie envers l’Amérique fait l’objet de débats internes. Récemment, au-delà des postures martiales au Bureau Politique, c’est le choix d’une approche moins radicale qui a émergé. Il est rassurant dit-elle que « Washington et Pékin aient marqué un intérêt pour une gestion responsable de leurs relations. »
A ce sujet, lire le § « Séduction chinoise et modération américaine » de notre article Jack Sullivan à Pékin. Illusions d’un apaisement et ripostes chinoises.
Le rappel montre qu’en dépit des défiances réciproques, objet du § « Persistance des facteurs de tension », les deux sont, disent-ils, « Déterminés à gérer de manière responsable la relation pour garantir que la rivalité ne vire pas au conflit ».
Ils en ont fait la preuve concrète par de long échanges téléphoniques entre Xi Jinping et Joe Biden et entre Dong Jun, le nouveau ministre de la Défense chinois et son homologue américain, Lloyd Austin.
Simultanément les deux avaient réactivé le « Groupe de travail consultatif bilatéral sur les questions navales (Military Maritime Consultative Agreement Working Group - 军事海事协商协议工作组 -) » mis en veilleuse par Pékin en août 2022, après la visite de Nancy Pelosi à Taïwan.
Autrement dit, pour Yu Jie, les élites chinoises ont conscience que quel que soit le vainqueur des élections en novembre, la férocité des critiques et des mesures de rétorsion tarifaires contre Pékin ne cesseront pas ;
En même temps, elles parient aussi qu’au plus haut sommet de l’exécutif, Washington continuera, tout comme Pékin, à rechercher les voies d’un apaisement en empruntant la très acrobatique ligne de crête du rapprochement avec Taïwan et de la protection des intérêts industriels américains contre les captations illégales.
Au cœur des enjeux, de part et d’autre, et parallèlement aux tensions stratégiques des questions de Taïwan et de la Mer de Chine du sud, les très hautes technologies et l’intelligence artificielle, parties prenantes des équipements militaires, l’espace, l’énergie et les moyens de la transition écologique et les véhicules électriques.