›› Editorial
Publié par la très populaire plateforme médiatique Dimsum Daily, le montage photo de la rencontre entre le Général Zhang et Jack Sullivan dans les locaux de l’APL à Pékin, témoigne du crédit dont bénéficie le premier militaire chinois et de l’importance que l’opinion chinoise a accordé à l’entrevue jugée comme une importante concession d’apaisement faite par la puissante APL à l’Amérique.
Après les récentes mises aux normes qui ont frappé l’APL, ponctuées par les destitutions du ministre et de plusieurs haut-responsables de la composante missiles, l’implication de Zhang à ce niveau stratégique visait à restaurer la crédibilité du système militaire chinois, malmené par les rectifications de Xi Jinping.
En même temps, la réputation militaire de Zhang confortait la vision chinoise des relations sino-américaines « de grande puissance à grande puissance » débarrassée de la condescendance des leçons de morale sur le droit international ou la nature du système politique.
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Le 29 août Jack Sullivan, le Conseiller américain pour la sécurité nationale était reçu au Grand Palais du Peuple par le président Xi Jinping.
La rencontre était le point d’orgue de trois jours de visite au cours desquels Sullivan a rencontré Wang Yi, le ministre des Affaires étrangères et – fait inhabituel pour une délégation civile, même en charge des questions de sécurité-défense –, le Général Zhang Youxia (74 ans) premier militaire du pays, nº2 de la Commission Militaire Centrale et, avec He Weidong (67 ans), l’un des deux officiers généraux membres du Bureau Politique.
Le choix d’avoir organisé une rencontre entre un homme politique américain et un militaire chinois de ce niveau revêt une importance symbolique. Xi Jinping y attache du prix avec l’intention probable de tourner la page de la séquence offensante de l’automne 2023 quand le ministre de la Défense lui-même Li Shangfu, d’abord disparu, fut destitué pour corruption.
Les états de service de Zhang sont d’un autre calibre. Il est en effet l’un des militaires chinois ayant eu, dans sa jeunesse, deux fois l’expérience du feu au combat contre le Vietnam en 1979 et en 1984, d’abord comme Commandant de compagnie à 29 ans, puis Commandant de régiment à 34 ans.
Son histoire familiale résonne aussi avec celle de Xi Jinping en phase avec la mémoire héroïque du régime. En mars 1947, pendant la guerre civile, après la défaite du Japon, le père de Zhang Youxia, le général Zhang Zongxun alors âgé de 38 ans avait été le Commandant opérationnel d’une des unités de l’APL dont Xi Zhongxun, le père du Président Xi, était le Commissaire politique.
Ensemble – et la portée allégorique de l’épisode n’en confère que plus de prix au geste de Xi Jinping - les deux avaient mené la bataille pour la reconquête de la base communiste de Yan’an contre les unités de Tchang Kai-chek.
Dès lors, il apparait que l’organisation même de la visite de Jack Sullivan avait d’abord pour but d’enjamber les récentes effervescences de la relation arrivées au bord d’une déflagration lors de la visite de Nancy Pelosi à Taïwan, début août 2022 (lire : La 4e crise de Taïwan. Quels risques d’escalade ?), et, sept mois plus tard, le 4 février 2023, quand, insupportable perte de face pour le régime, un chasseur F-22 « Raptor » avait abattu un « ballon espion » chinois au-dessus de l’Atlantique, au large de la Caroline du sud, alors qu’il se trouvait à 20 000 m au-dessus des eaux territoriales américaines.
Séduction chinoise et modération américaine.
Pour comprendre l’importance de l’actuelle visite de Jack Sullivan, il est essentiel de garder en mémoire que la séquence de la destruction du « ballon espion » qui avait d’autant plus heurté l’orgueil de l’appareil qu’elle fut brutale, spectaculaire et publique (lire : Le psychodrame de la chasse aux ballons espions chinois), avait conduit à l’annulation d’une visite programmée à Pékin du Secrétaire d’État Antony Blinken.
Du point de vue de Pékin, le recours à une personnalité comme Zhang Youxia, première implication depuis 2018 à ce niveau d’un haut responsable militaire ayant autant de crédit, renvoie à l’exigence d’un dialogue bilatéral entre deux « puissances », empreint de respect d’où devrait être expurgées toutes les formes de condescendance, d’ingérence ou de pressions sur la nature du régime.
En apparence, les déclarations de Jack Sullivan, de Wang Yi et de Xi Jinping étaient sur cette ligne d’une estime réciproque, sans arrière-pensée entre les deux acteurs majeurs de la géopolitique mondiale.
Selon le Waijiaobu, pour Xi Jinping, « l’engagement de la Chine en faveur d’une relation sino-américaine stable, saine et durable restait inchangée » (…) dans un contexte où il était essentiel que « chacune des parties considère le développement de l’autre non comme un défi 挑战, mais comme une opportunité 机会. »
Présentant à Xi Jinping, les intentions de Joe Biden, Sullivan a ostensiblement affirmé que Washington était sur la même ligne que Pékin « Déterminé à gérer de manière responsable la relation pour garantir que la rivalité ne vire pas au conflit ». Ajoutant même qu’il « avait hâte de renouer le dialogue avec Xi Jinping dans les semaines à venir », ce qui semblait indiquer que les deux pourraient à nouveau échanger par téléphone, comme ils l’avaient fait le 2 avril dernier.
Autre indice qu’après les emportements frénétiques de 2022-2023, les deux s’appliquent à afficher leur volonté d’apaisement, il y a quatre mois, l’appel direct d’une heure-trente entre les deux Présidents avait été immédiatement suivi les 3 et 4 avril 2024, des contacts à Honolulu entre les deux appareils de défense.
L’épisode marquait la réactivation du « Groupe de travail consultatif bilatéral sur les questions navales (Military Maritime Consultative Agreement Working Group - 军事海事协商协议工作组 -) » mis en veilleuse par Pékin en août 2022, après la visite de Nancy Pelosi à Taiwan (lire : Au-delà de la reprise des contacts militaires, la lourde rivalité sino-américaine en Asie-Pacifique).
Moins de deux semaines plus tard, le Secrétaire d’État à la défense américain Lloyd Austin s’entretenait longuement avec le nouveau ministre de la défense, l’Amiral Dong Jun 董军, nommé en décembre 2023 pour succéder à Li Shangfu, escamoté puis sanctionné, au milieu d’une vaste mise aux normes de l’appareil militaire (lire : Lutte contre la corruption ou « rectification maoïste » ?).
Pour autant, s’il est vrai qu’en Chine et aux États-Unis on veille à tenir à distance les risques de dérapage, personne ne croit que les contentieux à l’origine des tensions pourraient disparaitre.
