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Alors que le Président Xi Jinping rappelle souvent les humiliations subies par la Chine au XIXe siècle, la partie très nationaliste de l’opinion continue à cultiver ses rancœurs contre l’Empire nippon qui martyrisa la Chine. Au milieu d’une série de blessures d’orgueil infligée par les guerres de l’opium et les traités inégaux occidentaux, le cycle des affronts japonais s’est accéléré en 1895 quand, après la défaite chinoise contre « Le Soleil Levant », le traité de Shimonoseki attribua l’Île de Taiwan au Japon.
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Le 18 septembre, à Shenzhen, un jeune garçon de dix ans de mère chinoise et de père japonais a été attaqué à coups de couteaux à deux cent mètres de son école. Il est décédé à l’hôpital le lendemain. Le même jour un suspect de 44 ans a été arrêté par la police.
L’agression a eu lieu tout juste trois mois après deux autres attaques au couteau – le 18 juin contre des enseignants américains en stage d’échanges pédagogiques à Jilin, et le 24 juin, à Suzhou, contre une maman japonaise et son fils poignardés devant un bus scolaire qui avait couté la vie à Hu Youping, 54 ans, hôtesse de la compagnie de transport qui s’était interposée. Touchée au cœur, elle avait succombé à une grave hémorragie deux jours plus tard.
Le 28 juin, dans un signe d’empathie symbolisant l’intention de Tokyo de ne pas envenimer l’incident, l’ambassade du Japon à Pékin avait mis son drapeau en berne. Lire : Nouvelle attaque au couteau, cette fois contre une Japonaise et son fils.
La colère japonaise et la longue histoire des ressentiments encore vifs.
Alors que dans un réflexe somme toute commun à tous les pouvoirs, les autorités chinoises tentèrent de banaliser l’incident en rappelant que « ce type d’agression isolée pourrait se produire dans l’importe quel pays », à Tokyo la répétition à un si bref intervalle d’un assaut contre un ressortissant japonais devant une école à touché un nerf sensible.
Le lendemain, sur un ton très éloigné de la compassion bienveillante exprimée trois mois plus tôt par la mise en berne des couleurs japonaises à la mort de Hu Youping, le premier ministre Kishida qui s’étonnait de l’absence de réaction officielle de Pékin, exigea publiquement que « La partie chinoise explique les faits le plus rapidement possible ».
Il ajoutait une injonction comminatoire qui replaçait l’incident au cœur des rancœurs historiques sino-japonaises « Un tel incident ne doit jamais se reproduire. Nous avons fortement exhorté la partie chinoise à assurer la sécurité du peuple japonais. »
Quant à la partie chinoise, elle a sans surprise par la voix de Li Jian, le porte-parole du MAE déclaré que « l’affaire faisait l’objet d’une enquête et qu’elle serait traitée par les autorités chinoises conformément à la loi. » et assuré que « La Chine a toujours pris et continuera de prendre des mesures efficaces pour assurer la sécurité de tous les ressortissants étrangers en Chine. »
Alors qu’au milieu des graves blessures de l’histoire, les deux parties n’ont pas cessé de tenter un apaisement par un méritoire affichage de bienveillance réciproque, le 17 avril 2017 Jean-Paul Yacine analysait la persistance des amertumes chinoises : Les braises mal éteintes des rancoeurs sino-japonaises.
La mise en perspective suivait celle, dix ans plus tôt de François Danjou. Elle revisitait l’histoire depuis les anciennes racines culturelles des deux rivaux, à la fois symétriques et rivales. Comme autant de secousses sismiques, les épisodes conflictuels de la relation et leurs souvenirs amers manipulés de part et d’autre par les factions les plus nationalistes, n’ont cessé de torpiller les efforts d’apaisement : Relations Chine-Japon. Les non-dits de l’irrationnel.
Ajouté à la crise comme une escarbille enflammée, le rappel du passé, omniprésent fantôme d’une coexistence heurtée, a replongé l’agression dans les tréfonds obscurs de l’histoire commune.
L’attaque a en effet eu lieu à la date sensible de l’anniversaire de l’incident de Moukden (Shenyang) en Mandchourie le 18 septembre 1931. Désigné par les Chinois comme « l’incident 918 - 九一八事件 jiu yi ba shijian, il rappelle que, ce jour-là, le Japon prit prétexte de la destruction d’une section de la voie ferrée appartenant à la société japonaise des chemins de fer de Mandchourie du Sud pour envahir tout le nord-est de la Chine.
Les explosifs sensibles du nationalisme antijaponais ne sont jamais loin. Véhiculant toujours une forte rancœur chargée d’émotion « l’incident 918 » est commémoré en Chine comme le début de la catastrophique invasion japonaise, humiliation nationale arrivée à son point d’orgue d’horreur extrême lors du massacre de Nankin 南京大屠杀 – Nanjing Da Tu Sha -, en décembre 1937, que les médias d’État exhortent le public à ne jamais oublier.
Il est exact que les autorités chinoises qui évoquent les agressions comme des péripéties fortuites et isolées, se gardent bien de mentionner l’arrière-plan cynique de l’histoire du Japon impérial ayant lui-même organisé l’attentat de Moukden. Mais force est de constater que la xénophobie et le sentiment antijaponais sont en hausse dans le pays, souvent attisés par les médias d’État eux-mêmes. Dans l’opinion, les explosions de rancœur sont récurrentes.
