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…à l’arrière-plan fragile.
Le graphique montre les deux routes du gaz de la Russie vers la Chine. En bleu la route occidentale par l’Altaï et le Xinjiang privilégiée par V. Poutine et Gazprom. Et la route orientale à l’Est en pointillés rouges que la Chine préfère, parce qu’elle est plus proche de ses bassins démographiques et industriels. Les problèmes de trésorerie de Gazprom ajoutés au non paiement par CNPC de 25 Mds de $ dédiés aux infrastructures pourraient retarder les travaux jusqu’en 2020.
Quand Xi Jinping est venu assister à la parade du 9 mai à Moscou à laquelle participaient 112 militaires chinois appartenant à une unité d’honneur de l’APL, il a mesuré l’ampleur des évolutions contraires survenues en une année. Toutes sont porteuses de tensions capables d’aigrir les relations entre Pékin et Moscou. S’il est vrai qu’à terme il est probable que les intérêts convergents des deux autour de la question de l’énergie aplaniront les difficultés, dans un avenir proche les tensions sont probables.
Depuis mai 2014 d’importantes divergences sont en effet apparues, souvent liées à la volonté contradictoire de Vladimir Poutine de protéger les intérêts de ses conglomérats d’hydrocarbures tout en exerçant une pression stratégique sur l’Europe et l’Ukraine. Mais la manoeuvre russe contre Bruxelles et Kiev limitant les livraisons de gaz ont mis Gazprom financièrement aux abois qui fut brutalement contraint d’abandonner la stratégie de chantage aux livraisons après une perte de 6 Mds de $, provoquant une chute de prix à 247 $ le m3. La séquence a retardé l’accord sur les prix avec la Chine qui selon le ministre russe de l’énergie russe n’a toujours pas été signé.
Agacements autour du contrat de gaz.
A cette controverse s’ajoute un désaccord de fond sur le choix des routes d’approvisionnement de la Chine – Gazprom en charge des infrastructures et des pipelines préfère la voie occidentale moins longue de plus de 1000 km et donc moins chère ; la Chine privilégie la solution de la Sibérie orientale plus proche des centres industriels et démographiques -.
En mars Reuters citait des sources russes affirmant que la route sibérienne aurait été abandonnée. Pour ajouter à la confusion, la Chine qui joue de l’atout financier pour forcer la main à Poutine et obtenir malgré tout la mise en œuvre du projet sibérien n’a toujours pas payé les 25 Mds de $ promis à Gazprom pour la construction du réseau de pipelines.
Tel était l’arrière plan du voyage du n°1 chinois chez son allié russe qui tout en continuant de vouloir imposer la solution d’un gazoduc par l’Altaï et le Xinjiang a signé avec Pékin 32 contrats dans divers secteurs financés par des prêts chinois qui vont de la construction de voies ferrés (TGV Moscou – Kazan à 21 Mds de $ à l’aéronautique (achat de 100 appareils régionaux 100 SSJ pour 3 Mds de $) en passant par l’agriculture, l’exploitation minière et la construction de barrages dans l’est sibérien.
Rivalités et arrières pensées.
En arrière plan cependant persistent le souvenir que, contrairement à Moscou, Pékin n’a pas opposé son véto à la résolution déclarant illégal le référendum de Crimée [1] tandis que monte la concurrence entre la Russie et la Chine en Asie Centrale où Xi Jinping a fait étape sur sa route vers Moscou.
Au Kazakhstan, un des principaux bénéficiaires des investissements chinois où il s’est arrêté une journée, le Président chinois a mesuré l’influence grandissante de la Chine articulée autour de prêts financiers pour des projets de logements sociaux et d’infrastructures - routes, voies-ferrées, centrales électriques – (14 Mds lors de la visite de Li Keqiang en décembre 2014 qui s’ajoutent au 23,6 Mds de $ conclus lors du voyage du Premier ministre Karim Masimov à Pékin en mars 2015).
L’abondance des investissements signale la priorité régionale de la Chine. Dans le cadre de sa stratégie eurasiatique des nouvelles routes de la soie elle prend progressivement le pas sur l’ancien maître des lieux russe en participant activement au développement des capacités industrielles du pays. En arrière plan cependant il y a toujours la quête chinoise d’énergie avec la livraison annuelle par le Kazakhstan de plus de 80 millions de barils de pétrole à la Chine, une goutte d’eau dans le total des importations chinoises qui, depuis l’automne 2013 dépassent celles des Etats-Unis à 7 millions de barils / jour.
La télévision chinoise se démarque des affichages militaires.
Un indice que des nuages obscurcissent l’image d’une alliance stratégique sans faille est que la télévision centrale chinoise n’a pas retransmis le défilé du 9 mai à Moscou auquel participait pourtant une petite unité de l’APL. A la place elle diffusa des images d’archives de la 2e guerre mondiale parsemées de courts extraits présentant le Président Xi Jinping à la place d’honneur dans les tribunes au milieu de quelques brèves images du défilé sur la Place Rouge.
Le 19 mai, le magazine Caixin a proposé un analyse des raisons de ce changement de programme de dernière minute pourtant impatiemment attendu par l’opinion chinoise pour laquelle Vladimir Poutine et Xi Jinping incarnent les modèles symétriques de dirigeants courageux et autoritaires capables de tenir tête aux États-Unis. Peut-être suggère l’auteur fallait-il atténuer l’image d’une connivence sino-russe trop belliqueuse ; ou encore la propagande a t-elle voulu tenir compte du fond de méfiance anti-russe nourrie par une partie de l’opinion et des intellectuels qui se souviennent des torts causés à la Chine par l’impérialisme russe.
La menace américaine…
Mais le 10 mai, un article du Quotidien de l’APL avait abordé la question par un article révélant quelques controverses internes en prenant le contrepied des critiques qui, dans les réseaux sociaux chinois, blâmaient la Chine de s’être affichée ainsi en compagnie de « dirigeants sans scrupules ». En même temps il clarifiait la position de la Chine à l’égard de Washington et dévoilait les grands soucis stratégiques du Parti.
Reconnaissant que l’impérialisme russe avait par le passé blessé la Chine, l’auteur appelait cependant à tourner la page. Pour lui la menace la plus directe venait aujourd’hui des États-Unis qui, dans un passé récent, avaient fomenté les « révolutions de couleurs » chevaux de Troie des changements de régimes et apporté leur concours aux dissidents du Tibet, du Xinjiang, de Taïwan et de Hong Kong, tout en encourageant les pays à la périphérie de la Chine à adopter des attitudes hostiles à Pékin.
…et les frustrations anti-japonaises et mémorielles de la Chine
Un autre article paru dans l’édition en ligne du Quotidien du Peuple creusait encore plus loin dans les frustrations chinoises de la guerre et les rancoeurs antijaponaises. Reconnaissant que la relation sino-russe était déséquilibrée - « la Russie a plus besoin de la Chine que l’inverse », l’auteur ajoutait que, dans le domaine des politiques mémorielles, Pékin avait beaucoup à apprendre de Moscou.
En focalisant sur la victoire russe contre le nazisme, la Russie, non seulement combattait le révisionnisme, mais réclamait la même reconnaissance que celle accordée aux Américains par la vision occidentale des commémorations de la guerre qui exaltent le débarquement en Normandie et la libération des camps d’extermination, alors concluait l’auteur que le massacre de Nankin était rarement mentionné.
Note(s) :
[1] Organisé en le 16 mars 2014 par la république autonome de Crimée et le gouvernement de Sébastopol, le référendum interrogeait les populations locales si elles voulaient rejoindre la fédération de Russie ou rester parties de l’Ukraine.
Bien qu’ayant toutes les raisons d’être opposée à ce référendum dont elle réfute le principe pour Taïwan, la Chine ne s’est pas associée au vote de l’ONU qui le déclarait illégal. Mais se contentant de s’abstenir, elle n’a pas utilisé son droit de véto. Par là elle s’est désolidarisée de Moscou pour ménager ses partenaires occidentaux.

