›› Société
Chai Jing à Barcelone en 2023.
*
Chai Jing 柴静, 49 ans originaire de Linfen 临汾au Shanxi, 山西, 300 km au sud de la capitale Taiyuan 太原 est une jourmaliste d’investigation chinoise. Formée à la communication à l’Université de Pékin, elle s’est, en Chine, taillée la réputation d’avoir osé fouiller le coeur des vérités dérangeantes occultées par la censure.
En 2003, elle avait effectué plusieurs reportages sur le SRAS apparaissant à l’écran en tenue blanche de protection épidémique ; en 2008, elle était en première ligne avec les victimes et au milieu des décombres du séisme de Wenchuan (lire : Désastre au Sichuan. Importantes pertes humaines. Possibles dégâts écologiques) ;
Les lecteurs de QC la connaissent.
En mars 2015, avant la session annuelle de l’ANP, elle avait mis en ligne un documentaire sur la pollution en Chine « Sous le Dôme - 穹顶之下 » vu par plus de 150 millions de fois.
Avant d’être censuré par l’appareil, le travail lui avait valu les félicitations du ministre de environnement Chen Jining, tout juste nommé, actuel nº1 du Parti à Shanghai et nº16 du Bureau Politique (lire la page 3 de notre article : La longue marche chinoise vers la conscience écologique).
Depuis 2017, elle vit en exil à Barcelone
En aout 2023, après huit années de silence, elle était réapparue sur Youtube, avec un travail en six parties traitant du terrorisme. Censurées en Chine les vidéos la présentent interrogeant des « Djihadistes ». En Chinois : 陌生人----与圣战分子对话 - Étrangers - Conversations avec des Djihadistes »
Son dernier exploit, toujours censuré en Chine, explore une actualité controversée et sensible. Récemment traduites par le site « China Digital Time », il présente en deux parties des interviews de Chinois engagés dans la guerre en Ukraine aux côtés de la Russie. Voir : Chinese soldiers fighting for Ukrain et d’autres avec les Ukrainiens.
Quelques extraits choisis des conversations avec un mercenaire chinois que Chai a surnommé « Macaron. », engagé avec les Russes.
Le piège de la guerre.
柴静对话为俄罗斯作战的中国雇佣兵. Conversation avec des mercenaires chinois engages pour la Russie. 我错误地进入了这场战争. « Je suis entré dans cette guerre par erreur. »
*
De ces conversations sur le vif, enregistrées dans des zones de combat, il se dégage d’abord que les premières motivations des mercenaires chinois également présents aux côtés des Ukrainiens, quoique moins nombreux, sont triples.
1) Échapper à la morosité d’un marché de l’emploi des jeunes en berne en Chine. 2) Éponger des dettes qu’ils ne sont plus en mesure d’honorer. 3) Mettre en garde les plus nationalistes chinois contre les horreurs de la guerre.
Les réponses de « Macaron » sont aussi enveloppées d’une lucidité fataliste reconnaissant que non seulement lui et ses camarades étrangers sont mal traités et victimes de racisme, mais encore qu’ils sont tombés dans un piège sans issue.
Chai : Vous parlez de « nous » [avec les Russes] et de « l’ennemi » [Ukranien]. Comme vous pouvez l’imaginer, cette émission suscitera de nombreuses discussions, y compris des critiques à votre égard. Êtes-vous prêt à cela ?
Macaron : Oh, ce n’est pas grave, puisque c’est la voie que j’ai choisie. Conscient qu’un jour, je pourrais mourir ici sur le champ de bataille, j’ai décidé de partager quelques expériences vécues. La Chine et le peuple chinois n’ont pas connu la guerre depuis longtemps, alors je veux leur raconter ce qu’est la guerre pour un soldat ordinaire, surtout un soldat étranger.
Chai : Que voulez-vous dire au peuple chinois ?
Macaron : J’espère que la Chine saura maintenir une position raisonnable et éviter de déclencher ou de s’impliquer dans une guerre sans réfléchir. Beaucoup de gens s’enflamment en regardant ces séries patriotiques radicales qui glorifient la guerre, comme « Wolf Warrior » et « Drawing Sword ». Mais la réalité du combat est incroyablement brutale. C’est littéralement l’enfer sur terre.
Chai (S’adressant à son public en voix off) : Macaron lui-même était autrefois un fan de « Wolf Warrior » et de « Drawing Sword ». Né en 1995 dans le Shandong, il a servi dans l’APL. Lorsque la guerre russo-ukrainienne a éclaté, il travaillait pour l’armée comme aide-instructeur.
Chai : [S’adressant à nouveau à Macaron] Puisque personne ne t’a demandé de rejoindre cette guerre, personne ne t’y a forcé, et ce n’est même pas ta guerre, pourquoi as-tu décidé de t’engager ?
Macaron : Il y avait beaucoup de raisons. L’argent en faisait partie, mais ce n’était pas la raison principale. Honnêtement, le salaire n’est même pas si élevé. De plus, j’étais soldat en Chine, mais je n’avais jamais connu la guerre, donc je n’avais aucune idée de ce que c’était vraiment.
Au départ, je voulais m’engager dans la Légion étrangère française – c’est là que je voulais aller – mais obtenir un visa pour l’Europe a été un véritable casse-tête. C’est vraiment difficile d’obtenir un visa pour l’Europe.
Chai : Si obtenir un visa pour l’Ukraine avait été aussi simple [que pour la Russie], seriez-vous allé combattre pour l’Ukraine ?
Macaron : Hmm, en théorie… oui, c’est possible. C’est tout à fait possible. Je pense qu’il y a au moins quelques centaines de Chinois qui se battent pour l’armée russe, et certains pour l’armée ukrainienne, mais pas beaucoup.
Je suis sûr que la question des visas joue un rôle. De plus, beaucoup de gens pensent qu’aider la Russie revient à aider la Chine.
Chai (voix off) : Cependant, les nationalistes chinois ont toujours eu des sentiments mitigés à l’égard de la Russie. Après le début de la guerre [en Ukraine], une liste des invasions territoriales russes en Chine a circulé sur les réseaux sociaux, certains comparant ces incursions à la création par le Japon de l’État fantoche du Mandchoukouo.
Cette pression a contraint certains mercenaires chinois combattant pour la Russie à justifier leurs choix.
Macaron : Beaucoup de gens étaient criblés de dettes chez eux, alors ils ont tenté leur chance et sont venus ici. J’imagine qu’ils se sont dit que ça valait le coup de risquer leur vie.
Beaucoup de gens rêvent aussi de se battre. J’ai reçu tellement de messages privés que j’ai arrêté d’y répondre. J’essayais de les en dissuader, mais maintenant, je n’y réponds plus ; ils sont trop nombreux à se plaindre de la mauvaise qualité du marché du travail chinois ou de leur endettement.
Chai : Est-ce qu’ils [les Russes] vous versent un salaire décent ?
Macaron : C’est normal, assez normal. Environ 15 000 yuans par mois [2 500 dollars américains], plus ou moins. Mais le coût de la vie ici est exorbitant. Ce que vous achetez avec 10 000 yuans ici ne vous coûtera peut-être que 2 500 yuans en Chine.
De plus, le salaire n’est pas à la hauteur du danger et de la difficulté du travail. Je travaille 365 jours par an, sans vacances ni congés. Je suis constamment en service. C’est un travail très dangereux, et en plus, on n’a aucune liberté.
Chai : En entendant ces choses, certains pourraient dire que vous êtes juste de la chair à canon.
Macaron : Hm, aussi horrible que cela puisse paraître, ils ont raison.
Pourquoi devrais-je être de la chair à canon dans la guerre de quelqu’un d’autre ? Avant de venir, je ne savais pas qu’ils me traiteraient ainsi. Une fois arrivé au camp d’entraînement de Rostov, j’ai constaté un racisme grave, envers les Noirs et les Chinois. Pourquoi risquer sa vie pour des gens qui vous traitent ainsi ?
Macaron : Les commandants russes insultaient ouvertement les soldats noirs et tenaient des propos racistes vraiment horribles, à l’encontre des soldats noirs, arabes et chinois. Un officier a même dit : « Pour l’instant, c’est la guerre, elle continue. Mais une fois la guerre terminée, pourquoi ne pas vous tuer tous ? Vous ne rentrerez pas vivants… »
Chai, interloquée : Attendez…
Macaron : C’est vrai, c’est ce qu’il a dit.
Chai, toujours incrédule : Attendez, attendez… Qui a-t-il dit qu’ils tueraient ?
Macaron : Il parlait de nous, les mercenaires étrangers. Je ne sais pas s’il plaisantait, ou si c’était dû à un racisme profondément ancré, je n’en sais rien. Mais notre traducteur de l’époque a démissionné sur-le-champ.
C’était un Arabe d’Égypte, et il m’a dit qu’il était tellement dégoûté par le commandant qu’il démissionnait. Après avoir entendu ça, j’ai dit que je voulais partir aussi. Je voulais partir, mais ils m’ont dit que je ne pouvais pas rompre mon contrat.
Chai (voix off) : Avant de signer le contrat, Macaron avait utilisé un logiciel de traduction pour vérifier qu’il le comprenait. Une section stipulait que les recrues avaient trois mois pour révoquer le contrat, si elles le souhaitaient.
Mais lorsque Macaron a abordé le sujet, on lui a répondu que c’était hors de question. Macaron n’avait plus d’autre choix, aucune issue. On lui a remis une arme : un pistolet vieux de près de 80 ans.
Chai : Serait-il possible pour vous de vous échapper par vos propres moyens, de simplement quitter le champ de bataille, par exemple, et de vous enfuir ? Pourriez-vous faire ça ?
Macaron : Impossible. Il y a des points de contrôle partout. Et pour être honnête, dans les zones autour de nous, rien n’empêche quiconque de vous tirer dessus et de vous tuer. Ici, il n’y a aucune loi, aucune moralité, aucune contrainte. Il n’y a rien de tout cela ici.
Il y a trois semaines, Chai Jing avait interviewé des Chinois partis faire la guerre pour les Ukrainiens. « 柴静对话为乌克兰作战的 ». Le ton général de l’échange était moins empreint de regret.
On pouvait même y déceler un fraternité d’armes face au risque ultime « 我的心灵安置着我死去的弟兄Mon âme reposera avec mon frère mort. »