›› Politique intérieure
Le Parti au cœur de l’éducation nationale. Volet d’un plan politique d’ensemble.
La surveillance du système éducatif et des universités n’est pas nouvelle. Depuis 1949, le Parti n’a jamais laissé la bride sur le cou aux intellectuels. Le contrôle et la censure se sont encore aggravés après les événements de Tian An Men en juin 1989.
Mais de l’avis de tous les observateurs, Xi Jinping a accéléré ces tendances. Pour lui, le système éducatif est en effet l’avant-garde de la réforme et le creuset politique et intellectuel du « renouveau » de la Nation chinoise,
Lire : Feu sur les « excroissances méningées du Parti » et reprise en main idéologique.
La reprise en main des professeurs fait suite à une campagne de rectification des programmes et à l’injonction de supprimer les livres d’études étrangers. Le tout s’inscrit dans la manœuvre du Parti pour affirmer son contrôle non seulement sur l’art, la culture et l’enseignement supérieur, mais également sur toute la vie sociale et, dernièrement, sur l’intimité des croyances religieuses.
Cité par Carl Minzner, professeur de droit chinois à Fordham (New-York), le discours de Xi en 2014 sur la culture et les arts (在 文艺 工作 座谈会 上 的 讲话) a donné le ton. Évoquant Mao Zedong qui en 1942 à Yan’an soulignait déjà l’intention du Parti de contrôler toute la sphère culturelle, Xi Jinping avait clairement exigé que l’éducation se mette au service du Parti.
Dans la foulée du discours du n°1, l’appareil avait voté une série de directives d’application. Accompagnant l’intention de mise aux normes, en 2015, le Comité central publiait un document faisant l’éloge « du développement florissant de la littérature et des arts socialistes (中共中央 关于 繁荣 发展 社会主义 文艺 的 意见) »
Ses points clés comprenaient : 1) Le renforcement du rôle du parti dans les domaines de l’art et de la culture ; 2) L’élaboration d’une ligne politique visant à promouvoir l’excellence de la « culture chinoise traditionnelle » (中华 优秀 传统 文化) aux côtés du marxisme comme principe directeur de la culture et des arts ; 3) Le rôle du Parti dans la promotion du patriotisme et de l’héritage culturel traditionnel ; 4) L’injonction adressée aux professeurs de réduire leurs références aux cultures « étrangères ».
Les universités et les professeurs ont été particulièrement ciblées par cette campagne.
En 2014, les bureaux généraux du Comité central et du Conseil d’État publièrent une directive conjointe sur le renforcement de l’enseignement idéologique. Elle soulignait la nécessité : 1) de contrôler plus strictement les établissements d’enseignement ; et 2) de mettre l’accent sur le socialisme et la « culture traditionnelle ».
Entre autres, les mesures spécifiques à adopter comprenaient : 1) La multiplication des sessions de formation politique pour tous les professeurs ; 2) La mise aux normes des sciences sociales - journalisme, droit, économie, sciences politiques, sociologie, études ethniques [3] – 3) La standardisation alignée sur les « caractéristiques chinoises » des livres de classe et des documents d’étude.
Les enseignants faisant trop souvent référence à l’Occident étaient clairement mis sur la sellette et les cibles d’une menace à peine voilée : « Certains enseignants ont l’habitude de partager les « impressions superficielles de leurs études à l’étranger ». (…) « Ils font l’éloge de la séparation des pouvoirs à l’occidentale estimant que la Chine devrait suivre cette voie. (…) »
« Faisant cela, ils remettent ouvertement en question les principales décisions politiques du Comité central, dont certaines s’adressent directement à eux. Ils exagèrent unilatéralement les problèmes de corruption, d’inégalité sociale, de gestion sociale… »
Paranoïa du contrôle et possibles retours de flammes.
En haussant l’analyse d’un étage, force est de constater une volonté centralisatrice tous azimuts.
A côté du système éducatif désormais corseté à l’extrême par le Parti, voilà que les religions sont elles aussi sommées de s’aligner sur la norme édictée par l’appareil. La tendance à faire peser sur le pays une chape de plomb n’est pas sans risque.
Il y déjà dix ans, dans un article publié par le magazine Books, Sun Liping qui fut le professeur de sociologie de Xi Jinping à Qinghua, mettait en garde contre le risque de « nécrose » de la société. Trois ans avant le 18e Congrès et la nomination de Xi Jinping à la tête du Parti et à la présidence, Sun, dénonçait les dérives éthiques et morales en même temps que l’obsession de stabilité sociale à l’origine d’une psychose du contrôle politique.
Depuis Pékin, Sébastien Falleti écrit dans le Figaro du 22 décembre que « Les autorités chinoises exhortent les représentants des principaux cultes à modifier les traductions des textes de référence - Nouveau Testament, Coran et Sutras Bouddhistes - afin de les mettre en conformité avec « les exigences de la nouvelle époque ».
Il n’y a pas encore d’exemples concrets d’ajustement des textes. Mais d’ores et déjà on constate que la structure même du régime à l’organisation verticale, hostile à toute pensée non conforme, produit son lot de dérapages risibles, conséquences des surenchères courtisanes qui dans l’histoire récente furent à la racine de nombreuses bévues.
« Selon l’ONG “Bitter Winter“ récemment un portrait de Xi Jinping a même remplacé la Vierge Marie à l’Enfant dans une église catholique à Ji’an, dans la province du Jiangxi. »
Depuis l’intérieur même de l’appareil, certains affichent un très net scepticisme critique.
Ren Yanli (74 ans), chercheur à l’Académie des Sciences Sociales, le plus puissant centre de recherches public du pays dépendant du gouvernement dont la parole est toujours écoutée, note que la mise en cause des textes religieux est une « première » transgressant clairement les limites de la responsabilité politique : « Certains dirigeants ne semblent pas l’avoir compris » dit-il. Surtout il ajoute qu’un « effet boomerang est probable » [4].
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Sur ce sujet d’un possible retour de flammes, les mises en garde critiques des intellectuels ne manquent pas.
Le 31 juillet 2018, dans un essai public , Xu Zhangrun, professeur de droit constitutionnel à Qinghua, écrivait que l’Assemblé Nationale Populaire devait revenir sur la suppression de la limitation des mandats présidentiels. Il accusait directement le n°1 d’avoir été à l’origine « d’une angoisse ressentie par la plupart des gens sur l’avenir du pays ». Lire : Fêlures.
En mars 2019, neuf mois après son pamphlet, le professeur Xu, victime du durcissement politique interdisant toute critique directe, a été interdit de recherches et de cours, puis mis en examen.
Dans un autre essai prémonitoire publié sur son blog en mars 2013 au moment de l’ANP, Sun Liping, reprenait ses idées de 2009. Il regrettait qu’au nom de l’efficacité de la mise aux normes politique, le régime accepte la suppression ou l’affaiblissement des organes de contrôle du pouvoir, capables d’en freiner les excès.
En décembre 2016, Yu Jianrong, sociologue à l’Académie des Sciences Sociales, adressait au pouvoir une série de recommandations politiques énoncées dans un style à la fois laconique et cinglant :
1) Ne pas confondre assurance et arrogance ; 2) Ne pas considérer que le mépris des droits civiques pouvait être une méthode de gouvernement ; 3) Ne pas traiter l’Assemblée Nationale Populaire comme un ornement décoratif ; 4) Ne pas ostraciser les tenants d’une réforme politique dans le camp des ennemis ; 5) Ne pas considérer la constitution comme « du papier toilette » (en Chinois dans le texte :卫生纸).
Note(s) :
[3] Dans ce contexte, le parti a énoncé 7 tabous à exclure des discussions. Il s’agit des valeurs universelles des droits ; des pouvoirs constitutionnels ; de la liberté de la presse ; de la société civile (notamment le statut des ONG) ; des droits politiques des citoyens ; des erreurs historiques du Parti Communiste ; des privilèges de l’élite politico-financière du pays ; de l’indépendance de la justice.
[4] Ren Yanli est né en 1944 à Yan’an dans une famille imprégnée de l’esprit révolutionnaire. Après le collège il a été envoyé en stage à la campagne pour conforter son adhésion à la « révolution culturelle » maoïste, en réalité une féroce lutte de pouvoir entre Mao et l’appareil.
Diplômé d’Italien à l’Institut des langues étrangères de Pékin, il enseigne d’abord les mathématiques au Shandong avant d’entrer en 1976 à l’Académie des Sciences Sociales, où il devient un expert du catholicisme en Chine.
A la démission de Benoît XVI en 2013, il avait formulé l’espoir que la position du Parti et celle du Vatican sur le contrôle des fidèles et la nomination des évêques se rejoignent. Depuis, la répression contre les fidèles opposés à l’Église officielle s’est durcie. Dans ce contexte, les efforts du Pape François pour trouver un compromis avec Pékin inquiètent les tenants de l’Église souterraine. Certains se disent prêts à rompre avec le Pape s’il cédait à la tentation du compromis avec le Parti.
En première analyse, la récente critique exprimée par Ren Yanli des projets d’ajustement des textes bibliques correspond au durcissement d’un homme ayant toujours œuvré pour le compromis.
