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Une prise de conscience en cours malgré quelques hésitations.
On l’a compris, depuis l’ouverture du pays, les données correspondent à un enjeu politique majeur à la racine de la nervosité récente de l’appareil sur le sujet hautement sensible de la maîtrise de l’information. La défiance n’est pas nouvelle puisque par le passé, les entreprises comme Google et Meta (Facebook) n’ont pas pu prendre pied en Chine. Mais force est de constater qu’elle s’aggrave.
Pour les autorités, il était déjà inacceptable que le modèle d’affaires de Google et Facebook repose sur la captation de données chinoises exportées aux Etats-Unis. L’avantage de cette posture : les chinois n’ont pas attendu vingt ans comme l’UE pour produire une législation de protection des données (Règlement européen de protection des données – RGPD -) dont on s’aperçoit aujourd’hui pourtant qu’en Europe elle n’est toujours pas appliquée par « Meta » [11].
L’Inconvénient est que l’exploitation de modèles et de données sino-centrées qui ne circulent pas hors de Chine crée sans doute un moindre potentiel d’innovation. Pour autant, conçu par le conglomérat ByteDance (lire : Mises en garde occidentales contre la force intrusive des réseaux sociaux chinois) la botte secrète chinoise pourrait être le réseau social « TIK TOK » qui a acquis une stature mondiale avec quelques 1,6 milliard d’utilisateurs, dont 150 millions aux États-Unis et autant en Europe.
Malgré ou à cause de son engouement planétaire, le réseau est exposé à des mesures d’endiguement ou d’interdiction [12]. Sont suspectées, comme souvent tout ce qui touche à l’économie de l’Empire du milieu, l’absence de transparence/d’indépendance de la société [13] et l’intégration civilo-militaire de l’entreprise chinoise. Mais le point crucial reste la question des données résultant de l’exploitation du réseau : sont-elles ou non transférées en Chine ?
La réponse à cette question conditionne assurément l’avenir de « TIK TOK ». En cas de démonstration probante [14], ByteDance tomberait évidemment sous le coup de sanctions américaines et européennes, avec un effet domino à d’autres aires géographiques et un impact sur sa réputation.
Que faut-il conclure ?
Les données sont-elles une composante du découplage économique entre l’Occident et la Chine ? Au-delà de l‘extrême sensibilité du sujet pour la Chine qui y voit un attribut de souveraineté et d’affirmation économique, il faut bien reconnaître que la question pèse finalement assez peu sur le volume des échanges économiques, l’intégration mondialisée des économies et les investissements. Il en est de même pour la bataille autour des microprocesseurs.
Certes, plusieurs secteurs économiques vont devoir se mettre sur une trajectoire de découplage des chaînes de valeur pour servir le marché chinois et en exploiter d’autres dans le monde. Mais le mouvement n’est pas de nature à changer fondamentalement les positions relatives dans le commerce mondial, tout au plus complique-t-il (et renchérit) les échanges.
Pour ne prendre que trois illustrations dans des registres différents : 1) La Chine continue d’accueillir le même volume d’investissements étrangers malgré un environnement domestique défavorable pour ces derniers ;
2) La « guerre » commerciale lancée le Président Trump n’a quasiment eu aucun impact sur les quelque 260 milliards de déficit commercial, toujours en hausse, des Etats-Unis avec la Chine (2022), tandis que
3) Les étudiants chinois arrivent toujours plus nombreux dans les universités américaines [15]. La situation n’a décidément rien à voir avec la période de la Guerre froide où le COCOM [16] veillait à l’étanchéité du commerce entre deux mondes !
Pour autant, impossible d’ignorer qu’une tendance adverse se dessine. En dépit de l’évidence de la pérennité des échanges et des chaînes de valeurs délocalisées, la perception de la Chine par l’Occident a défavorablement évolué en peu d’années. Partout, dans tous les domaines, des contre-feux s’allument. L’image du pays s’est aussi dégradée. Assurément, autant d’indicateurs de découplage qui changent bien plus la donne !
Deux indices parmi d’autres d’un changement de paradigme en cours, dont les racines sont à la fois économiques et politiques. 1) Depuis quelques temps, les ténors taïwanais de l’assemblage High-Tech cherchent des alternatives à la Chine (lire : La reprise se confirme au milieu d’une baisse des investissements extérieurs. Les ténors taïwanais de l’assemblage high-tech cherchent des alternatives à la Chine).
2) La tendance fait suite à une mise en garde politique aux États-Unis en janvier 2021 d’un groupe de chercheurs, philosophes, politologues et sinologues qui suggéraient à la Maison Blanche de réagir plus efficacement aux captations technologiques chinoise (lire : Avis de rupture du monde de la high-tech). Il est vrai que la hantise de la rupture porteur de catastrophes est dans toutes les têtes depuis plusieurs années.
Lire : La Chine, le Monde et les flux de capitaux. Quels risques de « découplage » ?
Note(s) :
[11] Après de multiples rebondissements et de fortes réticences judiciaires du pays qui héberge son siège social, la société est condamnée à payer 1,2 milliard d’euro par un tribunal irlandais lundi 22 mai 2023.
Meta a en effet poursuivi l’exportation de ses données aux États-Unis après 2020 alors que la RGPD l’obligeait à d’une part cesser ces transferts (pour stocker en Europe) et d’autre part à effacer les données européennes enregistrées aux États-Unis. A l’origine de la RGPD, entre autres : la possible utilisation indue des données européennes par les programmes de surveillance intrusifs de la Sécurité américaine.
[12] Plusieurs pays l’ont déjà interdit (dont l’Inde où 28% de la population utilise néanmoins le réseau !) de même que l’état américain du Montana. Les deux chambres américaines ont mis sous enquête le réseau qui est également pisté par les organes de sécurité américains.
[13] Une perception renforcée par la reprise en main politique et économique des géants de la tech’ chinoise (et avec elle, de tout l’écosystème d’innovation chinois) depuis les 5 dernières années. En témoigne le démantèlement de Tencent. Mais d’autres branches, jugées trop indépendantes ou imperméables aux orientations du PCC, comme la finance et l’assurance (qui concentrent le plus faible taux d’adhésion de membres du PCC) sont également concernées par ce mouvement.
[14] Malgré les énormes volumes de données charriés par Tik Tok, il n’y a aujourd’hui, étonnamment, aucune certitude quant à un éventuel transfert vers la Chine. Rappelons que le même doute avait conduit dès 2018 à exclure Huawei des appels à projets 5G dans un grand nombre de pays.
[15] Près de 100 000 nouveaux par an (le flux entrant), près de 380 000 déjà sur place (le stock actuel). Ils génèrent 16 milliards de dollars de revenus !
[16] Pendant la Guerre froide, système multilatéral de contrôle des exportations de matériels sensibles vers le bloc de l’est
