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La guerre des données, l’autre enjeu très sensible du découplage ? Par Henri Clairin et Noël de Belfiffre

Pékin bloque l’accès à ses données.

Le 17 mars 2023, une petite bombe explosa dans le milieu des sinologues et autres spécialistes de la Chine ancienne ou contemporaine, essentiellement installés aux Etats-Unis : la principale base de données en sciences humaines et sociales (SHS) sur la Chine CNKI.net [4] suspendait ses accès aux abonnés hors de Chine.

Comme le rapporte Nikkei Asia dans une livraison du 23 mars, CNKI donnait accès à près de 95% des journaux scientifiques chinois, dont certains remontent à 1915. Bref, la principale source d’information sur la Chine s’est brutalement tarie, sans explication. Seul recours pour les chercheurs, quoique dissuasif à l’heure numérique : se rendre en Chine pour obtenir une carte d’accès aux bibliothèques !
Sous très haut contrôle politique, l’Académie des Sciences Sociales de Chine [5] (CASS) a sans doute mis son grain de sel dans cette modeste affaire : elle voyait en effet passer depuis des années des publications à fort impact et en langue anglaise sur la Chine contemporaine produites par les sinologues américains. Naturellement, ces dernières, pas forcément alignées sur la vision normative du Parti-État, contribuaient inévitablement à pénaliser le rayonnement scientifique de la CASS.

En coupant le fil de CNKI, le PCC révèle une réalité et une intention : 1) Son extrême réticence à mettre sur la place publique les données statistiques chinoises, humaines sociologiques et ethniques (recensements, cartographies études sociologiques, approche des minorités, archéologie, etc.). 2) Doter (temporairement) la CASS d’un avantage comparatif en matière production de connaissances sur la Chine contemporaine, lui réservant au passage le monopole d’une interprétation politiquement plus orthodoxe des faits sociaux en Chine.

Ces deux dimensions centrales de l’activité chinoise de recherche (réticence à communiquer les données et concentration des sciences humaines au sein de la CASS) constituent des limitations pour les scientifiques étrangers, dont beaucoup sont d’origine chinoise, ayant rejoint la CASS dans le cadre d’un contrat de recherche.

S’ils donnent satisfaction après un certain délai, ils sont précisément incités à renoncer à leur nationalité d’origine pour devenir Chinois et ainsi prétendre à tous les attributs d’un chercheur de la CASS.

Les États-Unis et l’Europe ne restent pas inertes mais ne peuvent malheureusement agir que sur des leviers de nature incitative comme la limitation des échanges scientifiques à certains domaines, le redéploiement des budgets de coopération scientifique vers d’autres pays, le contingentement des missions vers la Chine, etc.

Dès 2019, l’UE a par exemple tenté d’introduire des conditions d’échange de données dans l’accès aux financements des projets issus de l’accord de coopération de 1999. Pas sûr que cela suffise.

En matière de données, l’Occident qui bute en pratique sur des fondamentaux liés au fonctionnement même de la Science ouverte et des informations libres d’accès (ou accessible [6]), ne peut isoler la Chine (et ses acteurs) en lui coupant l’accès aux données comme le pratique sans vergogne l’Empire du Milieu.

Résultat, l’impression qui domine ressemble à la fameuse technique taiji qui consiste à aspirer la puissance de son ennemi pour la lui renvoyer en y ajoutant sa propre énergie. C’est du « win-win - 双赢 - » pour la Chine. Elle gagne deux fois !

L’Intelligence artificielle au cœur de la nervosité chinoise.

Comme se plaisent à le rapporter les communautés d’affaire installées en Chine (États-Unis, Japon, Europe) qui publient annuellement des « position papers  » sur l’environnement des affaires en Chine, ce n’est pas tant les législations successives chinoises (cybersécurité, espionnage, données, etc.) ou les accès aux marchés chinois qui perturbent le plus les intérêts économiques étrangers car, anticipées, ces contraintes peuvent généralement être prises en compte dans les modèles d’affaires.

Certes, les entreprises étrangères sous contrôle politique étroit et traitées de manière inéquitable sont naturellement très ciblées par le PCC.

Mais les vraies perturbations viennent de l’interprétation à géométrie variable des législations par les autorités. Lorsqu’elles sont appliquées, les lois le sont inégalement ou de façon différenciée avec des variations d’intensité dans le temps et l’espace.

C’est-à-dire à l’exact opposé des régimes juridiques des états de droit, honnis de la Chine. Résultat, les affaires restent d’une rare complexité. Et, si les investissements étrangers en Chine se maintiennent c’est probablement parce que l’attrait du marché chinois demeure supérieur aux risques économiques encourus [7] et/ou au ticket modérateur d’un éventuel retrait.

Reste qu’actuellement, les événements en Chine s’emballent. Saisies d’une paranoïa qui handicape la sérénité des affaires, les communautés étrangères constatent que les détracteurs les plus radicaux de la présence étrangère ont pris la main au sein de l’appareil : arrestations pour espionnage, interdictions des enquêtes de « Due Dilligence  », ostracisme frappant certains cabinets de consultants, visites musclées d’entreprises du tertiaire, etc.

Pas de hasard, l’ire chinoise est dirigée vers les intérêts étrangers dont le modèle d’affaires repose sur leur contenu informationnel : études de marché, ingénierie, évaluation financière, intelligence économique. Autant d’activités qui traitent des volumes de données importants se rapportant à la Chine et à sa situation interne que l’appareil tente de freiner tout en soupçonnant évidemment des fuites d’information.

Comme souvent en Chine, les apparences sont des constructions, issues d’une prise de conscience ou de la perception d’une faiblesse relative. Il est à cet égard très révélateur que les tendances, qui ont le démérite de faire le tour du monde tout en contredisant le narratif officiel sur le traitement équitable des entreprises étrangères, coïncident avec l’émergence du robot conversationnel ChatGPT.

Objet d’un retentissement planétaire, ChatGPT souligne le retard chinois dans la course à l’intelligence artificielle malgré les investissements massifs de plus de 25 Mds de $ consentis depuis 2017 année de son premier plan de développement de l’IA.

Dans la course mondiale à l’IA, la Chine était pourtant partie en tête. Ses points forts, entre autres : des terrains d’expérimentation gigantesques, la capacité de mise en cohérence rapide de tous ses acteurs [8], des innovations spectaculaires (comme le système « Alpha GO », capable de battre le 3e meilleur joueur mondial de GO) et, pour la population, la promesse d’un monde meilleur où la Chine serait au centre du jeu !

Las, ChatGPT a été plus loin et plus vite que les géants chinois de la high-tech ! La déconvenue chinoise est si grande que l’exécutif en est arrivé à inciter Alibaba qui fut pourtant récemment sa bête noire qu’il a politiquement recadrée, à lancer en avril 2023 Tongyi Qianwen 通义千问, un concurrent très médiatisé à ChatGPT. Il est censé faire aussi bien. Sauf si on l’interroge sur l’origine du COVID 19 ou la définition de démocratie, bien entendu !

Plus sérieusement, sur quoi repose le succès relatif de ChatGPT ? Sur une approche de la recherche dont les contours sont radicalement différents des réflexes centralisateurs de l’appareil. Elle est « bottom-up », décentralisée, multidisciplinaire, coopérative et ouverte.

Telles sont les caractéristiques d’un système d’innovation ouverte et « d’open source  » des modèles d’IA [9] qui, ces dix dernières années, ont en effet permis aux chercheurs et ingénieurs américains de sans cesse améliorer et entraîner le robot conversationnel de la petite société Open IA, désormais soutenue par Microsoft à hauteur de 10 milliards de dollars.

Côté chinois, il sera difficile de faire l’économie d’une réflexion de fond sur la suite à envisager, surtout qu’au cœur du décalage sino-américain en matière d’IA se trouve finalement la question des données.

Et il ne s’agit ici pas tant de la quantité des données (le volume capté par les acteurs américains se trouve assez similaire à celui des chinois) mais de leur qualité.

Issues de systèmes et autres applications censurées, les données chinoises ignorent des pans entiers de la connaissance, de la pensée ou du raisonnement humain, ce qui rend les algorithmes moins efficaces, donc moindrement opérants pour des applications.

S’ajoutent à cela deux autres handicaps majeurs qui se combinent avec un fonctionnement en silo vertical de l’innovation où les industriels souvent courtisans du pouvoir se concurrencent sans croiser leurs travaux avec ceux des universités.

Résultat, la Chine appuie son IA sur des algorithmes moins robustes issus de la recherche académique tout en rencontrant des limitations en matière de calcul, principalement en raison des sanctions (listes noires d’entreprises chinoises) et des restrictions américaines (certains semi-conducteurs et autres composants destinés au calcul massif [10].

Note(s) :

[4« China National Knowledge Infrastructure » exploitée par la société Tongfang Knowledge Network Technology). Voir China slashing foreign subscriber access to key research database

[5Vers la fin de la Révolution culturelle (1975), l’Académie des Sciences de Chine (la CAS, équivalent du CNRS) s’est séparée des Sciences Humaines et Sociales (SHS) qui formèrent une académie autonome, la CASS (Chinese Academy of Social Sciences) qui devint le navire amiral de la recherche en SHS en Chine. Important centre de recherche au profit de l’exécutif, son champ d’action académique va de l’histoire à l’archéologie, des sciences économiques à la philosophie, en passant par l’anthropologie, le droit et les sciences politiques.

[6On pense par exemple aux deux plus grandes bases de données sectorielles que sont Medline (base gratuite gérée par la Bibliothèque américaine de médecine) et Chemical Abstracts (commercialisée par la Société Américaine de chimie, 471 millions de dollars de C.A.). Débrancher les clients chinois reviendrait à renoncer à la position mondiale de ces deux mastodontes qui guident le travail de milliers de chercheurs académiques ou industriels dans le monde.

[7D’où la naissance du concept de « derisking  » avancé par l’UE pour guider ses relations/discussions commerciales avec la Chine. Le concept nous paraît plus juste et généralisable que celui de « découplage » (des chaînes de valeur) qui ne s’appliquera (ou ne s’applique) qu’à certaines branches économiques.

[8Institutions académiques, géants de l’internet chinois, financeurs, écosystèmes de startups.

[9Le succès aidant et les enjeux industriels étant devenus colossaux, ce principe d’ouverture est aujourd’hui interrompu. Open IA et Google ont rendu leurs modèles inaccessibles, les chercheurs s’en plaignent déjà !

[10Il est ici intéressant de noter que l’essentiel des décisions publiques américaines (visant de façon non spécifique la Chine) qui s’appuient sur l’Export Control Reform Act of 2018 mentionne l’IA, comme pour souligner qu’il s’agit clairement de contrer la concurrence chinoise dans ce domaine.


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