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›› Editorial

La force des symboles, le déclin de l’Occident et la montée en puissance du « sud global »

Les « BRICS » et leur « monnaie » symboles du déclin du Dollar et de la défiance à l’Amérique.

Économiquement très largement distancée par les quatre autres, avec un PIB dix fois inférieur à la moyenne des cinq, atteignant seulement 3% de celui de la Chine, qui domine le groupe de très loin, avec une économie dont la puissance équivaut à plus de deux fois la somme des quatre autres (20 000 contre 8437 Mds de $), l’Afrique du sud est le symbole du « sud-profond », devenu la marge de manœuvre sino-russe de la contestation des États-Unis et de l’Occident.

Au sein des BRICS, la trace du « sud-profond » est en cours d’élargissement par le truchement des adhésions probables de l’Algérie, de l’Argentine et de l’Iran, tandis que l’Arabie Saoudite, l’Égypte et la Turquie ont également exprimé leur souhait d’intégrer le groupe.

*

Surtout, depuis début avril, les BRICS ont lancé la première tentative systémique crédible de concurrencer la prévalence planétaire du Dollar américain par la puissance montante d’une coalition dont le 15e sommet aura lieu les 22 et 24 août prochains à Durban.

Ses perspectives économiques à long terme inquiètent d’autant plus les dirigeants du G7 [1] que, coïncidant avec la mise en place d’une monnaie des BRICS, l’arrivée annoncée de l’Arabie Saoudite, 1er fournisseur de pétrole à la Chine (87,49 millions de tonnes en 2022) tout juste devant la Russie (86,24 millions de tonnes) a le potentiel de perturber le flux des « Pétrodollars  ».

La perspective a pris corps quand, le 15 juillet 2022, le Président Biden a semblé manquer les objectifs stratégiques [2] de sa visite à Ryad dont, à côté de son ambition d’élargir les accords d’Abraham (août 2020 entre Israël et les Émirats), la nouvelle la plus médiatisée avait été le refus de M. Ben Salman d’augmenter sa production de pétrole pour stabiliser le coût du pétrole.

Autre levier de la prévalence de la monnaie américaine, depuis qu’en 1974 les Saoudiens les convertissent en bons du Trésor américain, la manne financière des « Pétrodollars  » ancienne chasse gardée américaine issue des réserves de pétrole est en passe de basculer vers une vaste nébuleuse stratégique dont l’un des ciments est la contestation de l’ordre issu de la 2e guerre mondiale.

Même si en valeur nominale non corrigée de la parité de pouvoir d’achat (PPA) le PIB des BRICS dans la richesse globale reste très inférieur à celui du G7 (43,7% contre 26%, source FMI), leur poids dans le monde n’a cessé de croître. Entre 2021 et 2022, leur contribution à la croissance mondiale a été de 31,2% contre 25,6% pour le G7.

La perspective d’une devise des BRICS pourrait confirmer la prévision de l’Américain d’origine turc Daniel Roubini, ancien de Harvard, professeur d’économie à New-York et ancien conseiller au département du Trésor qui anticipait récemment la naissance d’un régime financier « bipolaire  ». Lire : Le lent recul de la prévalence globale du Dollar, le choc des cultures et l’enjeu du « sud-profond ».

Déjà en 2016, l’ancien secrétaire au Trésor Jack Lew mettait en garde « plus nous conditionnons l’utilisation du dollar et de notre système financier au respect de la politique étrangère américaine, plus le risque de la migration vers d’autres monnaies et d’autres systèmes financiers à moyen terme augmente  ». Alors que Washington fait le choix sans nuance d’une stratégie répressive planétaire articulée à la prévalence du Dollar, le processus est en cours.

Si les BRICS réussissaient comme c’est probable à créer une monnaie commune concurrente efficace, le processus de recul du Dollar serait notablement accéléré. D’autant que le soubassement financier d’une monnaie concurrente est déjà en place.

Alors que l’élargissement des BRICS a été évoqué par Serguei Lavrov lors du sommet virtuel de Pékin en juillet 2022 avec les projets d’adhésion de l’Argentine, de l’Arabie Saoudite, de la Turquie et de l’Égypte, les cinq fondateurs disposent depuis 2014 à Shanghai d’une banque d’investissements dédiée, baptisée la « New Development Bank » (lire : Les BRICS jettent un pavé dans la mare des finances mondiales). Depuis le 24 mars elle est dirigée par l’ancienne présidente brésilienne Dilma Roussef.

Simultanément, en Asie du sud, la désaffection par rapport au Dollar se précise.

En 2018, Islamabad et Pékin avaient déjà conclu un accord pour libeller en monnaie chinoise leurs échanges liés au développement du « Corridor pakistanais » partie des Nouvelles Routes de la Soie (lire Le Pakistan, premier souci stratégique de Pékin. Les faces cachées de l’alliance).

Cette fois c’est le ministre de l’économie et des finances bangladais qui le 13 avril 2023 approuvait le paiement en Yuan chinois des 318 millions de $ dus au constructeur russe d’une centrale nucléaire à Ruppur, 200 km au nord de Calcutta.

Le 18 avril dernier, l’accélération du recul du Dollar était le sujet d’un article de Bloomberg qui citait Stephen Jens, analyste financier chez Morgan Stanley.

« En tenant compte des fluctuations des taux de change, le dollar a perdu environ 11% de sa part de marché depuis 2016. En 2022, la tendance s’est aggravée de manière “stupéfiante“, notamment en raison de l’utilisation du $ comme instrument des sanctions contre la Russie qui choquèrent les détenteurs de réserves en dollars des pays du “sud-profond“) ». (…) « En 2023, la devise américaine représente 58% des réserves de change globales contre 73% en 2001). » (Lire Le lent recul de la prévalence globale du Dollar, le choc des cultures et l’enjeu du « sud-profond »).

L’Organisation de Coopération de Shanghai, symbole politique sino-russe du barrage au Regime change.

L’Organisation de coopération de Shanghai née au milieu des année 90, formalisée en 2001 avec la Chine, la Russie et 4 pays d’Asie Centrale (à l’exception du Turkménistan) comprend aujourd’hui 9 pays (avec l’entrée du Pakistan et de l’Inde en 2017 et de l’Iran en 2021).

Elle accueille 3 observateurs (Mongolie, Afghanistan, Biélorussie), un invité (Le Turkménistan) et six États « partenaires de dialogue  » (Turquie, Népal, Cambodge, Sri Lanka, Arménie, Azerbaïdjan).

Au prochain sommet de Goa (4 et 5 mai 2023) l’OCS au sein de laquelle on retrouve aux côté du symbole émergent brésilien, la Russie, la Chine et l’Inde, trois poids lourds des BRICS, accueillera officiellement l’Arabie Saoudite comme nouveau « partenaire de dialogue. »

Composée de pays animés d’une défiance à l’Occident qui, dans le cas de l’Iran, de la Chine et de la Russie, s’est dilatée en une féroce hostilité systémique, cependant tempérée par la dualité stratégique de l’Inde enracinée dans l’histoire du non alignement, l’OCS constitue déjà un autre symbole global d’une alternative économique et stratégique à l’Occident.

Ainsi, un demi-siècle après le rapprochement de l’Amérique avec la Chine voulu par Mao au prix du renoncement au soutien traditionnel à Taïwan par Washington, et mis en œuvre par Henri Kissinger dans le but stratégique d’isoler l’URSS, les plaques tectoniques des rapports de forces globales et des relation sino-américaines ont migré dans le sens inverse.

Avec le rapprochement sino-russe et la spectaculaire montée en puissance de la Chine, se dessine sous nos yeux, le plus vaste ébranlement du monde de l’après-guerre.

Les symptômes les plus marquants en sont le rapprochement antiaméricain sino-russe dont le dernier épisode très emblématique est la visite à Vladimir Poutine, le 14 avril dernier du nouveau ministre de la défense chinois Li Shangfu sanctionné par Washington.

A l’œuvre depuis le milieu des années 90, douze années après le « pivot » stratégique vers le Pacifique occidental de Barack Obama, auquel, en 2013, Pékin a riposté par le lancement des « Nouvelles Routes de la Soie  », le rapprochement de défiance sino-russe est aujourd’hui le marqueur de la situation stratégique globale.

Washington constate l’augmentation sur ses plates-bandes stratégiques du Moyen Orient de la trace chinoise dont l’emprise vient de s’élargir par la migration de l’Arabie Saoudite, son traditionnel point d’appui dans la région, vers deux organisations transnationales l’OCS et les BRICS où le poids économique de la Chine est sans partage.

La bascule qui s’accompagne d’une remise en cause systémique des repères culturels et politiques occidentaux notamment au sein de la nébuleuse des émergents et des pays en développement, sur fond de rancœurs anticoloniales, a été favorisée par la conscience du déclin de la puissance américaine.

Ses jalons qui sont autant de symboles, sont connus. Ils continuent à marquer les consciences.

Depuis l’échec de la guerre du Vietnam (1976), au retrait chaotique d’Afghanistan en août 2021 (lire : La chute de Kaboul vue de Chine), en passant par l’attentat du 11 septembre 2001 et les déboires de la guerre en Irak, sévèrement critiquée par Pékin, Paris et Moscou, l’histoire dessine la longue trajectoire d’une perte d’influence globale de l’Amérique.

Récemment, la guerre en Ukraine a catalysé la défiance sino-russe à l’égard de l’Occident et de l’Amérique. Appuyé par le « sud-global », le scepticisme anti-occidental, parfois la crainte attisée en haine, a aggravé la perte d’influence du dollar, dont le recul a été accéléré par les sanctions américaines contre les détenteurs du « billet vert » hostiles aux sanctions contre Moscou.

Note(s) :

[1La somme des PIB des BRICS (41% de la population mondiale, 45% des réserves de pétrole et 60% des réserves de gaz) calculée en parité de pouvoir d’achat (PPA) contribue d’ores déjà à 31,5% du PIB global contre 30,7% pour le G7 dont la prochaine réunion aura lieu à Hiroshima du 19 au 21 mai prochain.

La puissance solidaire doit cependant être mise en perspective en considérant à la fois le très important déséquilibre au profit de Pékin et les dissensions stratégique irrépressibles des deux géants démographiques que sont l’Inde et la Chine.

En 2017, QC avait analysé les fragilités cachées du rapprochement à l’occasion du 9e sommet de Xiamen : Les BRICS à Xiamen. Contraste entre les discours et la réalité.

Aujourd’hui, l’unité des « Cinq » se cristallise autour d’une intention révisionniste de la gouvernance mondiale essentiellement portée par la Chine et la Russie. Elle est aussi marquée par une vague de contestation des États-Unis à laquelle s’associent les quatre autres.

Pour autant l’avenir des BRICS reste marqué par une série d’incertitudes dont la première est l’ambiguïté stratégique de New-Delhi. Semblant avoir tourné le dos aux rancœurs anti-américaines de la guerre froide, l’Inde très nationaliste de Narendra Modi, fidèle à ses racines non-alignées, développe une stratégie à plusieurs faces.

a) Élément important des BRICS, l’Inde est historiquement proche de Moscou. En dépit d’un important recul, la Russie reste en effet le principal pourvoyeur d’armes de l’Inde qui comptent pour 45% de ses importations. Mais elle est aussi critique de la guerre en Ukraine et, en même temps, rivale stratégique de la Chine.

b) En Asie Pacifique elle s’est associée aux États-Unis, au Japon et à l’Australie au sein de l’alliance de moins en moins informelle du « QUAD », cristallisé depuis 2000 en réaction à l’élargissement de la trace agressive chinoise en Asie-Pacifique.

[2La visite de Biden à Ryad qui par la frugalité de l’accueil que lui a réservé MBS en pleine insoumission à la prévalence américaine, tranchait avec la chaleur de la rencontre avec Xi Jinping, six mois plus tard (A Ryad, la Chine anti-occidentale et dépendante du pétrole arabe ébranle l’ambiguïté de la prévalence américaine), a, sous la surface, été moins catastrophique que ne l’avaient laissé entendre les commentaires.

Pour le Dr. Mohammad Yaghi chercheur au Think Tank conservateur de la Konrad-Adenauer-Stiftung (KAS) au sein du programme d’étude sur les États du Golfe, il est difficile de dire que le voyage du président Biden à Ryad est un succès.

Il est en effet exact que MBS a refusé de normaliser ses relations avec Israël, rejeté la demande de Biden d’augmenter ses exportations de pétrole, répondu avec aigreur aux commentaires sur les droits de l’homme, et n’a pas accepté de prendre clairement partie dans la guerre en Ukraine.

Mais il a laissé planer la possibilité d’une réduction de la production à l’été, signé plusieurs accords économiques (sur la 5G et la 6G et la promesse d’abandonner la coopération avec le Chinois Huawei) et autorisé le survol de son territoire par tous les voisins, y compris Israël.


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