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Joseph Wu prône le retour de Taïwan à l’ONU. Retour sur l’histoire et plongée dans les affres de la démocratie taïwanaise

Le 31 août dernier, Joseph Wu, le MAE taïwanais, 67 ans, signait dans le Monde un article intitulé « C’est le moment d’accueillir Taïwan au sein de l’ONU ». Jaushieh Joseph Wu, dit Joseph Wu, 吳釗燮 , Wu Zhaoxie, ministre des AE depuis 2018, est diplômé de Sciences politiques de l’Université National Chengchi et titulaire d’une Maîtrise de l’Université du Missouri-Saint-Louis. Il a été représentant au Bureau de représentation économique et culturelle de Taipei aux États-Unis de 2007 à 2008, durant la présidence indépendantiste de Chen Shui-bian. Après quoi, il a été secrétaire général du DPP de 2014 à 2016. Lors du premier mandat de Tsai Ing-wen, avant d’être nommé ministre, il a été successivement Président du Conseil de sécurité nationale et secrétaire général de la Présidence.


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Le 31 août dernier, nous étions en pleine débâcle du retrait américain en Afghanistan. A Pékin, on fustigeait le désordre, stigmatisant la faiblesse et la défaillance du « leader mondial des démocraties ». Sans surprise le Global Times glosait sur la fragilité du soutien stratégique de Washington, doutant sans le dire de la promesse d’implication américaine dans le Détroit.

Hasard du calendrier, c’est à ce moment que paraissait dans « Le Monde » une tribune signée de Joseph Wu, Ministre des Affaires étrangères de Taïwan plaidant pour l’entrée de l’Île aux Nations Unies. La même exhortation est parue dans le Japan Times le 3 septembre et le 7 septembre, dans le journal suisse « Le Temps ».

La requête, chiffon rouge agité sous le nez de Pékin, prend à contrepied l’idée d’une appartenance de Taïwan à la Chine. Réaffirmant la quête de souveraineté de son Parti et de Tsai Ing-wen brillamment réélue en janvier 2020, le ministre s’inscrivait en faux contre l’affirmation que Pékin serait seul qualifié pour représenter l’Île à l’ONU. Il rejetait aussi l’idée que l’avenir de l’Île n’existerait que dans le projet catégorique d’une réunification inéluctable à terme, pour l’instant contre la volonté d’une majorité de la population.

L’argument de Joseph Wu était double. Il dénonçait d’abord l’ostracisme dans lequel était tenue la démocratie taïwanaise par les instances New-yorkaises et l’assemblée générale, alors même que l’Île eut, malgré le récent surgissement du variant Delta, un comportement exemplaire dans la gestion de l’épidémie, sans pour autant sacrifier à la stratégie du confinement généralisé. S’il est vrai que des restrictions de circulation et de sorties ont été imposées, elles n’ont été que partielles.

Taïwan, une exemplarité vertueuse.

En dépit d’une reprise épidémique à l’été, le taux de décès par million d’habitant dans l’Île reste inférieur à 40.


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Au demeurant, les chiffres parlent d’eux-mêmes. A la date de la rédaction de cette note, après un pic brutal de 20 décès/jour en moyenne de la fin mai à la mi-juillet, l’épidémie est à nouveau sous contrôle avec une moyenne de moins de 5 décès/jour depuis la fin juillet.

Lire : Chronique comparée de l’épidémie. Regards sur Taïwan. Neutralité douteuse de l’OMS et de l’OACI sous influence et Résurgence épidémique. La fin de l’exemplarité taïwanaise ?.

Au bilan, le nombre de décès de 35 par million d’habitants reste parmi les plus faibles de la planète. Dans ces conditions, l’ostracisme infligée à l’Île interdite d’OMS, confirmé par un vote de son assemblée générale réunie en visio-conférence le 24 mai dernier touche un point sensible de l’orgueil taïwanais. La colère était perceptible dans la déclaration de Su Tcheng-chang (蘇貞昌, Su Zhengchang), le premier ministre.

« Notre mise à l’écart sous la pression chinoise ne frappe pas seulement Taïwan ; elle inflige aussi un dommage au monde en créant une rupture dans la coordination des réactions à la pandémie » (…) Poussé par le ressentiment, il ajoutait : « Ce que la Chine a fait ne fera que pousser de plus en plus de pays et de personnes à se lever pour la condamner. »

Rebondissant sur l’idée d’une contribution vertueuse de l’Île à la prévention des pandémies pour justifier son admission à l’OMS, Joseph Wu élargissait le raisonnement à l’apport exemplaire de Taïwan à la marche du monde, pour plaider son entrée à l’ONU.

Il en appelait au Secrétaire Général affirmant que l’exclusion de Taïwan était « une perte morale pour le monde ». En même temps, il citait le système démocratique de l’Île, ses efforts concrets sur la route du « Développement durable » - y compris en matière de réduction carbone - et le classement de l’Île au premier rang des pays asiatiques et au 24e rang mondial dans le rapport 2021 sur le bonheur dans le monde, publié par le « Réseau pour les solutions de développement durable ».

Une vision incomplète de la réalité.

Publiée par le Quotidien du Peuple un photo de l’Assemblée Générale des NU en 1971, au moment du départ de la délégation taïwanaise.


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Le deuxième pilier de la plaidoirie de Joseph Wu était articulé à des considérations de droit international qui ne disaient pas toute la réalité.

S’il est exact que la résolution 2758 entérinant l’admission de la Chine à l’ONU votée dans la nuit du 25 au 26 octobre 1971 ne mentionne pas, comme il le dit, la souveraineté de Pékin sur Taïwan, Wu passeaitsous silence un point crucial directement en relation avec sa plaidoirie en faveur d’un accès de l’Île à l’ONU.

La vérité est que l’adoption de la résolution 2758 fut accompagnée par le vote d’une résolution proposée par l’Albanie [1] impliquant non seulement l’admission de Pékin, mais aussi l’expulsion des représentants taïwanais.

Malgré les efforts de Washington pour rallier un « tiers bloquant » des voix, la proposition de Tirana fut adoptée par 76 voix contre 35. Avant même le vote de la résolution albanaise et constatant que le soutien de Washington avait échoué, les représentants de Taïwan quittèrent l’assemblée, manifestant ainsi qu’ils se retiraient des Nations Unies.
Lire en annexe la remarquable description et mise en perspective par Michel Hammer du processus ayant mené à la reconnaisse de la Chine et à l’expulsion de Taïwan parue dans Relations internationales 2006/3 (n° 127), pages 71 à 77.

Ambiguïté du statuquo et bien-fondé des arguments Joseph Wu.

L’évolution de l’Île vers la démocratie augmente la portée des articles de Jospeh Wu dans la mouvance occidentale de la communauté internationale. Ils insistent sur le fait que l’exclusion de Taïwan de l’ONU ne repose que sur la pression internationale du régime autocrate de Pékin, quand la résolution 2758 n’évoque pas l’appartenance de l’Île à la Chine. La campagne de Wu touche un nerf sensible du nationalisme chinois et confortera encore plus la décision du Continent d’ostraciser le DDP et Tsai Ing-wen.


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S’il est vrai que les NU ont expulsé Taïwan en 1971, il n’en reste pas moins que Joseph Wu a raison d’affirmer que la Chine telle qu’elle s’est établie le 1er octobre 1949 n’a jamais gouverné Taïwan et que la résolution 2758 ne pose pas le droit de souveraineté de Pékin sur Taipei.

Tel est l’ambiguïté de la situation qui, dit-il, fonde le « statuquo » dans le Détroit. Selon lui, il n’est juridiquement plus tenable que l’ostracisme exprimé par l’ONU à l’égard de Taïwan ne se fonde que sur la volonté de Pékin, alors même que l’appartenance de l’Île au Continent ne repose sur aucune résolution votée par l’Assemblée Générale.

Le fait que l’Île ait depuis 1988, année de la mort de Jiang Jingguo 蔣經國, fils de Tchang Kai-chek, évolué vers une vibrante démocratie sur un modèle électif à parti multiples, quand le Continent est resté gouverné par un parti unique autocrate non élu, ajoute encore au poids des idées exprimées par Wu dans ses articles.

Alors même que les affirmations chinoises de souveraineté sur la mer de Chine du sud et la sévérité de la mise au pas de Hong Kong et des Musulmans au Xinjiang soulèvent des contrefeux dans la presque totalité des pays occidentaux, la campagne internationale de Wu n’est pas seulement une pierre dans le jardin de la Chine, dont elle souligne les réalités despotiques contrastant avec la démocratie taïwanaise. Elle aussi un objectif de politique intérieure, dont la première cible est le KMT.

Note(s) :

[1L’Albanie qui avait pris le chemin inverse de la déstalinisation s’était éloignée de l’URSS pour se rapprocher de la Chine communiste, dont elle constituait le principal allié européen. Lors de la rupture sino-soviétique des années soixante Enver Hoxha refusa de condamner la Chine. Absent du XXIIe Congrès du PCUS en octobre 1961 à Moscou, il purgea brutalement l’armée pour prévenir un coup d’État et se rapprocha de la Chine qui augmenta massivement son aide à Tirana.


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