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›› Editorial

En Asie la terreur nucléaire interdit la montée aux extrêmes. Mais la rivalité sino-américaine, freine l’apaisement

Alors que les deux s’accusèrent mutuellement de ne pas avois respecté le moratoire conclu en mai en Suisse puis à Londres, selon la presse chinoise, lors de leur échange téléphonique du 5 juin dernier, Xi Jinping avait déclaré à D. Trump qu’ils devraient « redresser la trajectoire » de leurs relations heurtées par une longue suite de différends commerciaux et stratégiques.

S’il est exact que l’intention d’apaisement existe, objet de notre dernier éditorial, le plus dur reste á faire. Les points de désaccord ne manquent pas. Ils vont des visas étudiants à l’explosive question de Taiwan et aux rivalités en mer de Chine, en passant par les tensions autour des hautes technologies et de la lutte contre le narcotrafic.


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Quel que soit l’angle de vue, force est de constater que les évaluations de la situation stratégique globale par la majorité des analystes américains traduit le biais historique du défi posé par l’exigence du contrôle aussi serré que possible du vaste théâtre de l’Océan Pacifique qui, depuis Pearl Harbour et la guerre contre le Japon, constitue la matrice incontournable du risque stratégique futur qui hante l’inconscient des stratèges américains.

Plus encore, qu’il s’agisse de la maîtrise des routes maritimes et des vastes espaces adjacents de la mer de Chine du sud, des ressources et des enjeux économiques, ou encore de la question de Taïwan revendiquée par Pékin et constamment le théâtre de spectaculaires démonstrations de forces chinoises, l’enjeu exprimé par la plupart des centres de recherche, renvoie de manière invariable à la rivalité sino-américaine.

Quand bien même des violents conflits sont en cours ailleurs, à nos portes en Ukraine, au Moyen Orient, en République démocratique du Congo dont les bilans humains et matériels sont terrifiants, sans parler de ceux en Syrie, au Yémen ou en Éthiopie, l’angoisse qui demeure chez nombre de commentateurs est que l’hostilité sino-américaine dont les effets militaires sont pourtant jusqu’à présent restés circonscrits, serait l’explosif sensible recélant plus que tous les autres le potentiel d’un cataclysme global.

Au cœur du pessimisme des experts, les rivalités systémiques des modèles chinois et occidentaux, la compétition de puissance, le réveil des rancœurs de l’histoire qui fondent un puissant ressentiment anti-occidental, lui-même agrégé au cynisme destructeur de Vladimir Poutine, à la théocratie nihiliste iranienne [1] et à la paranoïa nucléarisée de Kim Jong-Un, le tout baignant dans l’inéluctable fatalisme du « piège de Thucydide ».

Parue en 2017, sous la plume du géo politologue américain Graham Allison avec le titre « Destined for war, can America and China escape Thucydide’s trap ? », la théorie avait fait l’objet d’une analyse de Francois Danjou en octobre 2022 : Du « Devisement du Monde » au « piège de Thucydide ».

En constatant l’hyper violence meurtrière des combats en Ukraine, la conclusion de F.D. exprimait un doute sur le fatalisme pessimiste de Graham Allison, au moment même où Vladimir Poutine commençait à évoquer la menace d’une frappe nucléaire tactique.

En somme écrivait Francois Danjou, « “Le piège de Thucydide” a pour l’heure épargné l’Asie où les consciences sont encore imprégnées par la terrible montée aux extrêmes des frappes nucléaires contre le Japon, alors que rien de tel ne s’est jamais produit en Europe. »

Un des indices les plus évidents qu’en Asie la «  terreur atomique » freine la radicalité des élans pouvant conduire à une catastrophe est qu’au Japon le pouvoir politique a érigé la ville d’Hiroshima au rang d’un « Centre international de Conférences » destiné entre autres à sensibiliser les jeunes générations aux risques d’un dérapage nucléaire.

En 2025, la réalité déjà exprimée par l’éditorial du 30 juin est qu’au moment où en Europe Vladimir Poutine ne cesse d’agiter la menace nucléaire, ni Xi Jinping ni Donald Trump ne sont prêts à déclencher l’enchainement catastrophique d’une montée aux extrêmes.

Cette prudence s’exprime directement ou de manière voilée en dépit des spectaculaires démonstrations de forces dans le Détroit de Taïwan et malgré les menaces récurrentes de l’appareil à Pékin qui, sans esprit de recul, promet d’agresser l’Île si elle déclarait l’indépendance.

S’il est vrai qu’une étincelle incontrôlée pourrait embraser le théâtre, tout indique qu’au-delà des postures et de la rhétorique guerrière à usage interne, Washington et Pékin sont très loin de la volonté d’en découdre par un conflit généralisé sous menace nucléaire.

S’agissant des tensions à propos de Taïwan, l’un des meilleurs indices du souci d’apaisement est que Washington a toujours fait savoir aux Taïwanais que s’ils déclaraient l’indépendance, ils ne pourraient pas compter sur l’aide militaire américaine en cas de conflit dans le Détroit.

En bref, les deux, ayant conscience qu’un affrontement de grande ampleur aurait pour l’un et l’autre d’irrémédiables effets destructeurs, ont récemment manifesté un souci d’apaisement contrastant avec le pessimisme de nombres d’analyses.

Alors qu’en dépit du rapprochement avec Moscou, la prudence chinoise de conserve avec celle de New-Delhi s’exprime depuis 2022 pour dissuader Vladimir Poutine d’engager une arme nucléaire tactique contre l’Ukraine, Donald Trump s’applique, malgré les avalanches erratiques de ses droits de douane à géométrie variable, à rechercher un « accommodement raisonnable » avec Pékin.

Le 11 juillet dernier en marge du sommet des ministres des Affaires étrangères de l’ASEAN à Kuala Lumpur, Marco Rubio, le secrétaire d’État qui, depuis le départ d’Antony Blinken, venait pour la première fois de s’entretenir avec Wang Yi son homologue chinois, évoquait « la grande probabilité d’une rencontre D. Trump – Xi Jinping en 2025 ».

Il ajoutait, utilisant le thème favori de Pékin toujours en quête de respect d’une équivalence des statuts, « Nous sommes deux grands pays puissants et il y aura toujours des points sur lesquels nous ne serons pas d’accord ». Puis glosant à la fois sur le succès de son entrevue avec Wang Yi et les difficultés à venir, il ajoutait : « J’ai trouvé la réunion à la fois constructive et positive, même s’il reste beaucoup à faire. »

La longue route semée d’obstacles vers un apaisement.

Le 11 juillet dernier en marge du sommet de l’ASEAN de Kuala Lumpur, Rubio affirmait la « forte probabilité  » que Donald Trump et Xi Jinping se rencontrent cette année. Sans avancer une date, il ajoutait qu’il était nécessaire de créer une « atmosphère propice » en amont du sommet pour permettre des résultats concrets.


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Quand bien même les tensions douanières du début du deuxième mandat de D. Trump se sont apaisées le mois dernier lorsque les deux parties ont, à Londres, convenu d’une trêve, tandis que, le 7 juillet le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, annonçait qu’il rencontrerait ses homologues chinois pour poursuivre les discussions dans les semaines à venir, force est de constater que, parlant de la somme des obstacles à surmonter, Rubio ne croyait pas si bien dire.

Alors que personne ne sait ce qu’il adviendra des relations commerciales après la trêve de 90 jours arrivant à échéance le 12 août, il faut se rendre à l’évidence que D. Trump n’a pas abandonné sa stratégie de taxations brutale et de chantage par la volte-face.

Alors qu’à l’échéance du moratoire, les droits de douane appliqués aux exportations chinoises vers les États-Unis resteront au niveau inédit de +30%, à la mi-juillet trois semaines avant son échéance, la Maison Blanche imposé à plus de 90% les exportations chinoises de poudre de graphite.

Mélange de nickel, cuivre et magnésium, l’alliage est indispensable à la fabrication des anodes des batteries au lithium.

Signe d’une ruade dont l’incohérence heurte la rationalité économique, le doublement de son prix imposé comme une mesure anti-dumping par le lobby des fabricants américains d’anodes frappera de plein fouet l’industrie des véhicules électriques aux États-Unis même. Partie d’une stratégie du chaos, la mesure qui, selon toute évidence, n’est pas destinée à durer, n’en diffuse pas moins un sentiment d’insécurité économique.

Au milieu de ce brouillard, essayons une synthèse partielle.

Quand bien même Washington et Pékin, engagés dans des stratégies déclaratoires et des mouvements de forces d’affichage de puissance, sont en même temps conscients des risques épouvantables d’un dérapage majeur, le moins qu’on puisse dire est que les brutalités et les volte-face douanières aléatoires de D. Trump sont à l’origine de l’inconfort des Chinois.

Mal à l’aise face à l’imprévisible, ils restent méfiants, même si, lors de leur échange téléphonique de 90 minutes, le 5 juin dernier, le Président Xi Jinping avait invité D. Trump en Chine.

Enfin, pour accréditer l’idée qu’une normalisation avec le régime chinois reste encore une œuvre de longue haleine, alors que depuis l’avènement de Xi Jinping, Pékin s’est retranché aux côtés de la Russie, de l’Iran et de la Corée du nord, dans une posture agressivement anti-occidentale, il faut revenir aux très sévères tensions entourant l’invasion meurtrière aux États-Unis du Fentanyl, opioïde analgésique de synthèse à l’origine d’une part importante des décès par surdose aux États-Unis [2].

Note(s) :

[1Selon le Pentagone, la Chine qui nie l’information a vendu à l’Iran des systèmes de missiles sol-air longue portée HQ-9 (红旗-9 – Hongqi – « drapeau rouge ») dérivés du S-20 russe, équipés d’un système de guidage radar semi-actif.

Ces livraisons, dont des sources proches de Pékin indiquent qu’elles auraient été financées par des cargaisons de pétrole iranien livrées à la Chine, visent à reconstruire la défense aérienne de Téhéran en partie détruite pendant « la guerre des 12 jours ».

La compétition autour des missiles Sol-Air américains Patriot, russes S-400 et chinois HQ-9, dessine un des contours de la rivalité stratégique enflammant les relations de Washington avec Pékin, Moscou et Téhéran.

On notera au passage, le trouble jeté par la Turquie membre de l’OTAN qui en mars 2015 avait acheté des S-400 russes, au lieu des missiles Patriot américains (lire : L’Eurasie au cœur des rivalités entre Washington, Pékin, Moscou et Téhéran).

Alors que l’ambassade de Chine à Téhéran explique que Pékin a toujours refusé de vendre des armes aux pays en guerre, les mêmes sources indiquent que l’Iran, gêné par les retards dans les livraisons russes, chercherait également à acquérir des avions de combat chinois J-10.

[2Très fortement addictif, au moins 50 fois plus puissant que l’héroïne, le Fentanyl de synthèse, dont la fabrication est plus facile et peu onéreuse, avec ses précurseurs en partie produits en Chine, est introduit en fraude aux États-Unis. Selon les autorités de santé américaines, il a tué 48 422 usagers en 2024. En baisse de 27% et de plus de 40% chez les adolescents - soit en moyenne 30 000 décès en moins par rapport à 2023 -, le bilan n’en reste pas moins catastrophique.


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