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›› Editorial

Du « Devisement du Monde » au « piège de Thucydide »

De gauche à droite, Kubilaï Khan, petit-fils de Gengis Khan fondateur de Pékin (Kambalic), premier empereur de la dynastie mongole ; Marco Polo qui séjourna à sa cour. Ayant accompli des missions pour l’Empereur au Yunnan, en Corée, en Birmanie, à Sumatra, au Cambodge et au Vietnam, il obtint en échange pour sa famille, le monopole du commerce entre la Chine et l’Europe.

Et la statue de Thucydide à Athènes, qui trois siècles et-demi avant JC, avait, à propos des guerres du Péloponnèse, théorisé les risques de guerre dus à la rivalité entre Sparte, puissance établie et sa rivale Athènes. A côté de sa théorie du « piège », il a aussi laissé en héritage la réflexion, hélas souvent pertinente, que « Les hommes sont ainsi faits qu’ils méprisent ceux qui les ménagent et qu’ils respectent ceux qui ne leur concèdent rien ».


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Les deux allusions du titre, références d’ouvrages publiés à sept siècles de distance, véhiculent des « charges symboliques » diamétralement opposées. La première, référence au célèbre livre de Marco Polo paru en 1298, renvoie à l’image d’un monde apaisé articulé au « doux commerce » et aux échanges bienveillants de curiosités réciproques.

La deuxième est parue en 2017, sous la plume du géo politologue américain Graham Allison. Avec le titre « Destined for war, can America and China escape Thucydide’s trap ? », qui se réfère à la guerre du Péloponnèse décrite par Thucydide, général athénien du quatrième siècle avant Jésus-Christ, est à la fois moins poétique et moins rassurante.

Glosant sur les risques de conflit générés par la rivalité entre la puissance installée que sont les États-Unis, assimilés à Sparte et sa rivale potentielle, la Chine figurant Athènes, toute entière tendue vers l’objectif de rattrapage de puissance, la réflexion était une alerte mettant en garde contre un risque de conflagration majeure né du choc des ambitions et des désirs de grandeur.

La mise en garde renvoyait à Raymond Aron qui, dans « Paix et guerre entre les Nations (1962), analysait que les relations internationales seraient toujours gouvernées, non par le Droit, mais par la compétition de puissance et les émotions nationales.

Pour lui qui s’inspirait de Thomas Hobbe (1588 – 1679), les risques de conflit militaire entre les nations, seront immuablement articulés à la « rivalité », à la « défiance » et à la « fierté », trois émotions clairement présentes dans l’actuelle trajectoire de « renaissance » de la Chine.

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Depuis les tribulations Marco Polo à la racine des routes de la soie dont Xi Jinping a, en 2013 repris la légende édifiante pour en faire l’image de marque d’une expansion mondiale enrobée d’une mythologie vertueuse de rencontres et d’échanges entre l’Est et l’Ouest [1], les relations de la Chine avec le Monde connurent des fortunes diverses.

Vues de l’estrade occidentale, l’Empire du milieu suscita d’abord curiosité et admiration.
Montaigne qui vivait à la fin des Ming (1368 – 1644) dont le règne foisonnant fut en partie contemporain de la Renaissance européenne, parlait de la Chine comme « d’un Royaume dont le gouvernement surpassait dans plusieurs domaines celui des Européens », disant de lui qu’il offrait « des perspectives jusqu’alors inconnues ou mal comprises en Occident ».

Plus tard, en Chine l’Empereur Wanli (1563 -1620) accueillit au cœur du pouvoir chinois le Jésuite Mateo Ricci, décédé en 1610. A sa mort, il le gratifia d’une concession funéraire à Xicheng, à l’ouest de la Cité Interdite. Un demi-siècle plus tard, l’Empereur Kangxi qui régna de 1661 à 1722, disait encore de la religion catholique prêchée par les Jésuites « qu’elle ne contenait rien de mauvais ». Joignant le geste à la parole, il autorisa un temps ses sujets à entrer dans les églises où, disait-il, « on y rendait un culte au “Seigneur du Ciel“ ».

L’épisode des Jésuites contenait en réalité un premier hiatus. La Compagnie de Jésus avait conçu l’improbable projet de propagation de la religion par la tête de l’Empire dont les élites étaient cependant déjà culturellement imprégnées de l’arrière-plan moral et métaphysique du Confucianisme et du Taoïsme et avaient déjà assimilé le Bouddhisme, une autre religion étrangère arrivée en Chine au Ier siècle, entourée d’une longue suite de légendes, de traditions mystiques et de folklores.

Le malentendu se doubla de la « querelles des rites ». Commencée à la mort de Matteo Ricci, elle se poursuivit tout le XVIIe siècle. Les Franciscains jaloux du succès apparent des Jésuites auprès du pouvoir chinois, leur reprochaient de favoriser par l’acceptation du « culte des ancêtres », l’intrusion de pratiques idolâtres dans la pureté du dogme catholique.

En 1742, après plusieurs hésitations du Vatican, l’interdiction définitive de l’hybridation des cultes par une Bulle du pape Benoît XIV déclencha en Chine une répression violente contre les Chrétiens, d’abord dans les villes, puis dans les campagnes où les émissaires de l’Empereur Qianlong recherchèrent les convertis chinois pour les obliger à renoncer à leur foi.

Puissance et affaiblissement de l’Empire.

A gauche, un timbre postal émis par la Chine, figurant les puissants navires à plusieurs mats de la flotte de Zheng He. A droite une carte de son 4e voyage parmi les sept qu’il a accomplis au total. En 1525, quatre-vingt ans après la mort de Zheng He pendant son 7e voyage, un édit impérial ordonna la destruction des bâtiments de sa flotte qui existaient encore. La décision fut un jalon de l’affaiblissement de la dynastie Ming, menacée au nord par les incursions des cavaliers mandchous et à l’intérieur par la dégradation de l’éthique impériale sous les empereurs Jiajing (1521 – 1567) et Wanli (1572 – 1620).


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A la fin de la dynastie Ming, les empereurs Jiajing (1521 - 1567) et Wanli (1572 – 1620) s’abimèrent dans les intrigues sulfureuses du palais. Le relâchement impérial, dominé par l’influence du gynécée et des eunuques était combattu par l’institution privée de l’Académie Donglin, une forme de « Centre de recherches académiques » avant l’heure. Composé de lettrés confucéens frustrés par l’effondrement moral de la dynastie, l’institution qui critiquait le pouvoir absolu et dépravé, fut sévèrement réprimée.

Après la puissance de la première moitié de la dynastie, restée dans l’histoire comme un période faste (richesse artistique, développement d’une puissante classe moyenne, de l’entreprise privée, des arts, de l’aménagement des campagnes, de la diffusion de la monnaie d’argent, et d’une politique étrangère de relations avec les Portugais, les Espagnols et les Hollandais), cette période où l’autorité du « Fils du Ciel » avait commencé à vaciller, fut une première fêlure dans l’assurance impériale.

Le craquement dans l’architecture politique et mystique du pouvoir souverain, aggravé par des catastrophes naturelles et des épidémies, conduisit en réaction à une fermeture de l’Empire. La manifestation la plus connue, prémisse spectaculaire de la tendance au repliement de la Chine sur elle-même fut, au milieu de sévères querelles internes, le démantèlement des reliquats de la flotte de l’Amiral Zheng He ordonnée par un décret impérial en 1525, quatre-vingt ans après sa mort en 1433, lors de son septième voyage [2].

Le repliement de la Chine est le thème de l’ouvrage d’Alain Peyrefitte « l’Empire immobile ». Publié en 1989, le récit passionnant qui laisse cependant la trace, pas tout à fait exacte d’une Chine fermée sur elle-même et assoupie, raconte l’épisode de l’ambassade britannique conduite par Lord Mc Cartney, en septembre 1793 auprès de l’Empereur Qianlong, alors âgé de 83 ans, qui allait abdiquer deux années plus tard.

Déjà vieux et usé, mais toujours imprégné de l’exigence du rituel impérial dû au « Fils du ciel », l’Empereur réfugié dans sa résidence d’été de Jehol (aujourd’hui Chengde) qui gouvernait à l’époque plus de 300 millions de Chinois, ne prêta pas attention à l’émissaire britannique qui, se contentant d’une simple génuflexion, refusa d’effectuer le « Kotow », prosternation rituelle humiliante consistant « à se jeter à terre » en signe de respect.

Le choc des cultures qui se solda par l’échec d’une tentative de contact avec la Chine par l’empire britannique alors au sommet de sa puissance, provoqua un changement radical dans la tonalité des échanges avec la Chine.

Naissance du « Péril jaune ».

Au début du XXe siècle, une affiche illustrant le « péril jaune ». L’image positive du « Devisement du Monde » de l’époque de Marco Polo s’était évanouie.


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En Europe, l’idée qui désormais courait de la Chine, portée par le sentiment de la puissance impériale britannique offusquée, était celle d’une autocratie arriérée qu’il fallait réformer au besoin par la force. Le contraste avec l’époque du « Devisement du monde » était total. Peu à peu se propagea en Occident l’idée du « Péril jaune » qui atteint son acmé lors du siège des légations (55 jours de Pékin) du 20 juin au 14 août 1900.

Apogée de la révolte conservatrice des « Poings de justice et de concorde » appelés “Boxeurs“ qui protestaient contre les intrusions et la mainmise étrangères, la révolte fut matée par un contingent de 20 000 hommes fournis par les « Huit puissances » (six européennes, dont l’Autriche Hongrie et jusqu’en 1917 l’Empire russe, le Japon et les États-Unis).

Depuis un siècle, les anglais étaient en première ligne des critiques anti-chinoises. En janvier 1805, citée par Alain Peyrefitte, l’Edinburgh Review, très influent dans les milieux intellectuels progressistes en Europe, écrivait que les Chinois vivaient « sous la plus abjecte des tyrannies. Dans la terreur des coups de bambou, ils enferment et mutilent leurs femmes. » (…)

(…) « Pratiquant l’infanticide et autres vices contre nature, lâches, sales et cruels, ils sont inaptes à aborder les sciences exactes. Ignorant les arts et les techniques les plus indispensables, leurs rapports sociaux sont fondés sur un formalisme stupide. »

Cette présentation biaisée, imprégnée d’un profond mépris, manquait une importante partie de l’image. Les élites de l’Empire qui se considéraient toujours à la tête politique d’une puissance centrale portant un projet civilisateur, avaient aussi et à juste titre, conscience que leur pays avait, bien avant l’Occident expérimenté des structures de gouvernement étonnement modernes et maîtrisé une longue liste de techniques essentielles.

Note(s) :

[1La vision édifiante et vertueuse des « routes de la soie » passe cependant sous silence qu’elles furent aussi la voie de brutales invasions. D’abord celle des Hun, à partir 370 venant d’Asie Centrale que les Chinois assimilent aux « Xiongnu » sans qu’il y ait de consensus historique sur la communauté des origines.

Ensuite celle des Mongols, neuf siècles plus tard (1236 – 1240) sous la conduite brutale de Subotaï et de deux petits fils de Gengis Khan, alors qu’un troisième, Kubilaï qui hébergea Marco Polo, s’emparait de la totalité de la Chine des Song en 1276, date de la prise de Hangzhou, dont « les merveilles » sont l’objet d’une partie du livre foisonnant de Marco Polo.

[2Eunuque originaire d’une lignée musulmane du sud Yunnan, colosse doué d’une grande autorité naturelle, Zheng He dirigea au total sept expéditions à la tête d’immenses jonques de plus de cent mètres de long, équipées de cinq mats.

Sept décennies avant le tour du monde de Magellan (1519 – 1522) qui naviguait à bord de bien moins imposantes caravelles, la flotte chinoise qui embarquait une petite armée de 25 000 hommes, dont des cavaliers et leurs montures, des fantassins et des arbalétriers, des artilleurs et leurs bombardes, effectua des missions de prestige et de « projection de puissance », en Indonésie, dans l’Océan Indien, à Ceylan, autour de la côte sud de l’Inde, dans le golfe d’Aden, vers le détroit d’Ormuz et sur les rives orientales de l’Afrique, au nord de Madagascar.


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