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Première trilatérale Washington - Tokyo - Manille.
Le 11 avril, Joe Biden a accueilli à Washington le premier sommet à trois avec le Premier ministre japonais Kishida et le Président philippin Ferdinand Marcos Junior.
Une année après la réaffirmation par les États-Unis et les Philippines de leur proximité stratégique contre la menace chinoise par l’annonce, en mars 2023, de l’ouverture de quatre nouvelles bases navales au nord-est de l’archipel, Tokyo et Washington ont mis en scène leur détermination à soutenir Manille face aux incessantes pressions de la marine et des gardes côtes chinois (lire : Mer de Chine du sud. La carte sauvage des hydrocarbures. Le dilemme de Duterte).
Les incidents qui ne connaissent aucun répit depuis le milieu des années quatre-vingt-dix se sont récemment multipliés (lire : Nouvelles tensions en mer de Chine du Sud).
Décrits par notre éditorial du 28 octobre 2023 (lire : ASEAN : Retour au premier plan des tensions avec Manille. Vigilance et pragmatisme de Djakarta), les plus récents symbolisent à la fois la résistance philippine contre les intrusions illégales chinoises dans les Spratleys et le harcèlement par les grands garde-côtes blancs qui, dans le pire des cas, se livrent grâce à leur coque d’acier à l’éperonnage frontal, ou, le plus souvent, à l’assaut de leurs cibles par des jets d’eau à haute pression.
Les incidents répétés autour de l’épave symbolique de l’antique bâtiment de débarquement délabré « Sierra Madre », jalon vulnérable dans l’archipel des Spratleys de la souveraineté de Manille, contestée par les affirmations insistantes du « fort au faible », de Pékin en violation du droit de la mer et de l’arbitrage du Tribunal international de La Haye de 2014 (lire : Mer de Chine. Après Manille, Hanoi demande l’arbitrage de la Cour Internationale sur le droit de la mer), sont assurément à l’origine du récent raidissement de Tokyo et Washington venus au secours de Manille au nom de la stabilité de l’Asie Pacifique.
Le 19 mars, depuis Manille où il était en visite, le secrétaire d’État Antony Blinken réitérait « l’engagement sans faille » des États-Unis à défendre les Philippines alors que les tensions croissantes avec Pékin en mer de Chine méridionale font craindre un engrenage régional plus large : elles menacent, dit Blinken, la « vision commune d’un Indo-Pacifique libre et ouvert, y compris dans la zone économique exclusive des Philippines. » [3]
Mais les harcèlements de Pékin qui s’est offusqué de la constitution d’un front trilatéral Washington – Tokyo – Manille n’ont pas cessé. Le 23 mars (un des derniers incidents en date à la rédaction de cette note), deux garde-côtes chinois ont, à coups de canons à eau à haute pression, blessé quatre marins philippins et endommagé un navire de ravitaillement philippin en route vers le « Sierra Madre ».
Aux Philippines, Washington et Tokyo, sur le mode des « Nouvelles routes de la soie ».
En plus de l’appui en mer, le rapprochement Washington – Tokyo pour aider Manille se projette aussi dans la sphère économique.
Onze années après le lancement des Nouvelles Routes de la Soie chinoises, Washington, Tokyo et Manille envisagent sur le même modèle le projet d’infrastructure « Luzon economic corridor » qui reliera Subic Bay, Clark, Manille et Batangas grâce à la construction de ports, de chemins de fer, d’installations d’énergie propre et de chaînes d’approvisionnement en semi-conducteurs.
Premier « corridor » d’infrastructures concurrent des initiatives chinoises dans l’Indo-Pacifique, le projet sera piloté conjointement par Manille et l’Agence Américaine de Financement pour le Développement International (DFC) qui ouvrira un bureau à Manille.
Ainsi au moment où les deux appareils de défense reprennent contact au plus haut niveau au milieu d’une évidente volonté partagée d’apaiser les tensions, l’analyse qui précède montre à quel point le théâtre stratégique du Pacifique occidental constitue avant la Russie, l’Ukraine et l’Europe le point focal essentiel des intérêts stratégiques américains.
Les informations qui parviennent sur le branlebas financier et les projets de développement de l’archipel philippin, accompagnant les déclarations de Washington sur la pérennité du « traité de défense mutuel » signé en 1951 avec Manille, dessinent, 500 nautiques au sud de Taïwan, premier point d’incandescence de la rivalité stratégique sino-américaine, et toujours avec la participation de l’allié japonais, l’alourdissement, de l’engagement de Washington dans une zone convoitée par Pékin.
L’élargissement de la rivalité par plus d’engagement financier directement piloté par l’exécutif, atteste des priorités de la Maison Blanche dont l’éventail des mesures anti-chinoises s’est aussi élargi au contrôle strict des transferts de technologies.
Les risques financiers de la rupture Chine – États-Unis.
Compte tenu de l’imbrication des économies et du secteur des hautes technologies, en partie nourri des exportations vers le marché chinois, la manœuvre américaine cherchant à isoler la Chine n’est pas sans risques.
Depuis le 11 avril, à la suite des tensions croissantes entre Washington et Pékin, les actions de fabricants américains de microprocesseurs montées en flèche au cours des seize derniers mois, sont en baisse.
Selon la réserve fédérale, les contrôles à l’exportation qui limitent l’expédition de microprocesseurs et d’autres technologies de pointe vers la Chine portent aux entreprises et aux fournisseurs américains un préjudice dont l’ampleur en capitalisation boursière, depuis le mois de mars est estimée à 130 Mds de $.
Note(s) :
[3] En 2021 et 2022, après la protestation de Manille contre une loi chinoise menaçant d’infliger des amendes de plus de 60 000 $ américains aux pécheurs philippins opérant dans la ZEE philippine réclamée par Pékin, Antony Blinken et Kamala Harris avaient évoqué le traité de défense mutuel avec Manille.
En 2022 la Vice-Présidente avait, lors d’un passage à Palawan, rappelé « qu’une attaque contre les forces armées philippines, des navires publics ou des avions en mer de Chine méridionale obligerait les États-Unis à mettre en œuvre les engagements de défense mutuelle avec Manille »
A propos du haut-fond de Reed dont il est question dans cette note, lire : Mer de Chine du sud. La carte sauvage des hydrocarbures. Le dilemme de Duterte.
L’article expose l’insistance chinoise pour se rendre maître de la zone du haut-fond située dans la ZEE de Manille et en tenir éloignés tous les opérateurs non Chinois d’exploration et d’exploitation des ressources.
Le dilemme de la zone riche en ressources où Pékin agissant du fort au faible prétend maîtriser par ses groupes pétroliers l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures, avait mis en évidence les fragilités des initiatives du Président Duterte.
Pris sous le feu croisé des pressions populaires internes et de l’inflexible souverainisme chinois, il avait dû renoncer à ses intentions d’accommodement avec Pékin et se résoudre à rallier l’allié américain dont il avait d’abord eu l’intention de s’éloigner.
On se souvient que lors d’une réunion de l’ASEAN au Laos, en 2016, tout juste élu, Rodrigo Duterte engagé chez lui dans une lutte féroce contre les narcotrafics avait prononcé un violent discours antiaméricain, au cours duquel il avait traité de « son of a whore » le Président Obama qui lui reprochait publiquement la brutalité de la répression contre les trafiquants (voir sur Youtube la vidéo du discours de Duterte partisan de la méthode forte de lutte contre la drogue, y compris par assassinats expéditifs extrajudiciaires : Duterte on Obama : “son of a bitch I will swear at you”.
