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›› Editorial

ASEAN : Retour au premier plan des tensions avec Manille. Vigilance et pragmatisme de Djakarta

Analysant les relations de Pékin avec l’ASEAN englobant, au-delà des relations commerciales, la question très controversée de la souveraineté affirmée par Pékin sur 80% de la mer de Chine du sud, plusieurs exemples viennent à l’esprit, avec des fonds de tableau historiques différents.

A côté du Vietnam, à la fois très sourcilleux rival stratégique de Pékin et creuset d’une culture fortement sinisée (lire à ce sujet Querelles sino-vietnamiennes. Rivalités des frères ennemis et enjeu global et Explosion de violences anti-chinoises au Vietnam), deux autres capitales sont périodiquement en première ligne des tensions avec la Chine, sur un mode très diffèrent.

La première est Manille dont les relations avec Pékin ont récemment balancé de manière plutôt erratique, entre la tentative de rapprochement avortée avec Pékin de Rodrigo Duterte (lire : Mer de Chine du sud. La carte sauvage des hydrocarbures. Le dilemme de Duterte) et une conflictualité larvée, à la fois juridique appuyée sur le droit de la mer (lire : Arbitrage de la Cour de La Haye. Tensions et perspectives d’apaisement), et stratégique soutenue par l’allié américain, sous l’œil de plus en plus inquiet du Japon qui dénonce la politique de force de Pékin en mer de Chine du sud.

La deuxième capitale, aux avant-postes des tensions avec Pékin, est Djakarta.

Vaste pays insulaire aux « Mille îles » qui ferme la mer de Chine au sud et contrôle tous les accès à l’océan indien, l’Indonésie – dont, au passage, 88% des 270 millions d’habitants pratiquent, sur fond de démocratie – une rareté dans le monde musulman - un Islam modéré articulé à l’idéologie du « Pancasila », est à la fois la cible de Musulmans radicaux (lire Indonésie : le Pancasila, un rempart contre l’islamisme ?), et des opérations d’influence de Pékin.

Ces dernières accompagnent les revendications de souveraineté chinoises, notamment sur le gisement de gaz des Natuna [1], par des coopérations emblématiques sur des projets d’infrastructures dont le plus spectaculaire récemment achevé avec retard et un fort dépassement budgétaire, est le TGV Bandung-Djakarta.

Lire :
1) les perspectives stratégiques de l’Indonésie sur fond d’inquiétude face à l’influence revendicatrice et souverainiste de la Chine : L’Indonésie : l’autre puissance économique émergente en Asie

2) l’insistance des stratégies de Pékin analysée par Jean-Paul Yacine en décembre 2021 : La Chine est-elle réellement isolée ? Ses relations avec Djakarta, un cas d’école.

Tel est l’arrière-plan des informations qui, au milieu des risques d’embrasement de la situation au Moyen-Orient, parviennent de cette région traversée par les insistantes revendications territoriales de Pékin et, en réponse, par les réactions des riverains plus ou moins crispées selon les pays.

Les nervosités de la relation avec Manille.

Le 23 octobre, lors d’une conférence de presse, Manille appelait la Chine à cesser ses agressions en mer de Chine du sud après qu’un garde-côtes chinois ait, la veille, abordé un navire logistique philippin.

Sous contrat avec le ministère de la défense, ce dernier effectuait une opération de ravitaillement d’une mission stationnée sur le haut-fond Ayungin, au sud-est de l’archipel des Spratlys et cent nautiques à l’ouest du sud de Palawan.

La collision n’a provoqué que des dégâts matériels. Mais l’incident a d’autant plus touché au vif la conscience souveraine des Philippins que le lieu de l’incident renvoie à une histoire vieille de près de 40 ans.

Sur le haut-fond, se trouve en effet, volontairement échoué le 9 mai 1997 par la marine philippine, le très délabré bâtiment de transport de débarquement de chars « Sierra Madre ».

Mémoires des guerres du Pacifique et du Vietnam. Implication américaine

Bien qu’avec sa coque rouillée criblée de trous béants, le Sierra Madre hérité de la marine américaine – construit 1944 aux États-Unis et mis à flot sous le nom de Harnett County, vétéran des guerres du pacifique et du Vietnam, ne soit plus en état de naviguer, la marine philippine l’a gardé en service pour servir d’avant-poste de souveraineté abritant une unité des Marines dont la présence permanente conteste les revendications chinoises [2].

Selon un article de l’US Naval Institute datant de février 2022, six jours plus tard, le 15 mai 1997, attestant de la rage souverainiste de Pékin, deux frégates chinoises se seraient approchées de l’épave volontairement échouée et auraient ouvert le feu sur elle au canon.

Le lendemain de l’incident d’abordage du 22 octobre, le Président philippin Ferdinand Marcos Jr ordonnait une investigation des circonstances de la collision et faisait convoquer l’ambassadeur de Chine pour lui signifier que la manœuvre du garde-côte avait été « dangereuse, irresponsable et illégale ».

En riposte, - symbole concret d’une rivalité territoriale insoluble -, Zhou Zhiyong, le chargé d’Affaires de l’Ambassade de Chine décrivait la mission logistique de la marine philippine comme une « intrusion illégale dans les eaux chinoises »

Attestant de la solidarité stratégique de Washington, le lendemain de l’incident, Jake Sullivan conseiller à la sécurité nationale américaine, s’entretenait au téléphone avec son homologue philippin pour réaffirmer « les relations de longue date entre les deux nations », dans le cadre de leur traité de défense mutuelle de 1951.

*

Après les hésitations de l’ère Duterte, l’épisode qui survient huit mois après la décision de Washington de porter de 4 à 9 le nombre de bases américaines dans l’archipel, marque clairement un retour à un durcissement militaire de l’alliance Manille – Washington, face aux prétentions territoriales chinoises.

En même temps, depuis Manille, Ferdinand Marcos Jr remet sur le tapis le non-respect par la Chine du jugement de la Cour arbitrale de La Haye en 2016.

Face à ce retour aux principes du droit de la mer arrêté par la Convention de Montego Bay (lire : Mer de Chine méridionale. Le fait accompli se pare de juridisme), Pékin persiste et signe dans son rejet du droit en arguant de la longue empreinte culturelle chinoise en Asie du Sud-est.

A cet effet, le 28 août, le Parti a, comme il le fait régulièrement, publié sa « carte nationale de la Chine 中国全国地图 » réaffirmant ses prétentions territoriales, non seulement en mer de Chine du sud mais également dans l’Himalaya à propos des territoires contestés avec l’Inde.

Comme à l’habitude, la carte a soulevé les protestations indignées des riverains (Philippines, Malaisie, Taiwan, Vietnam) et, pour la partie himalayenne, de New-Delhi.

Note(s) :

[1L’incident du Sierra Madre s’est produit alors que la controverse autour des revendications de Pékin sur la mer de Chine commençait à monter. Cinq ans avant, en 1992, Pékin avait en effet fait adopter sa « Loi sur sa mer territoriale et ses zones contiguës » appuyée par la vision chinoise de ses « droits historiques ».

La mémoire de souveraineté se réfère à la dynastie Xia ayant régné sur la Chine entre le XXIe et le XVIe siècle avant l’ère chrétienne et à la présence dans cette région des Han (206 av. J.-C. à 220 apr. J.-C.) et des Song (entre 960 et 1279 ap. JC).

[2Après s’être longtemps efforcée de rester neutre dans la controverse portée par les revendications chinoises en mer de Chine du sud, l’Indonésie est aujourd’hui contrainte, par les affirmations chinoises accompagnant la publication de la « ligne en 9 traits », à une posture plus ferme pour protéger sa souveraineté sur le gisement de gaz des Natuna.

En aout 2021, Pékin, estimant que ses droits maritimes chevauchaient ceux de Djakarta, a monté les enchères en envoyant un navire océanographique cartographier les fonds marins à l’intérieur de la ZEE indonésienne dans les parages du gisement.

Avec le recul, la stratégie chinoise semble vouloir tirer profit du vaste éventail d’intérêts privés et publics objectivement reconnus par l’Indonésie dans sa relation avec la Chine, pour progressivement, amener Djakarta à reconnaître la superposition légitime des droits maritimes.

Enfin, le fait est que, tout en essayant de rester en bons termes avec la Chine, le gouvernement indonésien et l’armée s’inquiètent de plus en plus de la présence dans leurs eaux territoriales des flottilles de pêche chinoises (lire notre article : En mer de Chine du sud, les limites de la flibuste impériale chinoise)


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