›› Editorial
Xi Jinping a rencontré Joe Biden à Lima, le 16 novembre, en marge du sommet de l’APEC. Alors que Washington y a vu une circonstance favorable à l’apaisement sino-américain, Pékin, ulcéré par les ventes d’armes américaines à Taïwan, a considéré l’événement avec irritation et pessimisme.
*
La deuxième quinzaine de novembre a été marquée par l’organisation des deux mises en scène internationales de l’APEC au Pérou (15 au 16 novembre) et du G.20 au Brésil (18 au 20 novembre).
Ces simulacres d’un convivialité globale, réminiscences d’une « mondialisation heureuse » se sont cependant déroulées à l’ombre inquiétante d’une montée des tensions planétaires, autour des guerres au Moyen Orient et en Ukraine.
Les crispations internationales sont les pointes émergées d’un vaste mouvement d’opinions mondiales anti américaines et anti-occidentales.
Avec le contrecoup de la puissante élection iconoclaste et perturbante de Donald Trump, signe que l’Occident, devenu vulnérable lutte pour préserver son influence, l’offensive contre l’ordre de l’après 1945 est menée par la proximité sino-russe, l’Iran et la Corée du Nord, renforcés par la nébuleuse en grande partie africaine et sud-américaine du « Sud global ».
Les discordes, qui dessinent une fracture stratégique planétaire, Nord-Sud et Est-Ouest, symptômes d’un bouleversement irréversible de l’ordre mondial, sont marquées par les mandats d’arrêt lancés par la Cour Pénale Internationale que ni Tel Aviv ni Washington me reconnaissent, contre le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu et son ancien ministre de la Défense Yoav Gallant.
Les craquements éruptifs de l’ordre mondial se sont aussi exprimés par les menaces balistiques et nucléaires de Vladimir Poutine contre ceux qui fournissent à l’Ukraine des armes à longue portée pour frapper le territoire russe [1].
Ces mises en garde, abondamment commentées par les médias européens sur le mode alarmiste du risque d’une troisième guerre mondiale nucléaire, répondait aux frappes directes sur le sol russe de missiles de croisière conventionnels SCALP (Storm Shadow pour les Anglais) dont une salve tirée le 20 novembre, jour de clôture du G.20 à Rio, contre un centre de commandement de la région de Koursk, a tué 18 officiers russes et aurait blessé un officier général nord-coréen. 33 autres russes et nord-coréens auraient été blessés.
Les sommets de l’APEC et du G.20 se sont aussi déroulés dans l’ambiance hostile du durcissement des tensions sino-américaines à propos de Taïwan, alors que le 15 novembre, premier jour de l’APEC, Pékin, confirmait ses vastes projets d’influence en Amérique Latine, sur les plates-bandes de Washington, en inaugurant les installations financées par 1,3 milliards de $ d’engagements chinois, pour la construction d’un port géant en eau profonde à Chancay, 80 km au Nord de Lima.
Sur les longues initiatives chinoises en Amérique Latine, lire, dans l’ordre de leur publication par QC :
- Un souffle chinois sur l’Amérique Latine
- En Grèce et au Brésil, Pékin donne le ton
- Au sommet des Amériques à Los Angeles, l’ombre portée de la Chine
Regain de tensions sino-américaines autour de Taïwan.
Une batterie de missiles sol-air “National Advanced Surface to Air Missile System” (NASAMS), dont la vente à Taiwan a été approuvée par la Maison Blanche à la fin octobre.
*
Dans le sillage du G.20, Jack Sullivan, conseiller sur la sécurité nationale à la Maison Blanche, commentant la rencontre entre Jo Biden et Xi Jinping lors de l’APEC, spéculait sur l’apaisement des relations avec Pékin, à la suite des récents échanges entre les ministres de la Défense et les responsables des deux marines [Le 10 septembre l’Amiral Samuel Paparo et le Général Wu Yanan, - respectivement commandant des forces navales américaines dans le Pacifique occidental et du Théâtre opérationnel Sud de l’APL -, avaient échangé pour réduire les risques d’accrochage militaire direct à la suite de fausses manœuvres ou de malentendus.].
(lire : Les faces cachées de l’apaisement sino-américain. La saga chinoise de la montée en puissance et de la quête de respect et Au-delà de la reprise des contacts militaires, la lourde rivalité sino-américaine en Asie-Pacifique), a qualifié la rencontre entre Joe Biden et Xi Jinping lors du sommet de l’APEC, de « sincère, constructive et ayant de vastes perspectives ».
A l’évidence Pékin n’a pas vu la rencontre de deux chefs d’État sous le même angle optimiste.
Conséquence, le 19 novembre l’exécutif chinois a brutalement refroidi les espoirs de Washington. Alors que le secrétaire d’État Lloyd Austin avait espéré dialoguer avec son homologue chinois l’Amiral Dong Jun durant les rencontres informelles des appareils de défense de l’ASEAN à Ventiane, le 20 novembre, Pékin a sèchement rejeté l’offre du Pentagone.
La raison du refus renvoie à la très explosive question de Taïwan et aux crispations de Pékin ulcéré des intrusions américaines dans ce que la Chine considère sans esprit de recul comme une question purement intérieure.
Plus précisément, la Direction chinoise est outragée par la dernière approbation de la Maison Blanche à la fin octobre d’une nouvelle série de vente d’armes à Taïwan pour un montant de 2 milliards de $, incluant notamment les missiles sol-air NASAMS et les radars AN/TPS-77 et AN/TPS-78 de surveillance aérienne de moyenne et longue portée qui améliorent notablement les capacités de l’Île à résister aux menaces balistiques de la 2e artillerie de l’APL.
Pour remettre la mauvaise humeur chinoise en perspective, rappelons cependant qu’il s’agit de la 17e série de ventes d’armes américaines à l’Île et qu’avant de revenir à de meilleurs sentiments, Pékin a souvent utilisé l’annulation de réunions et de lignes de communication directes pour exprimer son mécontentement à Washington.
Après la visite en 2022 à Taïwan de Nancy Pelosi, alors présidente de la Chambre des représentants, l’appareil avait fermé tous les canaux de communication et stoppé toutes les coopérations, y compris celle sur le climat, avant de les rétablir quelques mois plus tard [2].
*
En prenant du recul, on rappellera tout de même que le rapprochement effectif entre Washington et Taïwan, violant les promesses des « Trois Communiqués » (lire le § « Les trois communiqués » de notre article : Les nouvelles eaux mal balisées de la question de Taïwan) est homothétique du durcissement de Pékin à l’égard de l’Île.
Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping à l’automne 2012, la doctrine chinoise de l’emploi de la force dans le Détroit a en effet évolué.
Alors qu’elle était initialement vue par Pékin comme un moyen de dissuader une déclaration d’indépendance de l’Île, elle a progressivement glissé vers une théorie de l’emploi comme moyen possible de la réunification vue par l’appareil comme inéluctable quel qu’en soit le coût, y compris par la force, si les résistances à une réunification pacifique devaient perdurer.
S’il est exact que le lien entre la réunification présentée comme le « retour » [3] de Taïwan à la « mère-patrie » et la « renaissance de la nation chinoise » est évoqué au moins depuis Deng Xiaoping, force est de constater que sous Xi Jinping, la rhétorique de la force a récemment été mise en scène presque chaque jour avec un déploiement de drones, d’avions et de navires de combat d’une ampleur jamais observée dans le Détroit.
C’est bien l’alourdissement des menaces militaires de l’APL qui, en 2022, avait coagulé encore plus l’esprit de résistance des Taïwanais et décidé le milliardaire de l’industrie des microprocesseurs Robert Tsao, jusque-là resté neutre, à s’engager pour la défense de l’Île.
Sa prise de conscience accompagnait le rapprochement que Pékin condamne aujourd’hui, entre le Pentagone et l’appareil de défense taïwanais. Sur le lien entre l’accroissement des menaces militaires et le développement de l’esprit de défense de l’Île, lire notre article : A l’ombre de Pékin, un « Double Dix » à l’esprit de résistance.
En marge de la mise en scène de l’APEC au Pérou, Xi Jinping a, à la suite de ses actions au Brésil et en Argentine, planté un jalon de ses « Nouvelles routes de la soie » en inaugurant un vaste port en eau profonde à Chancay en compagnie de la présidente péruvienne Dina Boluarte.
Dans la zone d’intérêt stratégique de Washington, au Pérou, un vaste port chinois en eau profonde.
En amont de l’APEC le Président Xi jinping, à l’origine de la stratégie de contournement de Washington par le financement du port de Chancay, a été accueilli avec faste à Lima par la Présidente Dina Boluarte. Les déclarations chinoises sur le sujet font l’impasse sur l’affaiblissement de l’audience politique interne de la Présidente accusée de corruption et ciblée par une enquête du le parquet péruvien pour « crimes contre l’humanité » après les répressions violentes à la kalachnikov des manifestations de 2023 ayant fait près de 50 morts.
*
L’événement a été amplement commenté par la presse chinoise, qui a cependant passé sous silence que la très impopulaire présidente par intérim, Dina Boluarte était sous le coup d’une enquête du parquet péruvien pour « homicide » lors des manifestations qui suivirent son arrivée au pouvoir en 2022 dont le bilan avait été de 50 morts.
Imperturbable, Xi qui était accompagné par des centaines de chefs d’entreprises dont le PDG de Chinalco (n°1 chinois de l’aluminium, propriétaire de la mine de cuivre à ciel ouvert de Toromocho, 200 km au Nord-est de Lima.) a déclaré que le port en eau profonde de Chancay, doté de 15 postes d’amarrage, sera le début vertueux d’une « Route de la Soie maritime du XXIe siècle, corridor maritime entre la Chine et l’Amérique latine », renaissance moderne de l’ancienne route commerciale Chine – Europe dont les prémisses datent du Ier siècle.
Dans un article d’opinion paru dans le journal d’État El Peruano, le président Xi a même déclaré que le projet Chancay générerait 4,5 milliards de dollars de revenus annuels, créerait plus de 8 000 emplois directs et réduirait les coûts logistiques de la route Pérou-Chine de 20%.
Selon Mario Ocharan, directeur péruvien de la Chambre de commerce de Chancay, le « mégaport » contrôlé par la Chine et construit par l’entreprise publique Cosco Shipping Ports, point de départ des exportations vers la Chine des produits agricoles péruviens, consolide sous le nez de Washington, le maillage de l’influence chinoise en Amérique latine.
Avec l’idée de constituer une nouvelle plaque tournante du transport maritime entre l’Amérique latine et l’Asie, le port capable d’accueillir des navires à fort tonnage, réduisant les coûts logistiques de manutention, sera notamment le point d’arrivée d’une nouvelle ligne ferroviaire également financée par Pékin, pour une valeur de 3,5 milliards de $, acheminant le soja et le minerai de fer brésiliens vendus à la Chine.
*
Logiquement, le méga projet, alternative aux relations commerciales avec l’UE et les États-Unis, aujourd’hui perturbées par les tensions géopolitiques, inquiète le Pentagone.
Début novembre, la générale à la retraite Laura Jane Richardson, ancienne chef du Commandement Sud des États-Unis de 2021 à 2024, prévenait que le port de Chancay qui pourrait être utilisé comme point d’appui par la marine de l’APL, abriterait aussi une base destinée à collecter les renseignements sur le théâtre sud-américain, chasse gardée stratégique de Washington.
Sans surprise, Pékin s’offusque de l’analyse américaine. Le 11 novembre le Global Times accusait de « diffamation » le Pentagone qui spéculait sur l’utilisation militaire du port.
Il s’agit cependant d’une nouvelle tendance de Pékin à contrecourant des anciennes garanties que la Chine ne suivrait jamais l’exemple de Washington. Sur la bascule vers une stratégie de points d’appui militaires, lire : La Chine-Afrique mobilise le « Sud Global » contre l’Occident.
Note(s) :
[1] Le 21 novembre, deux années et neuf mois après l’agression russe en Ukraine, Vladimir Poutine ordonnait le tir symbolique et sans effet militaire significatif, d’un missile balistique de moyenne portée non armé d’une tête nucléaire, contre la ville de Dnipro, 400 km au Sud-est de Kiev.
Le même jour Vladimir Poutine qui, tout en acceptant l’intrusion dans la guerre d’unités nord-coréennes, sur fond de l’appui logistique chinois, réponse à l’appui de l’Amérique à l’Ukraine, accusait l’Occident « d’internationaliser » le conflit, et menaçait de frapper les pays qui soutiennent l’Ukraine en lui vendant des armes.
[2] Après la visite dans l’Île de Nancy Pelosi début août 2022, l’appareil avait, dès le 4 août, à côté des démonstrations de forces et des tirs de missiles dans le Détroit, mis fin à une une série de dialogues bilatéraux avec la Maison Blanche et le Pentagone. Ces derniers avaient lieu entre les commandants de théâtres militaires ; sur la coordination des politiques de défense et sur la sécurité maritime ; sur le rapatriement des immigrés illégaux ; sur l’assistance légale dans les affaires criminelles ; sur la criminalité transnationale ; la lutte anti-drogue et le changement climatique.
[3] L’idée d’un « retour » est contestée à Taïwan où toutes les élites politiques rappellent que le Parti Communiste n’a jamais gouverné l’Île. Dans son discours de la fête nationale taïwanaise du « Double dix » 2024, le Président Lai Qing De a même souligné que la mise sous tutelle de l’Île par Pékin serait un anachronisme puisque la République de Chine créée par Sun Yat-sen en 1912 était très antérieure à la République Populaire née en 1949.