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›› Politique intérieure

A Hong-Kong, la mémoire de Tiananmen met à l’épreuve la patience du parti

Malgré l’interdiction, le 4 juin des centaines de manifestants pro-démocratie se sont rassemblés bougies à la main, dans les rues adjacentes au parc Victoria fermé par la police.


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Chaque année, le 4 juin sur le Continent, à Hong Kong et à Taïwan, relayée par les médias occidentaux, resurgit la mémoire de la brutale et meurtrière intervention de des blindés de l’APL contre les manifestants de la place Tiananmen.

Rassemblés sur la place depuis le 15 avril 1989 date du décès de Hu Yaobang limogé par Deng Xiaoping en 1987, les manifestations d’étudiants, assez vite rejoints par des ouvriers, dénonçaient la corruption et réclamaient des réformes politiques et démocratiques.

Un article de Yan Jiaqi à paraître dans le World Economic Herald (World Economic Herald (世界经济导报), suggérant la réévaluation du limogeage de Hu Yaobang était censuré par Jiang Zemin, le n°1 du parti qui mit le journal sous tutelle de l’appareil.

La répression du 4 juin engagea un nombre considérable de troupes – infanterie et chars appartenant aux 5 corps d’armée de la région militaire (RM) de Pékin - renforcés fin mai par des unités de la RM de Lanzhou.

Elle écrasa le mouvement politique héritier des militants de 1978 ayant réclamé la « 5e modernisation 五个现代化 », réclamée comme le prolongement politique libéral et démocratique des « 4 modernisations » de Deng Xiaoping (Agriculture, Industrie, Sciences et technologies et Défense).

Le bilan d’au moins 6000 morts de cette féroce mise au pas est resté imprécis. Dans un télégramme au Foreign Office du 5 juin 1989 où il décrivait les chars écrasant les blessés, l’ambassadeur britannique Alan Donald avança même le chiffre de 10 000 tués, témoignage d’une fureur répressive qui provoqua un exode des dissidents rescapés éparpillés dans le monde via Hong Kong. Voir la liste : La mémoire voilée de Tian An Men.

A ce moment, l’extrême violence révéla l’inflexible fermeté idéologique de la direction du régime dominée par les anciens ayant identifié que les revendications politiques des manifestants portaient une menace existentielle pour le magistère du parti.

Jamais démenti depuis, le réflexe de contrôle absolu par tous les moyens contrastait avec la philosophie politique de transparence, d’accommodement et d’ouverture de Hu Yaobang, dont la mémoire continue de hanter l’appareil.

Lire : L’obsédant héritage de Hu Yaobang.

Le choix de la fermeture politique et le pari de l’amnésie.

En 1989, les manifestants de la place Tiananmen brandissaient le portrait de Hu Yaobang, le n°1 du parti jugé trop libéral et limogé en 1987. Le premier ministre Wen Jiabao qui avait travaillé sous ses ordres avait rédigé son éloge paru dans le Quotidien du Peuple, le 15 avril 2010. 再回兴义忆耀邦 (Zai Hui Xingyi Yi Yaobang). On pouvait y lire l’admiration pour un homme qui, fustigeant l’esprit courtisan, les faux semblants, cultivait l’authenticité, le dialogue et l’ouverture.


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C’est peu dire que l’héritage politique de Hu heurte la pensée politique du Président Xi Jinping.

Alors qu’aujourd’hui, ce dernier ravive la mémoire de Mao et se démarque de l’influence occidentale, Hu Yaobang ouvert au dialogue avec les opposants, à qui incomba la charge de résorber le chaos de la révolution culturelle et nommé à la suite de Hua Guofeng, affirmait qu’aucune des théories du « Grand Timonier » n’était adaptée à la modernisation du pays.

Aujourd’hui, 32 ans plus tard, la mémoire de Tiananmen a presque disparu des programmes d’histoire y compris à Hong Kong. « L’éducation patriotique » instaurée par le régime estompe la violence de l’événement présentée par certains ouvrages historiques comme des émeutes instiguées par des éléments « noirs » incontrôlés manipulés par des « forces étrangères hostiles » que le régime avait eu raison de réprimer.

La plupart des ouvrages scolaires n’en soufflent mot et la censure bloque toute recherche internet sur le sujet. Quant à ceux qui tentent d’en faire état publiquement, ils sont harcelés par la police, menacés et parfois incarcérés.

Au-delà de quelques-uns qui fouillent le net par le truchement de VPN, même la jeunesse étudiante a pris ses distances. Le contexte a changé. Avec un PIB multiplié par 30, accompagné de réformes qui relâchèrent progressivement la surveillance étroite des individus, une partie des revendications d’il y a trente-deux ans a été désamorcée.

En 2019, le Global Times qualifiait la répression du 4 juin de « succès politique ». Cette année, sous la plume de Hu Xijin, 胡 锡 进, son rédacteur en chef, le magazine estime que la répression aura guéri les Chinois de la « tentation des révolutions de couleurs », le meilleur choix étant désormais d’éviter d’en parler.

Wang Wenbin, l’un des porte-parole du Waijiaobu ajoute que progressivement « les jeunes générations, éclairées par l’histoire, suivront sans faiblir la voix du socialisme aux caractéristiques chinoises ». Pour autant, preuve que le sujet reste sensible et la population moins « immunisée » que ne le dit le journal, le texte du Global Times n’a pas été reproduit en Chinois.

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A Hong-Kong pour la deuxième année consécutive [1], la Direction du Territoire avait interdit le rassemblement à Victoria Park des « vigiles de la mémoire » portant des bougies allumées. Malgré cela, plusieurs centaines de manifestants se sont quand même aventurés par petits groupes dans les rues adjacentes. Certains chantèrent des slogans réclamant l’indépendance.

Selon la presse libre de Hongkong en ligne, au moins quatre personnes ont été arrêtées pour « incitation à des rassemblements interdits, comportement provocateur en public et obstruction de la justice ».

Parmi elles, Chow Hang Tung 鄒幸彤, vice-présidente de « l’Alliance de Hong Kong pour le soutien des mouvements patriotiques démocratiques de Chine », en charge depuis plusieurs années d’organiser les veillées du 4 juin. Elle est accusée d’avoir continué à promouvoir les rassemblements cette année malgré l’interdiction.

En même temps, selon l’AP, un musée dédié à la mémoire de la répression de 1989, géré par la même Alliance, a été fermé le 2 juin, trois jours après son ouverture, au prétexte de vérifier la régularité de sa licence pour organiser des expositions publiques (Source AP).

Pékin se braque. Taipei marque sa différence.

Alors que le représentant de Pékin à Hong Kong fustigeait vertement la solidarité des consulats de l’UE et de Washington pour avoir allumé des bougies à leurs fenêtres en mémoire des victimes de Tiananmen, Tsai Ing-wen exprimait la solidarité des Taïwanais pour la mémoire des victimes et la défense de la liberté. En même temps, elle exhortait le Parti à reconnaître la réalité des massacres et à s’engager sur la voie des réformes politiques et de la démocratie. A quoi le Parti a répondu par un communiqué fustigeant l’agressivité de Taipei, alors qu’il devrait s’efforcer de juguler l’épidémie qui sévit dans l’Île.


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Le 4 juin, réagissant à la déclaration d’Antony Blinken du 3 juin, affirmant que les États-Unis honoraient la mémoire des victimes de Tiananmen, Wang Wenbin, le porte-parole qui se conformait aux consignes du Waijiaobu de répondre du tac au tac aux critiques, invita les États-Unis à revisiter leur propre histoire et à ne pas se mêler de celle des autres.

Le même jour, un porte-parole de l’antenne de Pékin à Hong Kong publiait un très agressif communiqué fustigeant l’initiative des consulats américain et de l’Union européenne ayant allumé des bougies à leurs fenêtres – juste en face de la résidence de Carrie Lam - pour afficher leur solidarité avec ceux qui, dans la R.A.S, tentaient d’honorer la mémoire des victimes.

« Toutes les tentatives d’exploiter la situation à Hong Kong pour mener des activités d’infiltration ou de sabotage contre le Continent franchissent une ligne rouge (...) Elles sont absolument intolérables » (…) « Nous exhortons une nouvelle fois les représentants des pays concernés à cesser sur le champ de se mêler de la question de Hong Kong et des affaires intérieures chinoises en général, et d’éviter de jouer avec le feu. »

Le ton cinglant du communiqué reprenait presque mot pour mot les mises en garde de Xi Jinping, lors des cérémonies de l’anniversaire de la rétrocession, le 1er juillet 2017.

« Toute tentative contre la souveraineté et la sécurité nationales, défiant le gouvernement central et l’autorité de la loi fondamentale, ou ayant pour but de mener, par le truchement de Hong Kong, des opérations d’infiltration ou de sabotage à l’intérieur du Continent, franchirait (“toucherait 触碰 – chu peng - dans le texte chinois“) la limite extrême de ce qui est permis et ne sera pas accepté ».

Lire : A Hong-Kong Xi Jinping « recadre » les démocrates et met en garde contre une remise en cause du pouvoir central.

A Taïwan en revanche, la mémoire des victimes de Tiananmen, a été librement honorée.

Creusant encore le fossé avec le Continent, sur le thème des libertés politiques, le 4 juin, Tsai Ing-wen prononçait un discours de solidarité avec les manifestants et en mémoire des victimes.

« Fidèle à ses convictions démocratiques, le peuple de taïwanais n’oubliera jamais la répression sanglante contre les militants démocrates sur la place Tiananmen et à ses abords, il y a 32 ans. »

Note(s) :

[1L’année dernière le parc avait été interdit au nom des risques sanitaires, mais une foule de plusieurs milliers de manifestants tenant des bougies avait tout de même envahi le parc. La police avait laissé faire. Cette année les autorités y ajoutèrent l’interdiction de la Loi sur la sécurité nationale et postèrent des troupes de policiers devant les entrées. Le parc est resté désert.


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