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Xénophobie et nationalisme. Effet collatéral de la crise entre la Chine et l’Occident, Chloé Zhao dans la tourmente des réseaux sociaux

Les deux faces du nationalisme. De l’éloge au ressentiment.

Les deux images montrent l’évolution de la censure sous la pression des réseaux sociaux. A gauche l’affiche du film en chinois 无 依 之 地 célébrait en gros caractères la réalisatrice chinoise 中国 导演. A droite la caricature publiée par Radio Free Asia évoquait dès le début mars 2021, sa complète interdiction et le blocage de tous les messages internet, articles de journaux et émissions de TV faisant référence au film et à son auteur.


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A la nouvelle du double Oscar obtenu par une compatriote, l’enthousiasme nationaliste des internautes chinois qui n’avaient pourtant pas vu le film, s’exprima d’abord sans réserve. On parla de Chloé comme la « fierté de la Chine ». La première réaction des réseaux sociaux fut positive. Certains regrettèrent même qu’un tel talent ne puisse pas s’exprimer aussi complètement en Chine.

La ferveur admirative fut aussi accompagnée par les éloges des médias officiels qui louèrent le discours souriant, simple et modeste, de cette jeune femme portant encore deux longues tresses adolescentes, dont les paroles prisaient, comme Jean-Jacques Rousseau et la pensée confucéenne, la vertueuse nature de l’homme « 人之 性本 善 ».

Elle venait de réussir l’exploit d’être la deuxième femme de l’histoire du cinéma, jamais primée à ce niveau. Aux États-Unis les médias « maintsream », décidément obsédés par la « race », titrèrent même qu’elle était la « première femme de couleur » lauréate du prix.

Le film qui explore les troubles profonds de l’Amérique sociale, raconte l’histoire d’une femme dans la soixantaine, ayant perdu son travail et son mari, partie en errance à bord d’un van, à la recherche d’une nouvelle vie.

Ne heurtant en aucune façon l’image que le Parti s’applique à donner de la Chine, mais décrivant au contraire les fragilités sociales de l’Amérique profonde que la propagande de l’appareil ne cesse de comparer à ses réussites, Nomadland avait, dit-on, franchi le barrage de la censure et devait être projeté, le 23 avril avec le titre 无 依 之 地 – littéralement « sans attache ».

Au passage, la bande de présentation n’avait pas manqué de préciser en très gros caractères, qu’il s’agissait de l’œuvre d’une Chinoise 中国 导演 赵婷 作品. Plus encore, sur le site Maoyan, la publicité célébrait l’expérience du voyage, la valeur des souvenirs et, sans craindre le paradoxe, le goût de la liberté 带着珍存的回忆和自由在路上 ».

Mais, surprise, le film a soudain été déprogrammé des sites Maoyan et Tao Piao Piao, les deux principales plateformes de réservation en ligne et, à ce jour, rien n’indique qu’il pourra être vu dans les salles chinoises.

La brutale chape de la censure.

La machine politique censure de manière impitoyable y compris en revisitant l’histoire. En arrière-plan resurgit Orwell « Qui contrôle le passé contrôle le futur. Qui contrôle le présent contrôle le passé. ». A Hong Kong, la chaîne officielle RTHK supprime ses « replays » effaçant notamment la mémoire des manifestations de 2019 – 2020. Même les institutions indépendantes comme l’Université Baptiste a supprimé les photos les plus sensibles d’une exposition sur les manifestions de 2019 – 2020. Une année après la loi sur la sécurité nationale, la R.AS entre dans les eaux mal basées de la peur des « trolls » du PCC qui, sur internet, harcèle les internautes. La conséquence est l’autocensure des Hongkongais qui par osmose augmente l’efficacité de la loi sur la sécurité nationale.


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Sur les moteurs de recherche « Chloé Zhao » et « Nomadland » ouvrent sur le cul-de-sac d’une excuse automatique : « compte tenu des lois et règlements en vigueur, la page ne peut être affichée 根据 相 关 法律 法规 和政次, 话题 页 未显示 » ; les messages qui les mentionnent sur Weibo sont immédiatement supprimés, y compris les félicitations du Consul général des États-Unis à Hong Kong.

Enfin, tous les reportages sur la cérémonie de Los Angeles du 23 avril ont été déprogrammés. A l’évidence la censure de l’appareil s’est abattue sur le film et son auteur. Aucun des grands médias, de CCTV au Quotidien du Peuple, en passant par Xinhua, ne mentionnèrent l’événement.

L’occultation survint en même temps que celle infligée sans surprise au documentaire « Do not split – Sécession interdite - 不割席 - » réalisé par le journaliste norvégien Anders Hammer, sur les émeutes à Hong Kong de 2019 – 2020.

A la fureur de Pékin, en amont de la cérémonie des Oscars, le reportage de 35 minutes fut nommé dans la catégorie « meilleur documentaire ». Il montre l’insurrection enflammée à l’Université Polytechnique et son siège par la police, assorti de commentaires politiques sur le passage de la loi sur la sécurité nationale Lire : Hong Kong : bataille rangée, controverse juridique, souveraineté et droit des individus.

Visible gratuitement sur Youtube, présenté au Sundace Festival en 2020, puis à la Nouvelle-Orléans et au Danemark, le documentaire qui, depuis l’effervescence même de la rue, au milieu des gaz lacrymogènes, des boucliers de la police et des cocktails Molotov, plonge sans retenue dans les violences de Hong Kong, a obtenu le prix spécial du jury au festival des documentaires de Washington DC et Silver Spring (Maryland) en juin 2020.

A l’écoute de la vindicte populaire, l’appareil se durcit.

La puissante effervescence nationaliste des réseaux sociaux attisée par l’appareil lui-même, porte le risque d’une radicalisation xénophobe dangereuse pour le pays dont les succès sont - c’est un paradoxe - en grande partie dus à l’ouverture. La vérité est que, craignant les contagions politiques portées par le grand large, la machine politique est contrainte de brider la stratégie d’ouverture pourtant une des sources du développement de la Chine.


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La crispation de la censure officielle contre Zhao s’est progressivement durcie portée par une vague d’extrême xénophobie sur les réseaux sociaux. Elle commença par des questionnements sur la véritable nature chinoise de Zhao « Faut-il vraiment la célébrer si elle n’est pas vraiment chinoise ? ». De proche en proche, l’incendie s’est propagé quand les internautes exhumèrent une interview que Zhao avait donné à un magazine de cinéma en 2013.

Pour expliquer son goût de la recherche pour les vérités glauques de l’Amérique profonde, sujets de ses premiers films, elle fit référence à son adolescence en Chine où, dit-elle, « le mensonge était partout » (…) « j’avais le sentiment de ne jamais pouvoir en sortir ». (…). « Nombre d’informations dont je disposais quand j’étais jeune étaient fausses, ce qui m’incita à me rebeller contre ma famille et ma culture d’origine ».

Elle expliquait aussi comment elle ne prit vraiment connaissance de la véritable histoire son pays natal qu’à partir de l’Angleterre. Une expérience que font la plupart des expatriés chinois quand ils quittent leur pays, prenant soudain conscience de tout ce qu’ils ignoraient sur l’histoire de leur pays.

L’épisode qui conduisit au blocage sans nuance de toute information sur cette cinéaste chinoise de talent, rappelle l’appréciation que Simon Leys avait porté sur la Chine, dans la préface de la réédition des « Habits neufs du Président Mao » en 2009.

« La Chine est en passe de devenir une superpuissance. Dans ce cas, elle sera – chose inouïe - une superpuissance amnésique, enfermée dans le double dogme du monopole politique du Parti et de l’image tutélaire de Mao ». (…) « Et le corollaire de ces deux impératifs est la nécessité de censurer la vérité historique de la République Populaire depuis sa fondation ».

Aujourd’hui, la brutalité de la réaction de l’appareil ne fait que confirmer ce que Zhao avait déjà observé il y a sept années. Analysée il y a plus de dix ans par Simon Leys, la tendance qui se double d’un fort ressentiment anti occidental s’est aggravée. Dans un premier temps, Hu Xijin, le rédacteur en Chef du Global Times relaya la furie vengeresse des réseaux sociaux, écrivant que « Zhao aurait tôt ou tard à payer le prix d’avoir humilié la Chine ». Diable.

Mais après la remise des Oscars, le magazine changea de ton. Le 28 avril, sa version anglaise, suggérait dans un commentaire, que Chloé Zhao pourrait servir de pont culturel entre la Chine et les États-Unis. L’ouverture qui la présentait comme une possible médiatrice culturelle, n’apparut cependant pas dans la version chinoise. Et quelques jours plus tard, le texte anglais fut lui aussi supprimé par la censure de l’appareil, politiquement incapable de la moindre nuance.

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Conséquence de l’incessant discours sacrificiel anti-occidental, insufflé à jets continus, l’épisode fournit un des meilleurs exemples d’un retour de flammes sans nuances du radicalisme des sentiments populaires attisés sans mesure, enfermant l’appareil dans l’obligation réflexe qu’il a lui-même initiée, de la critique systématique de l’Occident hystérisée par les réseaux sociaux.

La posture qui laisse peu de place à la distance et à la mise en perspective face à un Occident arc-bouté à ses grands principes moraux de gouvernance, lui aussi échauffé et rendu fébrile par les hyperboles de l’auto-promotion chinoise, a récemment contraint et Pékin et Washington à réduire la voilure de leurs dialogue stratégique au plus petit dénominateur commun de la lutte pour le climat.


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