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Sergio Cabrera en mai 2025, à l’Ambassade de Colombie à Pékin. Photo AFP.
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L’histoire qui suit est celle d’une collision insolite entre le monde feutré des diplomates en poste à Pékin et l’une des périodes les plus bouleversées de la Chine moderne qui, entre 1966 et 1976, plongea le pays dans un long chaos brutal et meurtrier
Elle raconte l’épisode incroyable de Sergio Cabrera, 75 ans, ambassadeur de Colombie à Pékin depuis août 2022 qui, à la fin de son adolescence, alors qu’il se trouvait à Pékin avec ses parents, devint membre des « Gardes rouges », pris dans le maelstrom hystérisé de la révolution culturelle.
On reconnaîtra qu’un ancien membre non Chinois des Gardes Rouges finisse sa carrière publique comme ambassadeur en poste à Pékin est une circonstance pour le moins inattendue.
Le site de l’Ambassade de Colombie à Pékin mentionne bien que l’Ambassadeur Cabrera, scénariste, producteur de cinéma et de télévision, a bien passé une partie de son adolescence en Chine avec sa famille ; qu’il y est revenu en 1973 à 23 ans pour étudier la philosophie et y réaliser ses premiers films amateurs, mais il ne dit mot de son expérience de « Garde rouge ».
L’histoire est racontée dans « Volver la vista atrás – Vues rétrospectives » par l’écrivain colombien Juan Gabriel Vasquez. L’ouvrage aborde sur un mode romanesque des sujets tels que la relation père-fils, l’abandon, l’exil familial et la vie dans la Chine de Mao où le père de Sergio s’était installé en 1960 comme professeur d’espagnol dans un des instituts de formation pour traducteurs et interprètes créés par le pouvoir chinois.
En prenant un recul historique, on pourrait au premier abord, considérer que l’expérience « Garde rouge » de l’ambassadeur de Colombie est le télescopage entre deux mystiques révolutionnaires.
Celle d’inspiration bolivarienne émancipatrice et anticoloniale née de l’épopée de Simon Bolivar (1783-1830), icône politique et militaire en Amérique Latine ; et celle de Mao Zedong et du parti communiste chinois dont le premier Congrès s’est tenu à Shanghai, dans la Concession française, le 23 juillet 1921.
Avec cependant la nuance essentielle que dans l’imaginaire international, la trace laissée par Simon Bolivar, inspiration de l’identité et de la liberté des peuples sud-américains, est infiniment plus positive que celle de la transe autodestructrice de la révolution culturelle, acmé délétère du radicalisme maoïste (lire à ce sujet la recension du livre de Yang Jisheng par son traducteur Louis Vincenolles et Francois Danjou : « Renverser ciel et terre » Une plongée saisissante dans la tragédie de la révolution culturelle).
Souvenirs d’une expérience radicale.
En 2017, le journal espagnol El Tiempo avait publié une interview de Sergio Cabrera.
Il y décrit la découverte du rationnement et l’évolution de la mentalité de son père recruté comme professeur d’espagnol qui constatait à quel point l’idéal de liberté qui l’animait avait été enfermé dans le carcan de la contrainte despotique « Ce fut une arrivée douce-amère » (…) « La liberté s’était transformée en autoritarisme. »
En même temps, il se souvient de l’idéologie anticapitaliste de son père, craignant que, vivant au milieu de 600 étrangers de toutes nationalités, son fils et sa fille soient « contaminés par les mauvaises influences, capitalistes, anarchistes ou trotskystes » [NDLR : Comme du temps des « Légations », l’appareil regroupait les étrangers dans des quartiers dédiés et dans des hôtels qui les tenaient éloignés du reste de la société]. Pour les protéger, son père les avait placés lui et sa sœur dans un internat où « ils ne risquaient pas de dévier de l’idéal communiste »
Le logement et le régime alimentaire avaient l’inconfort et la frugalité révolutionnaire, « Des chambres de huit personnes ; petit déjeuner de riz et de sorgho, soupe à l’avoine », éventuellement ponctuée par les inévitables autocritiques rédigées à la main, en cas de faute.
L’expérience « Garde rouge » dont Cabrera avait évacué les débordements criminels, fut, selon lui, banale à l’instar des millions de jeunes qui y participèrent. « Dormir à l’usine ou à la campagne ; Révérences face au portrait de Mao » qui, dit-il, le mettaient « mal à l’aise » car elles lui rappelaient « les messes à l’église ». En même temps, « Il était conscient que Le véritable objectif était de prendre le pouvoir et de contrôler l’école. ». (…)
Avec cependant toujours cette extrême méfiance du système chinois face aux étrangers auxquels on cache les sorties de route qui ternissent l’idéal révolutionnaire « Quand la situation a mal tourné, les étrangers furent bannis de l’école »
[NDLR : Allusion à la reprise en main brutale du mouvement à partir de 1968 par Lin Biao, que Mao élimina en 1971. Les cinq millions de gardes-rouges disparurent soudain en quelques semaines, envoyés à la campagne avec les étudiants - entre 1968 et jusqu’en 1980, près de 17 millions de jeunes citadins furent déportés « en stage » dans l’arrière-pays -.]
A son retour en Colombie en 1968, deux années après le lancement de la révolution culturelle – il avait dix-huit ans – Sergio qui avait pris contact avec le Parti Communiste local, se trouva, un peu malgré lui, enrôlé dans « l’Armée Populaire de Libération – APL - » colombienne, menant une guérilla clandestine, sans cependant réussir à s’en extraire quand il s’aperçut qu’il avait fait fausse route.
« J’ai compris que ce n’était pas mon truc ; j’avais l’impression d’avoir été trompé. Mais en sortir une fois qu’on était entré était très difficile, la désertion étant, dit-il, mal vue ». L’abandon de la lutte était d’autant plus difficile que « ses parents et sa sœur s’étaient également enrôlés dans l’APL », sa mère ayant même été traduite en cour martiale.
Dans la fièvre de la lutte, la plus part du temps faite de contacts avec les paysans locaux, de longues marches et d’évitements pour échapper aux répressions, il a été blessé à l’œil et soigné par un médecin acquis à la cause.
Revenu en Chine en 1973, alors que les radicaux avaient commencé à perdre le contrôle de la Révolution culturelle et que Lin Biao avait été éliminé, mais dont la mort avait été cachée par Mao pendant un an, Sergio chercha sa voie durant plusieurs années.
Il étudia même la philosophie et la médecine avant qu’en 1976, le célèbre réalisateur néerlandais Joris Ivens, fervent communiste venu tourner en Chine le documentaire « Comment Yukong déplaça les montagnes », devenu son ami, lui mette le pied à l’étrier de la réalisation cinématographique.
Aujourd’hui, l’appareil en a fait un des symboles édifiants de son projet de ralliement du « Sud Global » 中南项目 à sa cause « multipolaire », contestant la prévalence de l’Occident.